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La pensée historique et les “modes”

J’aime bien “bouquiner”, que ce soit en librairie ou en bibliothèque avec des exemplaires papier, ou online avec des versions « virtuelles ». Il existe une plateforme qui regorge d’une incroyable quantité d’articles scientifiques pour chercheurs, enseignants-chercheurs et étudiants. Je m’amuse à y aller “bouquiner” dès que j’en ai l’occasion. Hier, je suis tombée sur des articles qui clamaient haut et fort leur originalité. Chaque fois que cela se produit, je redouble de prudence, car je sais que je risque d’être déçue. Un article louait la découverte du siècle en archéologie, l’intersectionnalité. L’article la définit comme “l’interaction complexe entre le genre et des facteurs tels que l’âge, la classe sociale, la sexualité et l’appartenance ethnique. Cette approche intersectionnelle favorise une compréhension plus riche des sociétés anciennes et des constructions culturelles liées à l’identité”. Découverte exceptionnelle ? Ou habillage nouveau pour concept ancien ?

Sceau perse, représentant une chasse royale au lion

Sceau perse, représentant une chasse royale au lion

Une autre découverte du siècle serait la neurodiversité animale, qui peut être définie comme l’existence de différences neurologiques parmi les animaux. “Cette perspective remet en question les cadres existants et élargit le débat sur les droits et la reconnaissance de vies non humaines”.

Ornements sur la coiffure de la reine Puabi, vers 2600 BCE, à Ur

Ornements sur la coiffure de la reine Puabi, vers 2600 BCE, à Ur

Troisième article qui vantait une autre découverte du siècle concerne la recherche historique sur les femmes royales. Cette approche permettrait non seulement de comprendre les rôles historiques de ces femmes anciennes mais aussi d’éclairer les débats actuels sur le leadership féminin. Selon les mots de l’article, “l’étude de ces figures enrichit non seulement notre compréhension du passé, mais nourrit également le dialogue féministe contemporain”. C’est ce que j’appelle un anachronisme dangereux. On ne saurait étudier l’Antiquité dans le seul but de démontrer que nos préoccupations contemporaines existaient déjà à l’époque. Une telle démarche conduit à une méconnaissance de l’Antiquité et marginalise une piste de recherche intéressante, telle que l’étude des femmes au sein des familles royales. Au contraire, je suis convaincue que plus nous nous affranchissons de nos préoccupations contemporaines lorsque nous étudions le passé, mieux nous pouvons entrevoir d’autres manières de penser et d’autres préoccupations — celles-ci n’étant pas celles de notre propre société, mais se rapprochant davantage de celles des sociétés anciennes.

Je suis très critique, je l’admets. Mais l’anachronisme est un interdit qu’il ne faut pas transgresser dans les études sérieuses du passé. Pour les deux autres approches, je ne veux pas laisser entendre que je suis insensible aux efforts déployés pour étudier des sujets auparavant marginalisés. D’ailleurs, je m’intéresse moi-même au handicap chez les animaux et lorsque j’aborde les questions de genre, je prête attention aux différents contextes en jeu. Toutefois, il est vraiment utile de créer des mots comme intersectionnalité ou neurodiversité qui seront repris par des chercheurs moins originaux pour rédiger des articles suivant la « tendance (ou mode) du moment » ? Je reste très méfiante à l’égard des tendances, en particulier celles qui sont purement terminologiques — ou qui le deviennent du fait d’utilisateurs peu scrupuleux. Le terme “neurodiversité” a l’avantage d’être plus neutre que “handicap”, mais il se limite aux diversités cognitives. Quid des autres “diversités” (motrices, sensorielles, psychiques) ? Le terme “intersectionnalité” par contre est vraiment un habillage nouveau pour un concept ancien. La question du genre dans l’Antiquité ne saurait être étudiée sous un angle unique. Reste à déterminer si une telle approche ne risque pas, parfois, de tomber dans l’anachronisme.

 

Laura Battini
Laura Battini
Chargée de Recherche au CNRS (UMR 7192 – PROCLAC, Paris), spécialiste d’architecture et d’iconologie syro-mésopotamienne

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (6 août 2026). La pensée historique et les “modes” Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16njn


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