Iqqur Ipuš: un ‘livre’ ménologique (voire hémérologique?) de la Mésopotamie
Iqqur Ipuš (=”Il a détruit, il a construit”) est une série divinatoire moins bien connue que les autres grandes séries. René Labat l’a traduite en 1965 et sa traduction et son interprétation restent valables aujourd’hui. Jeannette C. Fincke prévoit une nouvelle publication de cette série, qui au fils du temps s’est enrichie de nouveaux fragments. Les derniers ont été retrouvés à Tell Tayinat (Ier mill. BC) dans les fouilles de 2009. D’autres découvertes sont en cours à l’intérieur des musées, en “fouillant” les tablettes conservées et non encore publiées. L’une des découvertes les plus remarquables a été réalisée par Jeannette Fincke qui a trouvé sur une tablette une partie de la série divinatoire Šumma izbu (cette série traite des naissances bizarres) et au le revers une partie de la série ménologique Iqqur īpuš.

Tablette d’Iqqur Ipuš trouvée à Tell Tayinat (d’après Lauinger 2016: fig.1)
Iqqur Ipuš traite des mois favorables ou dévaforables, en partant de l’observation des actions humaines ou des phénomènes célestes. Il en existent trois versions1: une mensuelle, une générale et une tabulaire. Selon Jeannette Fincke, les trois versions datent d’époques différentes, et malgré les 1000 ans qui séparent la première de la dernière version, les présages restent stables, ce qui signifie sans changements majeures. La version la plus ancienne est la version “mensuelle”, suivie de la version dite “générale”, elle-même suivie de la version “tabulaire”. Les versions sont différentes dans l’organisation générale2: la version mensuelle est organisé par mois de l’année. Pour chaque mois, une tablette répertorie les présages -activités humaines et phénomènes célestes- dans un ordre défini. La version générale est organisée en sections qui présentent l’une des activités humaines et l’un des phénomènes célestes selon les signes de mauvais augure, répertoriant l’interprétation pour chaque mois avec le signe de mauvais augure dans un paragraphe. Non seulement la structure a changé, mais de nombreux signes de mauvais augure ont également été omis.

Tablette tabulaire d’Iqqur Ipuš trouvée à Tell Tayinat (d’après Lauinger 2016: fig.5)
Enfin, dans la version tabulaire, la tablette est organisée en quatorze colonnes : la première colonne, la plus large, contient une protase; les douze colonnes suivantes contiennent le nom du mois concerné si celui-ci était favorable à l’activité en question (sinon la case est laissée vide); et la dernière colonne contient le signe ŠE (magir), « il est favorable ». La version tabulaire ne contient qu’une cinquantaine de présages, exclusivement humains (les phénomènes célestes en sont exclus). À l’époque de Labat il n’existait que huit manuscrits; aujourd’hui il y en a deux de plus. Il n’en demeure pas moins vrai que la version tabulaire est moins bien attestée que les versions générale et mensuelle. À cet égard, les nouvelles découvertes de 2009 à Tell Tayinat sont très intéressantes car toutes les tablettes trouvées sur place sont la version tabulaire.
Voici quelques passages de la version mensuelle pour vous donner une idée:
“Si au mois de Nisannu, les fondations d’une maison sont posées le 16e jour: cette maison ne sera pas construite.
Si c’est au mois d’Ayyaru: elle ne sera pas achevée.
Si c’est au mois de Simānu: cette maison s’écroulera.
Si c’est au mois de Du’uzu: cette maison s’écroulera.
Si c’est au mois d’Abu: cet homme mourra en plein bonheur.
Si c’est au mois d’Elūlu: cette maison s’effondrera.
Si c’est au mois de Tašrītu: cet homme ne sera pas enterré dans cette maison.
Si c’est au mois d’Araḫsamnu: un notable mourra dans la maison de cet homme.
Si c’est au mois de Kislimu: cet homme ne sera pas enterré dans cette maison.
Si c’est au mois de Ṭebētu: il mourra subitement.
Si c’est au mois de Šabāṭu: il mourra de mort violente.
Si c’est au mois d’Addaru: son fils mourra.” (Labat 1965, & 2, p.60-61)
D’un point de vue moderne, la série Iqqur Ipuš fait davantage partie des textes ménologiques qu’hémérologiques. Les premiers étudient les mois, les seconds les jours. De plus, les hémérologies visent à déterminer précisement quel jour ou quelle partie de la journée est propice ou défavorable à une action. Dans les ménologies, cette préoccupation existe mais n’est pas constante. Cependant, la finalité des ménologies et des hémérologie est très similaire: déterminer le moment opportun pour faire quelque chose. De plus, du point de vue des anciens Mésopotamiens, ces deux types de présages étaient considérés comme faisant partie d’un même ensemble. Les textes mésopotamiens utilisent 5 termes en lien avec les hémérologies, dont iqqur īpuš.
Au-delà de la définition exacte de la série, ce qui me semble remarquable c’est que même le calendrier mésopotamien ait une fonction religieuse, non seulement parce que les fêtes religieuses devaient être célébrées à certaines dates, mais aussi parce que toute action humaine trouvait sa justification divine dans le calendrier. Cette immanence divine dans le réel est un trait caractéristique de la vision mésopotamienne du monde.
Pour aller plus loin
Jeannette C. Fincke 2020, “The Series iqqur īpuš – Reworking a Composition to Modern Standards”, in W. Sommerfeld (ed.), Dealing with Antiquity: Past, Present & Future, Münster: Ugarit-Verlag.
Saki Kikuki 2024, Mesopotamische Hemerologien und ihre gesellschaftliche Bedeutung (dubsar 32), Münster: Zaphon.
René Labat 1965, Un calendrier babylonien des travaux, des signes et des mois. Series Iqqur ipus (Bibliothèque de l‘École des hautes études, IVe section, Sciences historiques et philologiques 321), Paris.
Jacob Lauinger 2016, “Iqqur īpuš at Tell Tayinat”, Journal of Cuneiform Studies 68, p. 229-248.
- Labat parlait de “séries”, ce qui prête à confusion, puisque “série” indique l’ensemble de présages qui forment un “livre” [↩]
- D’autres petites différences entre les trois versions concernent le nombre de présages, leurs séquences et leur présence ou absence dans l’une ou l’autre version. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (26 octobre 2025). Iqqur Ipuš: un ‘livre’ ménologique (voire hémérologique?) de la Mésopotamie. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/151f6



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