pourquoi le concept d’espace ne sait pas voler

[méthode (intention) / “plan d’immanence”]

     … même si la théorie est insatisfaisante, elle constitue la seule promesse d’une réorientation des recherches.  (Raffestin, 1987 : 20)

La géographie a-t-elle jamais cru en elle ? Rares sont les géographes ayant osé envisager qu’elle puisse devenir une « science pilote » (Racine, Raffestin, 1983 : 327). Sans doute sa proximité avec l’aménagement du territoire lui a-t-elle offert d’occuper une place de choix dans une certaine cabine de pilotage, où se conçoit l’action des pouvoirs institutionnalisés en matière d’« organisation de l’espace ». Place fonctionnelle et donc honorable en cette ère fonctionnelle où il s’agit avant tout de produire des espaces fonctionnels. Place peu propice au questionnement philosophique cependant ; non plus qu’à l’élaboration d’une pensée critique. Deux types d’occupations qui, il est vrai, n’ont jamais vraiment atteint droit de cité dans les assises épistémologiques de la géographie. Occupations obligées, pourtant, si la géographie voulait faire montre de quelque résolution à penser, et pour lesquelles elle pourrait s’avérer moins démunie qu’il n’y paraît. La géographie ne recèle-t-elle pas en effet (quoiqu’elle rechigne, c’est le moins que l’on puisse dire, à l’accueillir) un fort potentiel à la fois philosophique et critique ? Ou qu’espèrerait une revue de géographie (Géographie et Cultures, 2016) en appelant à « une élucidation précise [des] différents régimes » du « concept d’espace », présenté comme étant « le centre fondateur aussi bien des théories que des pratiques qui s’adressent au monde environnant » ? Tandis que notre monde continue d’aller son chemin « sans justification possible » (Berque, 2004 : 75) et que « l’unique fait ayant une signification éthique universelle dans le monde actuel est l’intuition, qui croît partout de manière diffuse, que cela ne peut pas continuer ainsi » (Sloterdijk, 2011 : 632), comment ne pas y entendre un appel du pied, assez désobligeant, à cette science dont l’espace constitue, si je ne m’abuse, l’objet privilégié ? Car si le concept d’espace est bien ce « centre fondateur » de nos théories et de nos pratiques à son égard, le monde[1] ne serait-il pas fondé à demander des comptes aux géographes ?

Parce que je tiens à sauver ma peau, je ne prétends rien moins ici qu’esquisser une théorie qui soit à même de « changer le monde ». Une théorie qui se soucie en particulier d’inclure cette « problématique de l’exister qui traverse confusément toutes nos sociétés et à laquelle nous sommes démunis pour apporter des réponses » (Raffestin, 1987 : 20). Or, exister, cela se passe d’abord – où d’autre ? – dans cet espace dont le concept a fonction, dit-on,  de « centre fondateur » des théories et des pratiques que nous lui adressons (à cet espace où et dont nous faisons notre monde). Toute « problématique de l’exister » serait-elle au fond « problématique de l’espace » ? On commencera par reconnaître que notre ouvrage de conceptualisation de l’espace demeure problématique[2].


Winslow Homer, “Right and Left”, 1909 (National Gallery of Art, Washington DC)

Les géographes vont « à droite et à gauche », dans toutes les directions et dans des sens opposés ; qui vole à plat, qui sur le dos. Et c’est tant mieux. Toutefois, il manque à la géographie un espace de référence : elle ne dispose pas d’un « milieu épistémologique commun » — ou il est encore implicite.


Le nœud du problème, du reste, n’est-il pas déjà là ? Car est-il bien raisonnable de réduire l’espace à un concept ? On pourrait au moins dire, en déguisant une phrase de Deleuze et Guattari : « l’espace n’est pas un concept parmi les autres, il réunit tous les concepts dans une même étreinte »[3]. On voit mal en effet de quelle manière l’espace pourrait être d’abord « assignable comme concept » ; quels pourraient être ses « contours » (même « irréguliers » et « élastiques ») ; et où, dans l’espace, la pensée pourrait marquer « un arrêt dans le degré de prolifération » (Deleuze, Guattari, 2005 [1991] : 41-42) ? De fait (on pourra aller jusqu’à dire que c’est sa nature) l’espace répond bien mieux de l’horizon infini de celui qu’ils appellent le plan d’immanence de la pensée : milieu fluide où baignent, que peuplent les concepts – « Omnitudo qui les comprend tous » (Ibid. : 38). Le plan est océan où les concepts sont « archipel »[4] : ils dressent des « ordonnées intensives » en ce « milieu qui se meut en lui-même infiniment » – propice à la « vitesse de la pensée »[5] – et qui est le « plan de consistance » en même temps que « l’horizon » et « le réservoir ou la réserve » des évènements conceptuels (Ibid. : 38-39, 45).

On commence à l’entendre:  soustraire ainsi l’espace aux assignations d’un seul concept pour le rendre d’abord à l’horizon illimité du plan d’immanence (ce qui n’empêchera pas, bien sûr, de le retrouver aussi du côté des concepts[6]) revient à ouvrir une brèche philosophique dans la géographie scientifique : à dégager une faille vers l’infini dans son horizon relatif. Ou plutôt, cela revient à activer le gène philosophique de la géographie, qu’elle porte en elle serait-ce à son insu car il est contenu dans son objet privilégié: l’inassignable, l’illimité… L’espace, « cheval de Troie » de la science géographique ? Ne déborde-t-il pas infiniment les méthodes par où la science retient l’infini en relatif – jusqu’à se confondre avec le « chaos » lui-même (Ibid. : 45) ? Si bien qu’avant même ou à tout le moins en même temps que celui de la science[7], l’espace lève, imparablement, le problème de la philosophie, qui est de « donner consistance sans rien perdre de l’infini » (Ibid.). Où l’on entend qu’en instaurant l’espace dans le plan d’immanence de la pensée géographique alors, dans ce même mouvement où l’espace ne peut pas être qu’un concept, la géographie ne peut pas être qu’une science.

L’espace n’est pas réductible à un concept : pas sans se couper de la possibilité d’une pensée ou d’une philosophie dans laquelle nous puissions nous mouvoir « comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel » (Dagerman, 1981 [1955] : 15). Car quel serait alors le plan d’immanence du concept d’espace ? Or, « [i]l faut les deux, créer les concepts et instaurer le plan, comme deux ailes ou deux nageoires » (Deleuze, Guattari, 2005 [1991] : 44). Sans quoi les concepts ne savent pas voler. Ni la pensée embrasser l’océan. 

Intuition: L’espace est en pensée comme en matière: il a cela d’extraordinaire qu’il est à la fois plan d’immanence de la pensée et du réel qu’il embrasse, qu’il contient, dont il est le plan de consistance et l’horizon, de l’insoutenable pesanteur de l’être[8] jusqu’à l’absolu illimité…

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Références


Berque, Augustin, « La mondialisation a-t-elle une base ? », in Mercier, Guy (dir.), Les territoires de la mondialisation, Québec, Presses de l’Université Laval, 2004

Dagerman, Stig, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Paris, Actes Sud, 1989 [1955]

Declerck, Gunnar, « L’insoutenable pesanteur de l’être. Pesanteur physique et pesanteur ontologique dans la pensée de Heidegger », Revue philosophique de Louvain, vol.109, n°3, 2011

Deleuze, Gilles & Guattari, Félix, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Éditions de Minuit, 2005 [1991]

Géographie et Cultures, « Penser l’espace : rencontre épistémologique entre géographies et philosophies actuelles », Appel à contribution, mai 2016 [http://calenda.org/366627]

Racine, Jean-Bernard & Raffestin, Claude, « L’espace et la société dans la géographie sociale francophone : pour une approche critique du quotidien », in Paelinck, Jean & Sallez, Alain, Espace et localisation : la redécouverte de l’espace dans la pensée scientifique de langue française, Paris, Economica, 1983 [https://archive-ouverte.unige.ch/unige:4414]

Raffestin, Claude, « Repères pour une théorie de la territorialité humaine », Groupe Réseaux, Cahier n°7, 1987, pp.2-22 [http://www.persee.fr/doc/flux_1162-9630_1987_num_3_7_1053]

Sloterdijk, Peter, Tu dois changer ta vie !, Paris, Libella-Maren Sell, 2011

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Notes


[1] À moins que le « monde environnant » ne soit entendu comme étant au « monde » qu’un simple décor ?

[2] En jetant un oeil, comme c’est mon habitude, au portail lexical du CNRTL, je lis à l’entrée problématique: « Qui a le caractère d’un problème, qui attend une solution. Proposition, doctrine problématique. Bientôt la géographie ne sera plus une science problématique, parce que l’esprit de discussion et de critique deviendra inutile, lorsque tous les points principaux seront assujettis à des déterminations exactes de latitude et de longitude (Voy. La Pérouse,t.3, 1797, p.103) »…

[3] « La terre n’est pas un élément parmi les autres, elle réunit tous les éléments dans une même étreinte… » (Deleuze, Guattari, 2005 [1991] : 82).

[4] « Les concepts sont comme les vagues multiples qui montent et s’abaissent, mais le plan d’immanence est la vague unique qui les enroule et les déroule. (…) Les concepts sont l’archipel ou l’ossature, une colonne vertébrale plutôt qu’un crâne, tandis que le plan est la respiration qui baigne ces isolats » (Deleuze, Guattari, 2005 [1991] : 38 & 39).

[5] « D’Epicure à Spinoza (…), de Spinoza à Michaux, le problème de la pensée c’est la vitesse infinie, mais celle-ci a besoin d’un milieu qui se meut en lui-même infiniment, le plan, le vide, l’horizon. Il faut l’élasticité du concept, mais aussi la fluidité du milieu » (Deleuze, Guattari, 2005 [1991] : 38-39).

[6] « Il est essentiel de ne pas confondre le plan d’immanence et les concepts qui l’occupent. Et pourtant les mêmes éléments peuvent apparaître deux fois, sur le plan et dans le concept, mais ce ne sera pas sous les mêmes traits, même quand ils s’expriment dans les mêmes verbes et les mêmes mots… » (Deleuze, Guattari, 2005 [1991] : 42).

[7] Très différent du « problème de la philosophie », le « problème de la science (…) cherche à donner des références au chaos, à condition de renoncer aux mouvements et vitesses infinis, et d’opérer d’abord une limitation de vitesse : ce qui est premier dans la science, c’est la lumière ou l’horizon relatif » (Deleuze, Guattari, 2005 [1991] : 45).

[8] Je reprends l’expression en écho à l’article de Gunnar Declerck (2011)..


Nicolas Donner
Nicolas Donner

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Nicolas Donner (3 octobre 2016). pourquoi le concept d’espace ne sait pas voler. æ. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://ae.hypotheses.org/16


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