
Le programme PSL “Agenda pour une sociologie critique des religions” tiendra son cinquième atelier le 8 novembre 2018 à Paris, sur le thème “En vérité, je vous le dis”. Régimes de vérité, sciences (sociales) et religion.
8 novembre 2018, 14h-18h
ENS
29 rue d’Ulm, 75005 Paris
Salle 236
Cet atelier vise à réfléchir aux conditions de production des connaissances scientifiques, à partir d’une analyse des relations entre science et religion et avec une attention plus particulière au cas de la sociologie des religions. L’autonomie du champ scientifique « n’est pas une donnée mais une conquête historique, qui est toujours à recommencer » (Bourdieu, 2001 : 100) et cette autonomie est aujourd’hui contestée par un ensemble de stratégies qui tendent à relativiser la frontière entre croyance et connaissance. Comme le souligne P. Mirowski, qui s’est intéressé aux circonstances structurelles favorisant la « production de l’ignorance », « la confusion est devenue une stratégie politique » (cité par Girel, 2018 : 201) : elle peut en effet servir des intérêts politiques, économiques (le financement de « recherches » par les industries du tabac ou des pesticides) ou religieux (l’Intelligence Design comme « théorie » alternative à la théorie de l’évolution).
Les sciences sociales sont elles-mêmes exposées à ce type de confusion et la sociologie tout particulièrement, dans la mesure où ce qui s’y joue est la possibilité de « dire la vérité, ou pire, définir les conditions dans lesquelles on peut dire la vérité » sur le monde social (Bourdieu, 2001 : 170). On voit bien aussi en quoi la position de la sociologie des religions est plus périlleuse que d’autres, compte tenu de ses origines historiques – étroitement liées aux institutions religieuses – et de ses difficultés persistantes à trouver la « bonne » distance vis-à-vis des objets religieux qu’elle étudie. L’autonomie d’un champ scientifique dépendant pour une large part de l’instauration d’un « droit d’entrée », toute l’ambiguïté intrinsèque de certaines approches sociologiques de la religion (qui s’apparentent de fait à des sciences religieuses) consiste à transmuer une proximité problématique avec l’objet d’étude en fondement épistémologique d’une science véritable : il serait impossible de comprendre l’expérience religieuse sans une forme ou une autre de « familiarité » personnelle avec celle-ci. En écho à ces stratégies, le fait que des acteurs religieux s’approprient régulièrement le registre des sciences sociales – comme dans les discours chrétiens sur « les invariants anthropologiques » déployés pour s’opposer au mariage pour tous – soulignent l’acuité de ces enjeux et l’intérêt, pour ces acteurs religieux, de trouver dans le champ académique des relais prêts à participer (consciemment ou non) à la conversion des convictions religieuses en « vérités » scientifiques.
Références bibliographiques
Bourdieu, P. 2001. Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir.
Girel, M. 2018. Mirowski, les « Fake News » et l’agnotologie.
Mirowski, P. 2011. Science-Mart: Privatizing American science, Cambridge (Mass.), Harvard University Press.
PROGRAMME
14h-14h45. Mathias Girel (ENS, CAPHES), Ignorance, démarcation et confusion, une lecture pragmatiste.
14h45-15h15. Discussion
(Pause)
15h 30-16h15. Véronique Altglas (Queen’s University Belfast), Une réforme de la sociologie des religions ? Autour du livre Bringing the Social Back into the Sociology of Religion.
16h15-17h. Claude Dargent (Université Paris 8, CRESPPA), Sociologie, science et religion. À propos du livre Science et religion.
17h-18h. Discussion générale
Discutant : Philippe Gonzalez (Université de Lausanne, ISS-THEMA)
RÉSUMÉS DES INTERVENTIONS
Mathias Girel. Ignorance, démarcation et confusion, une lecture pragmatiste
Dans cet exposé, je m’appuie sur une grille d’analyse proposée dans Science et Territoires de l’ignorance pour étudier deux points, liés entre eux, et qui sont également en rapport avec l’objet de l’atelier : (1) le retour de la question de la démarcation tout d’abord. L’ensemble de la littérature dite agnotologique* repose cette question de manière brûlante car elle laisse apparaître que la différence entre un énoncé qui concourt à la croissance de la connaissance et un autre qui tend à la fragiliser ne peut apparaître au niveau de ce seul énoncé. Pour ne prendre qu’un exemple minimal ici, « il faut plus de recherches » peut jouer ces deux rôles ; je tente de donner donc quelques pistes pour sortir de l’indiscernabilité. (2) Le second point surgit lorsque l’on s’intéresse à la « manipulation de l’information », qui est un aspect (et un aspect seulement) du débat actuel sur l’infox (fake news). Faut-il fonder l’analyse de ce phénomène sur la notion d’intention, et alors le rapprocher de l’ignorance stratégique étudiée par certains sociologues évoqués dans le premier point ? Si l’on s’intéresse seulement aux effets, en laissant de côté la question de l’intention, ces effets sont-ils d’abord épistémiques ou comportementaux ? Créent-ils d’« autres » croyances ou principalement de la confusion, et par là de la démobilisation ?
*[science ou connaissance de l’ignorance]
Girel, M. 2017. Science et Territoires de l’ignorance, Versailles : éditions Quae.
European Journal of Pragmatism and American Philosophy. 2009. Dossier “Pragmatism and the Social Articulation of Doubt”
Proctor, R. 1995. Cancer Wars: How Politics shapes what we know and don’t know about Cancer, New York, Basic Books.
Stavo-Debauge J. 2012. Le loup dans la bergerie : Le fondamentalisme chrétien à l’assaut de l’espace public, Genève, Labor et Fides.
Véronique Altglas. Une réforme de la sociologie des religions ? Autour du livre Bringing the Social Back into the Sociology of Religion.
Cette communication a pour objectif de présenter l’ouvrage Bringing the Social Back into the Sociology of Religion (Brill, 2018) et plus largement de discuter du développement d’une sociologie critique de la religion. Les contributeurs de l’ouvrage explorent la manière dont le fait de « remettre du social dans la sociologie des religions » rend possible une compréhension sociologique plus adéquate de sujets tels que les relations de pouvoir, les émotions, le soi, ou les relations ethniques en terrain religieux. Ils le font en particulier en renouant avec les débats théoriques des sciences sociales, en soulevant des questions épistémologiques et en analysant les conditions d’une véritable réflexivité scientifique en sociologie des religions. Nous ferons l’esquisse d’une sociologie de la sociologie de la religion, et débattrons des faiblesses d’une sociologie qui, trop souvent, a été une sociologie ‘pour’ la religion plutôt que ‘de’ la religion. La question est d’autant plus importante que nous observons un retour d’une sociologie religieuse à proprement parler, dont nous discuterons des nombreuses conséquences épistémologiques.
Véronique Altglas est maitresse de conférences en sociologie à Queen’s University Belfast depuis 2009. Ses travaux concernent la globalisation de la religion, les transformations de la religiosité contemporaine et les réponses apportées à la diversité religieuse, dans une perspective comparative. Elle a mené des recherches sur l’expansion transnationale des mouvements néo-hindous et sur la gestion de la diversité religieuse en France et en Grande Bretagne. Plus récemment, elle a exploré la popularisation de la kabbale en France, Grande Bretagne, au Brésil et en Israël. Ces travaux empiriques s’inscrivent plus largement dans une réflexion concernant les pratiques contemporaines de bricolage et la formation des identités, ainsi que des questions épistémologiques propre à la sociologie des religions.
Ses ouvrages : Le nouvel hindouisme occidental.Paris: Éditions du CNRS, 2005; Religion and Globalization: Critical Concepts in Social Studies. London: Routledge. 2010; Religious Exoticism: The Logics of Bricolage in Contemporary Societies. New York: Oxford University Press, 2014; Bringing the Social Back into the Sociology of Religion. Leiden: Brill, 2018.
Claude Dargent. Sociologie, science et religion
Le livre collectif Science et religion (2017, CNRS Alpha) présente une série d’enquêtes sur les relations empiriques entre les sciences et les institutions religieuses. Il analyse les lignes d’opposition entre science et religion, et les stratégies mises en œuvre par différents acteurs religieux visant à les assumer, les nier ou les subvertir. Il explore également les compromis et les accommodements, informels ou institutionnels, qui se nouent entre convictions religieuses et connaissances scientifiques.
L’observation de ces relations et de leurs « zones grises » invite à un retour réflexif sur l’histoire de la sociologie des religions et la sociologie de la science. Dans la littérature en sciences sociales, celles-ci ne cessent en effet de se croiser depuis un siècle et demi. À plusieurs reprises, ce sont les mêmes auteurs qui ont fait progresser ces deux sociologies spécialisées. Émile Durkheim, avec les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), a voulu poser les bases des deux sous-disciplines, et cela dans le même ouvrage. À la même époque, Max Weber a proposé des analyses qui restent fondamentales que ce soit en sociologie des religions avec les différents textes rassemblés dans les Gesammelte Aufsätze zur Religionsoziologie ainsi que les pages concernant ce thème dans Économie et Société, et en sociologie des sciences avec les Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre. Ce double intérêt se retrouve à nouveau dans les années 1960, avec les écrits de Peter L. Berger et Thomas Luckman.
À partir des contributions du livre et en revenant sur cette histoire disciplinaire, il s’agira d’éclairer à la fois les ambiguïtés d’une sociologie de la science qui refuse de choisir entre « le rationnel de la science avec un grand S et l’irrationnel de la Religion avec un grand R (Latour, 2002) et les difficultés d’une sociologie des religions qui peine à trouver la « bonne distance » avec son objet.
Avon D. et Pelletier D. 2016. Sciences et religions au XXe siècle : introduction, Vingtième Siècle 2016/2 no 130 : 4-15.
Berger P. L. et Luckmann T. 1963. Sociology of Religion and Sociology of Knowledge, Sociology and Social Research, 47 (4) : 417-27.
Dargent C., Fer Y. & Liogier R. 2017. Science et religion, Paris, CNRS Alpha.
Gingras Y., 2013. Sociologie des sciences, Paris, Presses Universitaires de France.
Latour B. 2002. Jubiler, ou les tourments de la parole religieuse, Paris, Le Seuil.
Michel P. 1995. Le retour du religieux : la grande illusion, Projet, 240 : 66-73.
Yannick Fer (chargé de recherche CNRS, CMH). Une “relation personnelle avec Dieu” : travail institutionnel “invisible” et invention biographique en terrain pentecôtiste/charismatique.
Gabrielle Angey (professeure assistante, CSEES, University of Graz). Trajectoires de conversion à une institution “qui n’accepte jamais de l’être” : éthique de soi et service altruiste chez les militants du mouvement musulman transnational de Fethullah Gülen.
Scarlett Salman (maîtresse de conférences, LISIS, Université Paris-Est-Marne-la-Vallée). “Deviens qui tu es !”. Place et effets du “travail sur soi” dans le coaching professionnel.
Martial Vildard (doctorant EPHE, GSRL). Des “accompagnateurs” pour “trouver son chemin dans la foi” : un cas de personnalisation de l’offre de formation et d’invisibilisation du travail pédagogique sur l’individu.
Le programme PSL “Agenda pour une sociologie critique des religions” organise le 31 mai 2018 à Paris une journée d’étude sur le thème “Devenir soi-même” : Travail sur soi et ressorts institutionnels de la transformation biographique.
Sébastien Chauvin (professeur associé en études genre, CEG, ISS, Université de Lausanne). L’intersectionnalité contre l’intersection.
Simona Tersigini (MCF en sociologie, Université Paris Nanterre, Sophiapol). Un esprit pur par un corps pur. Vertu et écueils de la démarche intersectionnelle dans l’analyse du religieux en situation migratoire.
Le programme PSL “Agenda pour une sociologie critique des religions” tiendra son troisième atelier le 23 mars 2018 à Paris, sur le thème
Notre programme « Agenda pour une sociologie critique des religions » a participé au colloque de l’Association française de sciences sociales des religions (AFSR) « Religions et classes sociales« , qui s’est tenu les 5 et 6 février à Paris. Les enregistrements audio d’une partie des interventions sont désormais accessibles en ligne. Pour les écouter, cliquez simplement sur « enregistrement audio ».
Intervention de Heinrich Schäfer (professeur de sociologie, Universität Bielefeld). « Habitus Analysis: Religion and Class ».
Maureen Burnot (docteure en anthropologie, ATER, Université Lumière Lyon 2, LADEC)
Samuel Dolbeau (étudiant en année de préparation doctorale en sociologie, CéSor, EHESS)
Bruna Ribeiro (doctorante en anthropologie, TRaM/IIAC, EHESS)
Julien Beaugé (MCF en science politique, Université Picardie Jules Verne, CURAPP-ESS)
Hicham Benaissa (doctorant en sociologie, GSRL, EPHE)
Drissa Kone (enseignant-chercheur en histoire, Université Félix Houphouët-Boigny)
Stéphanie Maffre (PRAG à l’Espé Toulouse Midi-Pyrénées, UT2J, doctorante en histoire, EPHE, GSRL)
Detelina Tocheva (chargée de recherche CNRS, GSRL, PSL)
Lorraine Bozouls (doctorante en sociologie, OSC, Sciences Po et Urbeur, Milano-Bicocca)
Lucine Endelstein (chargée de recherche CNRS, LISST, Université Toulouse Jean Jaurès)
Véronique Altglas (Lecturer in Sociology, Queen’s University Belfast)
Géraldine Mossière (professeure agrégée en anthropologie, Université de Montréal)
Christel Coton (maîtresse de conférences en sociologie, Paris 1, CESSP-CSE)
Edmond Mballa Elanga (enseignant-chercheur en sociologie, Université de Douala Cameroun – Coordinateur du REJAC)
Thierry Maire (doctorant en sociologie, CMH, EHESS)
Notre programme “Agenda pour une sociologie critique des religions” participe au colloque international AFSR “Religions et classes sociales“, qui se tiendra les 5 et 6 février à Paris.
Anne-Catherine Wagner (CESSP, Université Paris 1), Les usages sociologiques de la notion de classe sociale dans un contexte de mondialisation.
Véronique Altglas (Queen’s University Belfast), Ce que la lumière donne à Daren et Catherine : biens de salut et stratification sociale.
Le programme PSL “Agenda pour une sociologie critique des religions” tiendra son second atelier le 6 novembre 2017 à Paris, sur le thème 
Frédéric Lebaron (UVSQ, Printemps), Croyances économiques et croyances religieuses : retours sur un débat ancien.
Florence Bergeaud-Blackler (CNRS, IREMAM), Le marché halal ou l’alliance du fondamentalisme religieux et du néo-libéralisme.
Notre programme “Agenda pour une sociologie critique des religions” organise deux sessions dans le cadre du prochain
Le programme PSL “Agenda pour une sociologie critique des religions” tiendra son premier atelier le 22 juin 2017 à Paris, sur le thème
Ce carnet vise à rendre compte des activités du programme PSL « Agenda pour une sociologie critique des religions » (ACSREL). L’objectif de ce programme, qui prévoit notamment l’organisation au cours des trois prochaines années d’ateliers et de journées d’études, est de réfléchir aux enjeux théoriques et méthodologiques d’un « retour du social » en sociologie des religions. Il s’agit d’ouvrir la sociologie des faits religieux sur les débats plus généraux des sciences sociales, en s’interrogeant sur ce qui relient les terrains religieux aux évolutions plus larges de la société et en relativisant toute distinction ontologique entre faits sociaux et faits religieux. Nous nous intéressons en particulier aux conditions de la réflexivité en terrain religieux et à trois notions qui rejoignent les débats de la sociologie générale : institution, individualisation, (post)sécularisation. Ce travail se fait en dialogue avec l’anthropologie, l’histoire et les sciences politiques.