La question de la hausse des droits d’inscription à l’Université prend une nouvelle importance dans la perspective de la présidentielle de 2027. Les gouvernements Macron ont normalisé des droits de plusieurs milliers d’euros, avec la « différentiation » des droits d’inscription pour les étudiants étrangers (programme « Bienvenue en France » à 2 850 euros par an en licence et 3 879 euros en master) et avec la subvention massive des nouveaux établissements d’enseignement supérieur à but lucratif (8 800€ par an en moyenne) via le financement de l’apprentissage (+11 milliards d’euros depuis 2020 selon l’Inspection générale des finances). Plusieurs écoles d’ingénieurs publiques ont annoncé une hausse (groupes INT et Centrale, jusqu’à 4 5000 €) ou l’envisagent (universités de Technologie, jusqu’à 5 000 €). Ils ont également mis en déficit les universités, qui auraient constituée des réserves (fonds de roulement) trop importantes. D’où une critique paradoxale : en 2026, les universités devraient chercher des financements (les fonds propres, en particulier les droits d’inscription) pour compléter la subvention publique insuffisante alors même… qu’elles ont trop d’argent en réserve !
Les libéraux préparent leurs arguments en faveur de la hausse depuis 20 ans, tout comme une propagande trompeuse (voir les MacronLeaks qui l’ont mis au jour, mensuel n°659). Listons les pour les débunker[1].
« Il est juste d’augmenter les droits d’inscription puisque ce sont les riches qui vont à l’université »
C’est le premier argument en faveur de l’augmentation des frais de scolarité, sans doute le plus fort : l’accès gratuit (ou presque) à l’université est « anti-redistributif » puisque les étudiant·e·s sont principalement issus des classes sociales favorisées. Donc faire payer l’Université, ce serait faire payer les riches.
Oui, l’accès à l’enseignement supérieur est inégalitaire, d’un point de vue social, mais aussi en termes de genre ou de race. Mais augmenter les frais de scolarité renforcerait les inégalités plutôt que de les combattre, en ajoutant une barrière économique à la ségrégation déjà existante. D’autant que cet argument arrive à contretemps. C’est justement après une massification sans précédent de l’accès au supérieur, dans les années 1990 et à nouveau dans les années 2010, que les classes populaires, les femmes et les racisé-e-s ont pu accéder – de manière moins marginale qu’auparavant – au supérieur. La proportion d’enfants d’ouvriers accédant à l’Université est passé de 14,6% en 1985 à 50% en 2025. Finalement, l’argument de l’anti-redistribution n’a jamais été aussi faux.
Surtout, cette présentation fait mine d’ignorer que l’Université a déjà un coût, assumé par la fiscalité. Le financement d’une Université gratuite pour les étudiantes, est donc bien redistributif, puisque ce sont les contribuables qui payent. Le mode actuel de financement est donc aussi juste que le système fiscal. C’est-à-dire pas assez (puisque le premier impôt est la TVA, qu’E. Macron a supprimé l’impôt sur la fortune, etc.) mais bien plus qu’un financement par les frais d’inscription. En effet, avec les frais d’inscription, les contribuables aisés ne vont payer que pour leur(s) propre(s) enfant(s), alors qu’aujourd’hui par les impôts ils payent l’équivalent de plusieurs familles. Le financement actuel, sans frais d’inscription est donc redistributif, il l’est de plus en plus à mesure que les classes populaires accèdent à l’enseignement supérieur, et il le serait encore plus si les impôts étaient plus justes (en augmentant l’impôt sur le revenu pour réduire la TVA et la CSG par exemple).
« Mais des droits d’inscription progressifs, plus chers pour les étudiant-es riches, c’est forcément redistributif ! »
Pour faire passer le principe de la hausse, des établissements ne l’appliquent dans un premier temps que pour les étudiant-es les plus riches, avec des droits d’inscription plus modérés pour les classes moyennes. Mais ensuite, toute l’échelle des droits d’inscription se déplace, vers le haut : à Sciences Po, le plafond annuel est ainsi passé de 4 000 € en 2004, à 14 720 € en Bachelor (3 premières années) et 20 380 € en Master, en 2025. Et ce sont donc désormais les petites classes moyennes qui doivent payer 4 000 €. La part d’enfants d’origine favorisée est d’ailleurs passée à Sciences Po de 58% en 2005 à plus de deux tiers aujourd’hui.
Ces droits d’inscription progressifs sont une prime à la sécession scolaire. C’est encore pire que des droits d’inscription identiques pour tout le monde : plus l’établissement est socialement ségrégatif, plus il peut collecter des frais d’inscription élevés. C’est donc un comble de présenter ces mécanismes comme redistributifs au prétexte qu’une fraction des montants collectés iraient financer des (petits) dispositifs d’ouverture sociale.
Pour les établissements qui prennent réellement en charge l’accès des classes populaires à l’enseignement supérieur, les frais d’inscription ne peuvent rien apporter de significatif, puisqu’une majorité d’étudiant-es y sont boursi-ères. Certains voudraient imaginer des mécanismes de redistribution des établissements des beaux quartiers vers les universités populaires : une usine à gaz pour faire en moins bien la même chose que le système fiscal !
« Augmenter les droits d’inscription, c’est plus de moyens pour l’éducation »
Quand les droits d’inscription augmentent, l’Etat se désengage. C’est ce que montre les exemples Australien et Britannique, où la subvention publique des universités a été remplacé par une hausse des droits d’inscription permise par des prêts garantis par l’Etat pour les étudiant-es. Il n’y a donc pas plus d’argent pour le système universitaire, mais une concurrence entre universités pour collecter les droits d’inscription.
Cette concurrence détourne une importante partie des financements de la qualité de l’enseignement supérieur : ce sont les dépenses para-académiques qui explosent avec les frais de scolarité : publicité, initiatives de prestige, recrutement de chercheurs médiatiques, équipements sportifs luxueux. Ces dépenses visent plus à gagner en visibilité et à monter dans les classements qu’à améliorer la qualité de l’enseignement pour le plus grand nombre. Les classements ont alors un effet performatif : plus une université monte dans le classement, plus elle peut augmenter des droits d’inscription, donc obtenir de nouveaux moyens pour des dépenses de prestige. Et réciproquement, les établissements moins bien classés sont entrainés dans une spirale négative. On débouche sur un système universitaire à deux vitesses, aux Etats-Unis mais aussi au Chili ou au Brésil, avec quelques grandes universités prestigieuses hors de prix et un vaste marché universitaire bas de gamme pour les autres.
Finalement, ce n’est pas la qualité de l’éducation mais son coût qui explose avec les réformes néolibérales : l’enseignement supérieur en France coûte 2 fois moins en moyenne qu’en Angleterre, 3 fois moins qu’aux Etats-Unis, selon les données de l’OCDE. Pour avoir de bonnes conditions d’étude pour tou-tes les étudiant-es, et de bonnes conditions de travail pour les personnels, il suffirait de 8 milliards d’euro selon le Snesup, soit une augmentation de 40% du coût moyen par étudiant-e, ce qui resterait moitié moins qu’aux Etats-Unis.
« Tout le monde peut payer grâce au prêt à remboursement conditionnel (ou contingent, ou proportionnel au revenu) »
Pour rendre acceptable des frais élevés, les gouvernements instaurent des prêts accompagnés de réduction voire d’annulation (après 20 ou 30 ans) en cas d’accident sur le marché du travail : le ou la diplômé·e rembourse en fonction de son revenu. En cas de chômage ou de bas revenu, le remboursement est repoussé ou réduit, voire annulé au-delà d’une certaine durée.
Ce mécanisme, censé combattre « l’aversion à l’endettement », c’est-à-dire lever les réticences à contracter un prêt étudiant, est en pratique d’une rare violence : si jamais après avoir perdu son emploi, avoir été expulsé de son logement, vécu dans la précarité, un·e chômeur·se diplômé·e retrouve un revenu décent, il retrouvera automatiquement sa dette étudiante.
Evidemment, les banques privées ne sont pas disposées à prendre ce type de risque, et c’est l’État qui doit l’assurer, tout en laissant les bénéfices aux établissements financiers. Le coût public de cette assurance peut s’avérer colossal, au point d’être comparable aux frais de scolarité eux-mêmes d’après les travaux sur la dette étudiante anglaise.
Le principal avantage réel du recours à l’emprunt est d’accroître le nombre de client·e·s – pardon d’étudiant·e·s ! – capables de payer et de réduire la barrière psychologique en présentant les traites mensuelles plutôt que le coût global (comme dans les publicités automobiles : une nouvelle voiture pour 500€… par mois). On étend ainsi la financiarisation de l’économie, après l’immobilier, l’automobile et la consommation, à un nouveau secteur : l’enseignement supérieur.
« Si c’est payant, les étudiant-es feront plus d’effort »
Cet argument suppose que ce qui est gratuit n’a pas de valeur. Il repose sur la théorie économique néolibérale de l’agent rationnel, qui voit l’éducation comme la production du capital humain. Motivé-e par la valorisation de son capital humain, les étudiant-es travailleraient enfin sérieusement.
Cet argument ne repose que sur l’idéologie. Dès qu’on prend des exemples concrets, il s’effondre : les classes préparatoires sont gratuites, et notoirement exigeantes ; rien n’indique au contraire que ce soit dans les écoles de commerce que les études sont le plus intense. Plusieurs études scientifiques ont cherché à établir empiriquement des preuves de cet effet de la hausse des droits d’inscription sur les efforts des étudiant-es, en vain. Par contre, aux Etats-Unis comme dans le privé lucratif en France, de nombreux exemples montrent que la fraude se développe avec les enjeux financiers.
[1] Une première version de cet article a été publiée par Contretemps.eu en 2018.