La représentation de la souffrance chez les romancières marocaines
Nadia CHAFAI
Nous pouvons avancer, sans grand risque d’erreur, que la littérature féminine marocaine est une littérature écrite sous le signe de la souffrance. C’est une littérature du pathétisme, de la dénonciation ; celle des grandes émotions qui suscite chez lecteur la pitié, et même parfois l’indignation contre le désagrément que vit la gente féminine au Maroc. La littérature des femmes n’est pas cette littérature de l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme dont parle le philosophe Démocrite d’Abdère (Ve et IVe siècles), loin s’en faut[1]. La littérature féminine marocaine est loin d’être, encore, cette littérature de la quiétude et du bonheur que chantaient leurs homologues françaises romantiques du XIXe siècle[2]. Elle est littérature de la dénonciation, une dénonciation d’une société qui refuse toujours de regarder sa réalité d’en face[3]. Depuis le début des années 80, elle s’écrit dans l’urgence pour ravir ses droits confisqués et faire entendre sa voix de femme objectivée ; elle est encore cette littérature qui s’écrit de peur de sombrer dans le désespoir. C’est à travers l’acte d’écrire que la souffrance tend à s’atténuer via une sorte de confession salutaire. Ce genre -dit-on- relève du témoignage et du thérapeutique beaucoup plus que de l’esthétique[4].
Largement autobiographique, et, au nom d’un ‘’je’’ pluriel, la littérature féminine marocaine est la littérature du concret ; peut-être vaudrait-il mieux parler de sincérité, d’excès, de démesure et de véhémence. Dans toute leur spontanéité de femmes, elles expriment les obsessions qui les taraudent. Elles dévoilent leur intimité ; et pour dévoiler cette intimité, elles ne peuvent agir autrement que par la mise à nu de leur sentiment à travers la mobilisation d’un vocabulaire hautement expressif. Celui-ci traduit primordialement leur fêlure, leur délicatesse de cœur, leur passion, leur fragilité, leur émotion et leur vie affective. A travers un corpus assez varié[5], nous comptons étudier cette thématique dont le dénominateur commun est la fêlure, pour voir ensuite, d’une perspective psychanalytique, comment parfois l’échec dans la vie, que ce soit un échec personnel ou collectif, peut changer en imagination créatrice.
Si nous avançons que la littérature féminine marocaine est une littérature de la souffrance, de quelle souffrance s’agit-il alors ? S’agit-il d’une souffrance morale, ontologique, existentielle ou de tout à la fois ? N’est-elle pas encore un cri de révolte contre l’inégalité des chances et le droit d’expression longtemps confisqués ? L’écriture féminine marocaine, n’est-elle pas révélatrice de l’état du pays, ne serait-ce qu’au niveau social et politique ? Ecrire, n’est-ce pas un acte pour affirmer son identité, mais qui sert dans le même temps comme ‘’mécanisme de défense’’ pour déjouer la folie et transcender la souffrance dans un acte sublimatoire ?
Une thématique de la souffrance
Il importe bien de signaler tout d’abord que l’émergence effective de la littérature féminine marocaine est relativement récente. Elle nait justement dans les années 80 avec les premières romancières marocaines dont Halima Benhaddou avec Aicha la rebelle en 1982, et Zaida de nulle part de Leila Houari en 1985[6]. Il faut dire que cette naissance coïncide avec le retour du référent et de la renarrativisation après une période d’exploration formelle entreprise dans le cadre du Nouveau roman, où seuls les hommes occupaient le devant de la scène[7]. Depuis, la littérature féminine marocaine est dans son ensemble une pratique discursive du pathos, de la souffrance et de la douleur[8]. Elle nous met face à des situations où la femme marocaine vit des moments tragiques d’injustice parce que son tort, c’est d’être née ‘’femme’’ dans une société régie par le patriarcat d’où une angoisse permanente :
En première approximation, nous définirons la souffrance à partir d’une rupture entre une virtualité ayant une valeur existentielle pour le sujet et un événement qui, de par ce fait, est intolérable. Cette rupture est au fondement d’un sentiment d’injustice. S’il y a de cela dans la souffrance, ce sentiment suffit-il à la caractériser ? Au terme d’une première analyse, l’angoisse est apparue comme spécifique à la souffrance, l’injustice étant un aspect de celle-ci. La souffrance ne se caractérise pas primordialement par un sentiment d’échec. Elle est avant tout une crise des fondements, une perte du sens, une terreur existentielle[9].
A son corps défendant, la femme marocaine prend la plume pour non seulement parler d’elle, mais de toutes ses semblables qui ploient sous le joug du pouvoir masculin. Exclusivement féminins, les personnages sont engagés dans des scènes pathétiques où ils vivent des moments pénibles en dévoilant- selon l’expression de Marc Gontard- ‘’leur mal-être féminin à la recherche d’un Moi-femme[10]’’. Ceci rappelle, à bien des égards, ces personnages dramatiques écrasés par le poids du destin dans la tragédie classique. Sachant que ses possibilités de manœuvres sont très réduites dans ce monde masculin, la femme marocaine finit le plus souvent par se résigner sous le poids d’une société qui traine encore son héritage séculaire. C’est ainsi que la littérature féminine marocaine tourne essentiellement autour de la thématique de la souffrance, et se résume en un signe de mécontentement, un mal être existentiel. Et l’écriture tombe à point nommé en tant qu’un ‘’cri lancé à ceux qui veulent lui imposer la loi du silence[11].’’
En effet, si le thème se caractérise, entre autres par sa récurrence, il n’en reste pas moins qu’il traduit une obsession, une hantise par son itération qui transparait le long du texte. Serge Doubrovsky dit que le thème n’est autre que :
(…) la coloration affective de toute expérience humaine, au niveau où elle met en jeu les relations fondamentales de l’existence, c’est-à dire la façon particulière dont chaque homme vit son rapport au monde, aux autres et à Dieu[12].
Un simple regard sur le corpus féminin marocain nous renseigne amplement sur cette thématique itérative de la souffrance. Elle constitue quasiment une constante qui tisse de bout en bout leurs écrits pour en former leurs architecture comme le souligne Jean-Pierre Richard :
Les thèmes majeures d’une œuvre, ceux qui en forment l’invisible architecture, et qui doivent pouvoir nous livrer la clef de son organisation, ce sont ceux qui s’y trouvent développés le plus souvent, qui s’y rencontrent le plus souvent, qui s’y rencontrent avec une fréquence visible, exceptionnelle. La répétition, ici comme ailleurs, signale l’obsession[13].
Mais il faut dire que la thématique de la littérature féminine marocaine ne forme pas son ‘’invisible architecture’’ ; elle n’est pas cette thématique à interpréter ou à chercher entre les lignes pour atteindre le vouloir dire de l’écrivaine. C’est une littérature de l’urgence qui relève de l’ordre de l’explicite ; elle s’écrit dans le remous de la souffrance, une souffrance comme origine de leur créativité avec tout ce que cela comporte d’achoppements ou de succès[14]. L’usage du langage, dit le critique anglais I. A Richards, chancelle entre deux possibilités en raison de leurs références. Le discours scientifique peut, s’il part d’une fausse référence, être moins vrai que le discours émotif si celui-ci repose sur un fondement de sincérité :
Un énoncé peut-être utilisé en raison de la référence, vraie ou fausse, qu’il implique. Tel est l’usage scientifique du langage. Mais il peut être aussi utilisé en raison des effets d’émotion et d’attitude produits par la référence qu’il contient. Tel est l’usage émotif du langage[15].
C’est parle recours au langage que l’écrivaine marocaine choisit donc de se constituer comme sujet pour dévoiler la réalité de son ego. La littérature féminine marocaine est une littérature qui développe une fonction émotive hautement affichée. Elle tourne essentiellement autour de la séparation des couples, la trahison conjugale, les mères abandonnées, les filles-mères, les femmes battues, la répudiation suite à la stérilité, la polygamie, les enfants naturels, la maltraitance des bonnes dans les foyers aisés, la mort et la perte d’un proche, l’amour impossible, l’homosexualité cachée, le harcèlement sexuel dans les administrations, la frustration, la privation, les coups bas, la maltraitance par la belle-mère etc.[16]. Autant de topoi qui tissent de bout en bout toute l’œuvre féminine, et qui ne traduisent, toute proportion gardée, qu’une situation des plus misérables dans un style sans écran, mais des plus pathétiques. Autant de mobiles suffisants qui poussent chacune de nos écrivaines à cracher leur haine, et crier leur colère et leur indignation face à l’injustice dont la société semble complice[17]. C’est l’occasion encore de dénoncer ouvertement cette société dont la structure sociale est encore- à leurs yeux- misogyne, sexiste et patriarcale :
De toute façon, dit le narrateur dans Les jours d’ici, le déshonneur ne peut venir que des filles. C’est comme ça depuis toujours. Les garçons ne sont pas responsables. C’est dans leur nature de déshonorer les filles. Ils ne peuvent pas être tenus pour coupables. Tout le monde sait ça[18].
La littérature féminine marocaine- le roman en particulier- est majoritairement une littérature à thèse ; elle se réclame essentiellement des expériences réellement vécues. Si le roman est un produit symbolique, un objet culturel qui répond à des besoins précis dans la société, il n’en demeure pas moins qu’il formule et transmet idéologies et fantasmes[19]. C’est un jugement hâtif, un jugement à l’emporte-pièce, nous dira-t-on, tant que la littérature n’est autre qu’une fiction ; façon de dire que les portraits peints par ces romancières ne relève pas bien évidemment de la réalité, et que le sujet écrivant-capable d’adopter différentes postures- est un autre que le sujet décrit. Pourtant, la littérature- il faut le dire-semble avoir toujours quelque chose d’intime avec le réel ; elle reste porteuse d’un savoir sur la société comme l’explique la narratrice s’adressant ainsi au lecteur dans Les jours d’ici :
La vérité, c’est que je n’invente rien.
Oui, je l’avoue. Il n’y a rien d’imaginaire dans le récit.
Absolument rien.
Voilà : je sors dans la rue, je regarde les gens qui vivent, je regarde les gens morts. Je les épie.
Je suis un voyeur.
Un chasseur d’âmes. (…)
Je commets sur des personnes le viol d’en faire des personnages. Je suis comme ceux qui empaillent des animaux pour en faire des personnages. Je suis comme ceux qui empaillent des animaux pour en faire des objets décoratifs. Je crucifie des existences humaines sur du papier[20].
D’un point de vue sociologique, la littérature féminine marocaine nous renseigne amplement, sans une quelconque négligence de son aspect formel, sur le rapport et les conflits symboliques dont est tissée la société marocaine. C’est une littérature révélatrice de son contexte où l’individuel s’entrecroise avec le social, et chaque prise de parole s’avère un mal qui se dévoile. Dans Oser vivre de Siham Benchekroun, la narratrice traduit la déception dans l’amour à cause de ces femmes moitié analphabètes, mais aussi par un mari éduqué dans la soumission par une mère despote. Elle trace encore le portrait de ces femmes arriérées qui ne sont absorbées que par des apparences. L’écrivaine montre que le monde des femmes est un monde hostile à la femme, ne serait-ce que par les conditions effroyables des bonnes dans le foyer de leur maitresses. Nadia, la protagoniste, a du mal à vivre avec un mari devenu incapable de prendre en charge sa famille. mais qui l’interdit pourtant, par fierté, de travailler. Pour devenir femme libre, c’est à sa belle-mère que la narratrice doit livrer bataille en dénonçant ouvertement le dogmatisme et le suivisme de toute une société qui refuse de changer :
C’est ainsi que j’ai appris à devenir femme pendant qu’au quotidien on s’attelait tranquillement à détruire mes ambitions d’être libre et qu’on m’inculquait, dans une certitude errante, le mépris de ma condition[21].
Lassée d’être l’objet de toutes sortes d’entraves qu’on met sur sa voie par la complicité d’une mère et d’un mari soumis, Nadia perd le goût à la vie. L’acte sexuel, sensé être un moment de plaisir partagé, est considéré plutôt comme un viol beaucoup plus qu’un moment de joie dans un consentement mutuel :
Plus tard dans la nuit, pendant l’étreinte inévitée, elle lutait de toutes ses forces, yeux fermés et poings crispés, contre son envie de vomir ou d’éclater en sanglots, son humiliation de garder contre son gré ses cuisses raidies mais ouvertes et elle se demandait avec désespoir où elle puiserait le courage de subir, toute sa vie, ce viol absurdement légal de son corps[22].
Dans Une femme tout simplement,[23] Bahaa Trabelsi trace le parcours d’une jeune fille dans un style des plus sincères qui, par le recours à des mots crus, risque même de choquer le lecteur. Orpheline depuis sa naissance, la narratrice fait le point de sa vie. Elevée par une belle-mère, légère et infidèle, et un père soumis qui l’aime mais qui attendait pourtant un garçon à sa place, Laila devient pourtant émancipée grâce à ses études au lycée français. Comme pour se révolter contre le manque d’affection d’une mère happée par la mort, et un père presque absent par l’alcool, elle devient épicurienne pour se lancer éperdument dans le plaisir charnel. Déjà au lycée, elle flirte avec un homme de l’âge de son père, puis tombe amoureuse de tous les garçons qu’elle rencontre sur sa voie comme Fadel, marié pourtant à une française. En France où elle est allée poursuivre ses études, elle tombe encore amoureuse de son professeur d’économie pour mener des jours sans lendemain. Ayant un doctorat en poche, Laila rentre au Maroc et trouve du travail comme chargée de mission dans le cabinet d’un ministre, mais vite elle démissionne, car son directeur n’était qu’un ‘’loup’’ :
Mon directeur devenait de plus en plus pressant ; il me demandait si le mariage ne m’intéressait pas et semblait très contrarié parce qu’il ne pouvait rien à tirer de moi. Il était habitué à ne plus se contenter de relations strictement personnelles avec ses collaboratrices. Quand je discute quelque chose en rapport avec mon travail, il se faisait mielleux ; comme pour ce stage au canada.
‘’Je ne sais pas si c’est possible, m’a-t-il dit, il faudrait me convaincre.
-Je suis sûre que cette formation me permettra d’être plus utile…
-Décidément, vous ne comprenez pas grand-chose. Si vous étiez un peu plus gentille, plus souple, vous iriez où vous vouliez.
– Dans ce cas, je préfère rester idiote[24].
Mais le coup fatal lui vient du côté d’où elle l’attendait le moins. C’est une trahison de la part de sa belle-mère qu’elle appelait pourtant mama. Cette femme sans scrupule l’a trompée avec son fiancé Fadel lorsqu’elle les avait surpris en flagrant délit dans un moment d’épanchement :
(…) C’est vrai, je n’ai pas le courage de quitter mon mari pour toi. Et, d’un autre côté, je ne peux plus me passer de toi non plus. A l’idée que tu te maries un jour avec une autre, je souffre. Avec Laila, c’est différent, j’ai l’impression que je le te tolérerai mieux[25].
Dans Le concert des cloches, Souad Bahéchar met en scène les conséquences destructrices des relations illégitimes du père de la famille. Il s’agit d’un vieux riche terrien, Sellam, homme désinvolte et fêtard. Suite à son comportement inconséquent, sa fille Rawda, lui manque cruellement de respect. ‘’Tu veux hâter ma mort, fille dénaturée, lui dit-il.’’[26] Mais Sellam se remet en cause ; il culpabilise d’être le responsable d’une éducation aussi incorrecte : ‘’Une femme qui fait peur aux hommes, se dit-il, et c’est moi qui l’ai faite’’. (p.16) Mais d’où vient cette désobéissance ? Sellam est un buveur, il avait fait avorter sa fille pour la déshériter, ou plutôt, pour que son gendre n’ait pas sa part d’héritage à travers un enfant. De plus, c’est un coureur de jupons ; il a l’habitude de coucher avec ses domestiques pour leur faire des enfants qu’il n’a jamais voulu reconnaitre. Bahi, qui en est un, médite sur ses parents qu’il n’a jamais connus :
Fantasmes et chimères avaient comblé la place qu’il leur avait réservée dans son cœur. Par dérision ou par munificence. Il s’était mis à imputer sa venue au monde à un vent fou, des flots déchainés, une tornade. Pour l’homme pondéré qu’il était, seuls les éléments pouvaient ainsi, dans une sublime ignorance de leur acte, disperser leur semence à travers le vaste monde[27].
Dans Femmes inachevées comme dans Le corps dérobé, Houria Boussejra prend le contre-pied de ces romancières pleurnichardes qui se lamentent de leur situation de femmes traitées injustement par leurs maris. Elle montre que le monde des femmes n’est qu’un monde de tromperie, de jalousie, de haine, de rancune et de charlatanisme accusant ainsi toute discrimination faite entre femmes cultivées et femmes analphabètes. En témoignent le monde des bonnes par exemple qui, malmenées et humiliées à l’extrême par leur maitresse, elles sont tout aussi vicieuses et rancunières. Dans Femmes inachevées, qui fait l’objet de six nouvelles intitulées toutes par des noms de femmes (Tamou, Aicha, Chrifa, Fatma, Mira, Saadia), la narratrice décrit exclusivement le monde des bonnes qui sont voleuses et concupiscentes. Tamou a essayé d’empoisonner sa maitresse Lalla Ghita pour prendre sa place ; Aicha, une autre bonne, lui a volé son bracelet en or pour le vendre et réaliser des achats dont elle rêve ; Mira trompe sa maitresse avec le mari de celle-ci. Quant à Saadia qui travaille chez Fouad, un professeur universitaire, parvient à le séduire mais refuse de s’adonner à lui pour l’obliger à l’épouser.
En général, Houria Boussejra montre que la souffrance de la femme marocaine n’est pas toujours à l’origine de ce traitement inconséquent de la part du mari, mais découle encore plus de ce traitement inhumain dont l’objet est, cette-fois-ci l’homme, en l’occurrence le mari. Cette maltraitance a poussé le mari à la débauche et à la fréquentation des filles de joie. Si la femme marocaine est soumise, c’est à cause de cette éducation archaïque inculquée à la femme par la femme, une éducation qui s’hérite de mère en fille. Stigmatisée déjà par sa mère à l’âge de sept ans, Laila hait sa génitrice, une banquière qui s’habille à l’occidental et prétend être ouverte, mais pourtant dure, haïssable et brutale. Elle a – dit la narratrice- ‘’un riche vocabulaire de vulgarités inimaginable et insupportable’’.[28] C’est une femme qui réclame à son mari de l’argent après chaque rapport sexuel, chose qui convainc Laila que le mariage relève presque de ‘’la prostitution légale’’. Houria Boussejra veut montrer le visage laid de la femme marocaine quand celle-ci entre dans une dynamique de violence et de rouerie ; elle décline son autre face souvent cachée sous l’étiquette de la tendresse comme l’a bien montré Pierre Daco :
La patience d’une femme peut être infinie dans l’amour, l’espoir, les soins qu’elle donne, les pardons qu’elle accorde, les travaux qu’elle entreprend, mais aussi dans la haine dont, parfois, elle frappe quelqu’un[29].
Laila hait le monde des femmes, car sa souffrance est essentiellement d’origine féminine, ce monde de pleurs injustifiés, de magiciennes, de despotisme, de jalousie, de rancune et de tromperie. La pire ennemie des femmes chez nous, dit la narratrice, n’est que sa pareille. C’est ainsi qu’elle ‘’ne peut être l’amie d’aucune femme’’, et se moque de surcroit de ces soi-disant militantes qui bataillent pour ravir leur droit :
Des années plus tard, elle entendit les femmes combattre autour d’elle, demandant la restitution de leurs droits, criant à l’injustice de l’homme et de la société, voulant être perçues différemment, non plus comme des êtres inférieures ou esclaves mais comme des personnes à part entière, l’égale de tout le monde. Liberté, respect et justice sont leurs préférences. Mais elle avait vu souvent l’hypocrisie au fond de leurs regards. Laila savait qu’elles se jouaient une grande comédie, car ces hommes auxquels elles réclament aujourd’hui ces idées ne sortent-ils pas de leurs propres entrailles ? Ne sont-ils pas le fruit de leurs intimes convictions ?[30]
Dans La répudiée, Touria Oulehri met en scène les tracas de la femme répudiée, ses obsessions quotidiennes, ses peurs et ses angoisses. Quoique jouissant d’une autonomie matérielle, le divorce pour Niran est un choc qui a ébranlé toutes ses certitudes auxquelles elle croyait auparavant. L’échec en amour, suite à sa stérilité, est devenu une aporie à laquelle elle n’a pu donner de réponse. Niran ne peut plus empêcher son conjoint de se remarier car l’appel de la progéniture, comme le veut sa famille, est irrésistible. Dès l’incipit, la narratrice met le lecteur au cœur de son drame :
Une ville fantôme où mon cœur, hier encore comblé, lutte contre l’angoisse et la peur du lendemain…[31]
Niran n’est plus cette fille gaie, joyeuse, ambitieuse et révoltée comme elle l’était à la mission française. Sa situation de femme divorcée est devenue une monomanie, une voix qui ne la quitte pas et qui lui rappelle chaque fois sa nouvelle condition :
Une voix dont je connais les moindres intonations silencieuses, prend un malin plaisir à me répéter ce terme humiliant qui porte en lui tout le mépris de l’être humain, toute l’injustice d’une situation juridique insupportable[32].
Son obsession s’accentue beaucoup plus quand elle se projette dans ces femmes enceintes qui lui rappelle sa blessure abyssale : une femme stérile ne ressemble à aucune autre :
Depuis quelques mois déjà, j’avais en horreur l’idée de sortir car j’avais l’impression que les rues n’étaient peuplées que de femmes enceintes. L’explosion démographique, partout visible dans les rues de la ville, me donnait le sentiment d’être la seule femme stérile du pays[33].
Dans Le bonheur se cache quelque part, Siham Abdellaoui met en scène à travers seize nouvelles les hantises, les obsessions, les fantasmes, les frustrations, les craintes, les aspirations et le déchirement de la femme marocaine ‘’moderne ‘’entre le devoir conjugal contraignant et son aspiration à la liberté. En dressant des portraits différents, mais pourtant presque semblables de la femme marocaine, Siham Abdellaoui peint cette situation de tourmente infinie dans un style sans fard qui dévoile le malaise du couple qui persévère dans la monotonie. Le bonheur, si bonheur il y a, n’est pas dans ce foyer, pourtant aisé, mais quelque part ; ailleurs dans une nouvelle vie interdite, mais fortement convoitée. Le recueil s’ouvre sur le malaise de Houda qui vit dans une obsession perpétuelle d’une éventuelle trahison de la part de son mari. Les hommes sont pareils ; tous sont des coureurs de jupons comme son mari Said, comme son propre propre père d’ailleurs qui trompait sa mère, une femme affable qui cache ses ‘’souffrances et ses tourments à ses enfants, acceptant tout avec résignation.’’[34] Laila, fonctionnaire et mère d’’enfants, perd pourtant goût à la vie du couple, auprès d’un mari soupçonneux. Elle n’a plus envie de rentrer chez elle et préfère s’évader dans la ville au péril de sa vie :
Elle n’a plus aucune envie de rentrer dormir, de se retrouver seule avec son époux. Elle regarde la lune éclatante et noble, nue, offerte, qui trône, simple, prodigieuse dans le ciel ensemencée d’étoiles ; La lune l’inonde de sa lumière, l’attire comme un aimant, lui crie d’aller, de courir de s’évader, de s’extirper de cette prison où elle est cloitrée[35].
Nadia qui se sépare de son mari après quinze ans de vie en couple, entreprend des aventures amoureuses pour ‘’rattraper le temps perdu’’ avec son ex-mari, homme rustre et borné. Ses amourettes avec Hamza s’avèrent de pures illusions malgré sa conviction qu’il est ‘’le premier, l’unique, le véritable.’’
Cette thématique qui se dégage de ces différentes histoires nous laisse croire que la vie que mène chacune des écrivaines oriente peu ou prou son œuvre. L’attention portée sur sa vie privée n’est certainement pas un choix anodin, la raconter dans ses détails n’est pas exempt non plus d’une quelconque finalité.
La souffrance comme aiguillon de la créativité
Les quelques exemples que nous venons de voir nous amène à dire finalement que la littérature féminine marocaine tire sa sincérité d’une thématique du vécu. Ceci dit, la littérature féminine marocaine ne relève pas d’une écriture réservée à une élite de personnes oisives qui comblent leur temps vide par des histoires imaginaires, et n’ont par conséquent pas besoin de passer par des épreuves, ou des moments d’intenses émotions pour pouvoir écrire. La question qui se pose alors : Peut-on transformer sa souffrance en création ?
En réalité, tout le monde souffre, passe par des moments difficiles dans sa vie, mais tout le monde ne peut devenir à l’issu de cette souffrance écrivain, peintre ou sportif de renom. Sigmund Freud parle de l’ ‘’énergie psychique’’ que nous pouvons déployer, ou bien suivant des ‘’processus primaires’’, ou bien des ‘’processus secondaires’’.[36] Les processus primaires relèvent de la circulation libre et inconsciente de l’énergie en vue d’atteindre un ‘’plaisir’’ via les voies les plus courtes, alors que les secondaires relèvent du ‘’lié’’. Celles-ci œuvrent suivant une voie détournée dans une parfaite conscience, parce qu’elles sont gouvernées par ‘’le principe de la réalité’’ afin de satisfaire le désir, mais par des voies détournées. Nous avons l’impression que les écrivaines marocaines sont devenues écrivaines par la force des choses. C’est suite à une dure réalité, un trauma, une blessure qu’elles ont pris la plume pour crier leur colère contre une société phallocratique.
Est-ce que donc l’affect en tant qu’état d’esprit pénible post traumatique peut-être un mobile suffisant pour écrire sa vie ? Et, si c’est le cas, dans quel objectif, sachant que toute activité humaine est organisée en vue d’une fin ?
L’écriture féminine marocaine est l’expérience de moments pénibles, des moments de crise ; et il parait bien qu’elle vient en urgence pour rendre l’existence facile à supporter, car derrière toute histoire, il y a une blessure. L’écriture est ainsi une pratique apaisante ; elle est le moyen conventionnel pour transcender sa souffrance, mais aussi pour répondre à un manque comme étant une notion qui radicalise leur écriture : manque d’affection, manque de respect et manque de liberté. S’ajoute au manque la notion de la peur, une peur d’un futur incertain dans un pays où les législations en matière des droits de femmes achoppent encore sur des revendications qu’elles croient légitimes. La répudiation qui était un droit exclusif du mari, la polygamie qui était autorisée sans son consentement, le harcèlement sexuel qui reste impuni par la loi, ou encre le divorce qu’elles ne pouvaient jamais réclamer n’en sont que des échantillons[37]. La lecture psychanalytique que nous appliquons sur les textes féminins marocains tente de scruter l’inconscient qui ‘’parle’’ à travers surtout les fantasmes de leurs auteurs. Freud tentait, à juste titre, de démasquer derrière le discours conscient les ‘’désirs refoulés’’ et mettre en lumière les processus de condensation et de déplacement à l’œuvre, les déformations engendrées par la censure[38]. Ainsi, écrire pour une femme qui souffre, en l’occurrence la romancière marocaine, est loin d’être un jeu d’enfant ou une activité similaire. C’est une écriture qui sert d’espace où tous les non-dits peuvent s’exprimer ; c’est une écriture tellement consciente qui soulage et aide à faire comprendre pour changer.
L’écriture féminine est plutôt un cri de colère et d’impuissance afin de décharger sa haine, sa souffrance intérieure, de se délivrer des maux du quotidien à travers l’écriture, pour au moins se soulager. C’est ainsi qu’on peut dire que ces deux notions du manque et de peur- très présentes dans le parcours de nos écrivaines- sont étroitement liées à leurs vies qui se voient l’aiguillon de toute leur créativité :
Crise de l’identité, tentative d’une affirmation de soi, remise en question d’une société tournée vers le passé : tels sont- on l’aura compris- les axes thématiques fondamentaux auxquels cette littérature se trouve ‘’naturellement’’ obligé de s’attaquer. Ils dénotent un net attachement au réel et au référent social[39].
En matière de création, Chantal Thomas dit qu’elle ne peut être dissociée de la souffrance, du vécu comme matière brulante dont l’œuvre ne pourra jamais s’éloigner. Ecrire est une façon de donner corps à ses révoltes et ses souffrances que l’on peut déduire dans l’économie textuelle :
La création a à voir avec la vie et vivre, avec la souffrance ; donc créer a forcément à voir avec elle aussi. Mais l’artiste peut décider de faire de la souffrance le sujet de son œuvre, ou pas. Bien sûr, les artistes ont une sensibilité exacerbée, mais il est trop simple de déduire que l’œuvre est un reflet de la souffrance[40].
En effet, toutes les émotions provoquées chez l’être humain relève du monde extérieur. La peur et l’angoisse permanentes que ressentent les écrivaines marocaines sont des émotions fortes et intenses qui débouchent sur un malaise permanent. Pour cause la société marocaine, et l’écriture s’avère non seulement un moyen pour montrer la laideur d’une société machiste, mais aussi pour apaiser sa souffrance. Derrière chaque histoire, il y a une blessure, et, l’écriture fonctionne comme une soupape de sécurité pour la survie et non pour la dépasser :
Pour écrire, il faut avoir souffert. Il n’y a pas d’écriture sans souffrance. Il n’y a pas d’art sans blessure, une blessure béante ouverte. Je crois que les artistes sont des gens qui souffrent, et cette souffrance ne peut être colmatée, ne peut être dépassée, non jamais elle ne peut être dépassée[41].
Freud est considéré comme étant le premier à avoir étendu le champ de la psychanalyse à des domaines variés. Elle n’est pas restée cantonnée dans le champ clinique, mais elle a pu investir le champ de la politique, de l’anthropologie voire de la culture pour toucher à l’œuvre d’art et la création littéraire de manière général. La révolution qu’il a faite, c’est qu’il a désintégré le sujet humain (la conscience) en trois parties : le Ça, le Moi et le Surmoi.[42] Si le Ça constitue la partie des instincts et des désirs inavoués et refoulés (l’inconscient), et qui tendent à satisfaire les besoins pulsionnels suivant le principe de plaisir, ces besoins restent tout de même canalisés par le Moi qui est la partie consciente. Et c’est là où intervient la sublimation pour réaliser ce plaisir de manière détournée par l’art.
Dans Trois essais sur la théorie sexuelle[43], Freud a essayé d’expliquer la sublimation pour rendre compte de la création littéraire, artistique et intellectuelle. C’est une pulsion qui désigne ‘’une application à un autre domaine où des réalisations socialement plus valables sont possibles’’. Dans le cadre de la sublimation, le but de la pulsion est dévié, et, à la différence du symptôme névrotique et, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale. La pulsion est donc dite sublimée lorsqu’elle est déviée vers un nouveau but non sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés.
La transformation d’une activité sexuelle en activité sublimée nécessite un temps intermédiaire où la libido fait son retrait, connait un relâchement sur le Moi pour rendre possible la sublimation[44]. Celle-ci est obligatoire pour atténuer du moins cette souffrance due à la libido, chose qui n’est possible que rarement d’ailleurs chez la femme en comparaison avec l’homme. Ceci explique l’inadéquation ou la rareté des performances féminines socialement valorisées en matière de création entre l’homme et la femme, car ‘’les femmes, dit-il, peu aptes à la sublimation, souffrent d’un trop-plein de libido[45]”.
C’est ainsi que l’on peut dire que l’écriture s’avère un moyen thérapeutique, une ‘’cure analytique’’ du sujet. Dans ‘’ L’écriture, une activité structurante en soins infirmiers, Margot Phaneuf qui a mené une carrière dans divers secteurs des soins infirmiers auprès des patients qui souffrent, a montré que l’écriture qu’elle faisait subir à ses patients est porteuse de cette capacité d’exutoire, de délivrance du quotidien, d’ouverture à la réflexion, à l’expression de soi et au vagabondage de l’esprit dans des sphères plus poétiques et plus agréables[46]. C’est pourquoi, que ce soit par l’essai, par la poésie ou par le journal personnel, tous ces genres d’écriture offrent au malade un moyen structurant et inhibiteur de la souffrance. C’est un lieu où tous les non-dits peuvent s’exprimer.
L’investissement intense dans l’écriture, la motivation ardente à sa poursuite, donne sens et affectent même la vie des romancières marocaines. Cet état d’attention, d’absorption totale dans modifie même notre leur état de conscience. Il les aide à transcender les difficultés du quotidien, au point de se redonner confiance. Dans cet ordre d’idée, l’écriture peut servir de moyen de mettre en mots l’indicible, de signifier l’ineffable dans un objectif thérapeutique.
Des mots en tant que mécanisme de défense
Ecrire, peut être à l’origine d’une injustice, mais il peut découler également de la déréliction, ce sentiment d’abandon et de solitude morale. Se retirant du monde, la feuille devient ainsi le support de la fureur, de la haine, de l’ennui et du désarroi. Ainsi conçu, l’acte d’écrire comporte une contradiction : on se retire du monde pour écrire dans l’isolement, mais écrire est, dans le même temps, une façon de rompre cet isolement. Marguerite Duras dit qu’ « Ecrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ».[47] Et si nos écrivaines ont ‘’hurlé sans bruit’’ pour crier leur colère, c’est qu’elles ont préféré de le dire en français, une langue qui leur permet d’écrire sans craindre ce ‘’surmoi parental’’ dont parle Jean Déjeux. Elles sont d’ailleurs plus osées que leurs homologues arabophones :
Le romancier ou l’auteur du récit s’exprime en français, la langue étrangère qui permet de sortir de la fusion maternelle, du surmoi parental et de celui du groupe. Le français permet la transgression des tabous et de la loi du groupe par la langue dite marâtre, le romancier désintègre la langue maternelle, sort du ‘’nous’’ et de la matrice et échappe à la fusion incestueuse[48].
Changer sa souffrance en mots, c’est l’objectiver ; c’est la changer en objet extérieur avec lequel on peut prendre ses distances afin de mieux l’examiner et même le contrôler. Ecrire se conçoit comme une sorte de ‘’paratonnerre’’ contre les foudres de la déraison, voire la folie qui puissent affecter le Moi. Freud parle de ‘’mécanismes de défenses’’ qui désignent ‘’tous les stratagèmes ou procédés dont se sert le Moi dans des conflits éventuellement névrotiques »[49]. Ces ‘’mécanismes de défense’’ mobilisent différents types d’opérations psychiques dans le but de réduire cette tension psychique interne et, par conséquent, protéger sa cohésion et son équilibre.
Le mécanisme de l’écriture vise ainsi une adaptation pour déjouer la dépression, l’hystérie ou même la folie. C’est un acte sublimatoire qui pousse le sujet ‘’inconsciemment’’ à mettre en œuvre des moyens de défenses pour rendre la réalité moins menaçante chose qui se fait, entre autres, par le recours à l’écriture, la peinture, la musique ou la lecture[50]. Pratiquement, dans tous les romans de nos écrivaines, le recours à la sublimation est de mise. Tous les personnages, avec lesquels elles se confondent à bien des égards, recourent à une pratique d’un moyen de défense. Dans Une femme tout simplement, Laila recourt à l’écriture où elle espère trouver le salut :
Aujourd’hui, face à moi-même, je sens une irrésistible envie de faire le point. Je sais que ce besoin d’entreprendre un voyage intérieur est né de mon acharnement à tenter de ne pas me tromper sur ce qui est fondamental pour moi : l’orientation que je vais donner à ma vie. Et je me laisse assaillir par mes souvenirs, aspirer par le passé. Je ne cherche plus à camoufler en moi ces émotions et ces images qui me torturent. Je les libère une à une, crues[51].
L’écriture lui sert d’exutoire pour décompresser ; c’est une thérapie par les mots. Elle s’en sert non seulement pour apaiser ses inquiétudes, mais aussi pour une réappropriation de soi et de sa vie intérieure[52]. Cet effet thérapeutique naît de la liberté de tout dire, de ‘’se vider le cœur’’, d’exorciser ses démons. Lire peut procurer le même effet, un effet contre l’anéantissement et la solitude :
Elle n’oubliera jamais cette phrase qu’elle avait entendu dans un film ‘’on lit pour savoir que nous ne sommes pas seul’’.
Leila comprend son amour pour les livres, sa passion pour les personnages, elle se trouvait un peu dans chacun des gens qu’elle rencontrait dans les histoires. Elle traversait des vies, elle se faisait ami d’un tel personnage ou ennemi de l’autre ; elle avait l’impression d’exister de multiples manières[53].
Peindre et lire faisaient partie de sa vie intime comme rêver, manger ou dormir. Elle s’y donnait instinctivement quand l’envie l’en tenait puis il pouvait s’écouler des jours avant qu’elle ne tienne un pinceau ou un livre. Il n’y avait là aucune obligation qui la contraignit, qui la fixât à un repère, d’espace ou de temps[54].
Mais la question qui se pose, est-ce que le recours à ces ‘’mécanismes de défenses’’, en l’occurrence l’écriture, est susceptible d’aider à dépasser son état post-traumatique ? Puisse ce recours servir de dérivatif et alléger enfin cette sensation de souffrance perpétuelle qui affecte la vie suite à la perte d’un être cher ?
Avec Le désenfantement, récit pas comme les autres de Ghita El Khayat, les mots cessent d’être un subterfuge à la souffrance quand celle-ci atteint son point paroxystique. C’est un récit écrit suite à la disparition de l’unique fille de l’auteur. C’est une douleur à chaud qu’elle essaie de transcrire de sa situation de femme désenfantée. Les mots, face auxquels la souffrance a acquis une certaine résistance, cessent non seulement d’en être un dérivatif mais aussi de l’exprimer. Tentée par tous les moyens pour oublier : le sommeil, l’anesthésie, le rêve, l’écriture, la mort, la recherche d’un nouvel amour, la consolation en Dieu ou même la démence, elle n’y arrive pourtant pas. Elle frôle l’hystérie : ‘’J’ai envie de tout casser de sortir ce dimanche matin comme une folle dans les rues et de hurler à la mort.’’ Mais, elle se ressaisit et refuse pourtant tout pour rester ensevelie dans ses douleurs :
Si je prenais le chemin de la consolation, je ne serai qu’une mère indigne de moi-même. Ce sont ceux qui ne savent pas aimer qui se sentent un jour apaisés. (…) Moi je suis en dehors de tous les deuils possibles. Je refuse de faire le deuil et d’en entendre parler[55].
Déboussolée, la narratrice vit, en fait, toutes les contradictions possibles. Sous le choc de la perte de sa fille unique, elle vit cette expérience de trauma aux limites bien reconnaissable en psychologie clinique. Cette expérience s’apparente à l’expérience du délire (en tant que perte de contact avec la réalité). La narratrice vit en effet un état similaire ; d’une part par ce sentiment d’une voix qui l’habite, d’autre part, parce qu’elle parle à sa fille déjà morte :
C’est faux. Une voix m’habite
A l’impératif, elle me dicte de me lever, de briller
D’être jeune, sainte et belle.
Le plus bizarre est que je suis tout cela et bien plus
Car détachée et altière.
J’ai enfin dépassé mon humilité naturelle ;
Je suis belle et je le porte.
Nous sommes jeunes et belles.
Nous nous le serons toujours.[56]
Ce malaise post-traumatique lui enlève tout envie de vivre après la disparition de sa fille. Elle cesse de construire son monde avec l’autre ; elle se réjouit même de sa sénilité qui l’approche davantage de la mort :
J’ai donc perdu dix ans de ma longévité possible ou programmée. Et c’est tant mieux puisque cela m’évitera dix ans de plus à souffrir, cellule par cellule, atome dans molécule[57].
Si écrire est un moyen de se dérober à sa souffrance, de la significantiser (la transformer en signifiant), il est à remarquer que cet acte, situation paradoxale d’ailleurs, sert de moyen pour la convoquer davantage. La narratrice refuse dans Le désenfantement de faire le deuil de sa fille ; elle persévère dans la douleur et vit au jour le jour sa souffrance qui ponctue son temps qui refuse de s’écouler. C’est une souffrance datée (le récit s’apparente au journal intime) qu’elle aime vivre à chaud, qu’elle aime voir croissant :
La littérature n’est pas adéquate à ce que l’on ressent car elle est impuissante à transcrire et transmettre fidèlement ce que nous ressentons et ce qui est indescriptible dans les sinuosités de notre cœur et de notre esprit[58].
Conclusion
Comment lire encore la littérature féminine marocaine ? Question légitime s’il en fut. Se contenter de dégager sa thématique sera une lecture tronquée, incomplète qui arrive certes à sonder les anfractuosités de leur âme, mais n’arrive pas par contre à toucher la fonction de l’écriture. Se contenter d’aborder son esthétique sera un travail peu fructueux vu cette absence du travail formel qui n’est pas en vue. Ce sont des écrivaines qui décrivent le monde à travers le filtre de leurs propres subjectivités. Ce qui est certain, c’est qu’à travers leur texte, nous sentons cette sincérité dans la relation qui nous met face à nous-mêmes. Ce sont des textes qui nous mettent encore face à l’autre, à ses désirs et ses problèmes auxquels chacun pourrait s’identifier. La littérature féminine marocaine est un acte illocutoire, un message indirect adressé à qui veut le capter pour que la situation d’adversité ne doive pas s’éterniser. C’est une littérature dont la sociocritique et la psychanalyse trouveront leur terrain de prédilection, car c’est le gémissement d’un être frêle qui réside derrière l’œuvre, dans l’œuvre au prix de mille souffrances.
[1]. « Et que disent- elles? En un mot, le non-dit d’autrefois; ce que la morale, les conventions, les interdits familiaux ou autres leur défendaient d’exprimer. Toute pudeur, toute crainte écartées, elles rapportent, parfois avec véhémence, leurs humiliations, leurs frustrations, leurs rancunes, leurs revendications. » André BOURIN, Aujourd’hui: roman féministe ou roman féminin ? « Les romancières devant la société de leur temps » Cahiers de l’AIEF ,no 46, mai 1994, pp. 129-143.
[2].En comparaison avec la littérature féminine française qui s’était déjà affirmée au XIX e siècle, la nôtre se trouve à l’opposé notamment sur le plan thématique qui traite notamment de la souffrance. En plein courant romantique français, la littérature française sentait vraiment l’odora di femina en chantant le sentimentalisme. Cf. Béatrice SLAMA, De « la littérature féminine » à « l’écrire femme ». Différence et institution, Littérature, n°44, L’institution littéraire II, 1981, pp. 51-71.
[3].La littérature féminine marocaine est une littérature qui se dresse majoritairement en situation de déni d’une société encore masochiste, et qui menace par conséquent toute son organisation qui doit être fondée sur le rationnel et non le passionnel. C’est contre cette mentalité passéiste que se dresse une littérature féminine de revendication.
[4].Voir Abdeljlil LAHJOMRI, ‘’La littérature marocaine de langue française entre le thérapeutique et l’esthétique’’, Libération, 16 août 2011.
[5].Rachida YACOUBI, Ma vie, mon cri, Casablanca, Eddif, 1995 ; Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, Casablanca, Afrique Orient, 1999 (roman) ; Femmes inachevées, Marsam, 2010 (nouvelles) ; Touria OULEHRI, La Répudiée, Casablanca, Afrique Orient, 2001 (roman) ; Bahae TRABELSI, Une femme tout simplement, Casablanca, Eddif, 2002 (roman) ; Souad BAHECHAR, Le concert des cloches, Casablanca, Le Fennec, 2005 (roman), Rita EL KHAYAT, Le désenfantement, Casablanca, Editions Aini Bannai, 2002 (récit); Siham ABDELLAOUI, Le bonheur se cache quelque part, Casablanca, Le Fennec, 2006 (nouvelles) ; Siham BENCHEKROUN, Oser vivre, Casablanca, Eddif, 2002 (roman) et Les jours d’ici, Casablanca, Editions Empreintes, 2003 (nouvelles).
[6].Jean DEJEUX, La littérature féminine de langue française au Maghreb, Paris, Editions Karthala, 1994, p. 46.
[7].Durant trois décennies consécutives, le champ littéraire francophone marocain était purement l’apanage des écrits masculins. Cette période était marquée essentiellement par des romans d’accès difficile où l’exploration formelle était de mise, notamment avec A. Khatibi, Mohammed khair Eddine. Les romans de T. Benjelloun n’en étaient pas moins clairs vu cette idéologie subtile qu’ils véhiculaient à travers l’oralité.
[8]. Il importe bien de faire une distinction entre les deux termes, douleur et souffrance, qui passent pour des synonymes. La notion de la douleur se rapporte à ‘’une sensation immédiate’’ qui peut être tue ou criée. Alors qu’avec le mot souffrance, ‘’l’accent ne porte pas sur le mal lui-même, mais sur le fait qu’on adopte une attitude plus ou moins consciente face à la douleur subie’’. C’est ainsi que la souffrance se représente la douleur ‘’en formes articulées’’. Voir Piroska ZOMBORY NAGY et al, ‘’Pour une histoire de la souffrance : expressions représentations, usages, Du bon usage de la souffrance’’, Médiévales, vol. 13, 1994, pp. 5-14.
[9].Jean FOUCART, Sociologie de la souffrance, Bruxelles, De Boeck Université, 2004, p. 10.
[10]. Marc GONTARD, Le Moi étrange : littérature marocaine de langue française, Paris, l’Harmattan, 1993, p. 181.
[11].Farida BOUHASSOUNE, ‘’La littérature marocaine féminine de langue française : la quête de nouvelles valeurs’’, in Littératures frontalières, Universita di Trieste, 20, Anno X, Luglio-dicembre, 2000, p. 49.
[12].Serge DOUBROVSKY, Pourquoi la nouvelle critique ?, Critique et objectivité, Mercure de France, 1967, p. 46.
[13].Jean-Pierre RICHARD, L’Univers imaginaire de Mallarmé, Paris, Seuil, 1961, p. 53.
[14].Il n’en reste pas moins qu’il y ait des textes de la littérature féminine qui font preuve de techniques narratives qui donnent vraiment du fil à retordre au lecteur, notamment au niveau des symboles qu’il faut interpréter pour comprendre l’œuvre. C’est le cas à titre d’exemple de L’histoire peut attendre (2006) de Rachida Madani. Il en va ainsi mais avec des degrés moindrespour des romans qui utilisent des prolepses et des analepses à outrance comme dans Oser vivre de S. Benchekroun ou La répudiée de Touria Oulehri.
[15].Serge DOUBROVSKY in ‘’La crise de la critique française’’, Liberté, vol. 10, no 3, 57, 1968, p. 11.
[16].Fondée en février 1986, la revue Kalima, d’obédience féministe, s’intéressait déjà aux problèmes des femmes marocaines avant qu’ils ne soient traités par la fiction. En tant que première revue féminine au Maroc, sa thématique tournait essentiellement autour de leurs préoccupations les plus intimistes jusqu’à son arrêt en mars 1989.
[17].Bien que le Maroc soit doté d’un arsenal juridique statuant sur la femme, il achoppe encore sur la plan de l’exécution. Ceci montre que c’est, plutôt, question de mentalité et non de lois. En 2002, le Parlement marocain a adopté le nouveau Code de la famille qui a remplacé l’ancien texte de la Moudawana (statut de la femme), promulguée en 1958. L’instauration de l’égalité entre l’homme et la femme- en matière de droits et obligations- passe, autant par le changement de mentalités que par des réformes législatives et juridiques. Il n’en reste pas moins que des revendications sont tellement poussées qu’elles réclament le partage de l’héritage à égalité selon l’article 16 des Nations Unies, et non selon la part double de l’homme qui lui revient de plein droit selon la chari’a. Dans son dernier rapport du 20 octobre 2015, le CNDH précise que c’est ’’ les médias, l’éducation et l’enseignement qui dénigrent la légitimité de la femme ».
[18].Siham Benchekroun, Les jours d’ici, Casablanca, Editions Empreintes, 2003, p.96.
[19].Dans son ouvrage, Le roman à thèse ou l’autorité fictive, Susan RUBIN SULEIMAN définit le roman à thèse comme ‘’un roman réaliste (fondé sur une esthétique du vraisemblable et de la représentation) qui se signale au lecteur primordialement comme enseignement tendant à démontrer la vérité la vérité d’une doctrine politique, philosophique, scientifique ou religieuse.’’, Paris, PUF, 1983, p. 14.
[20].Siham BENCHEKROUN, Les jours d’ici, op.cit., p. 7.
[21].Siham BENCHEKROUN, Oser vivre, Casablanca, Eddif, 2002, p. 69.
[22].Ibid, p. 132.
[23].Bahaa TRABELSI, Une femme tout simplement, Casablanca, Eddif, 2002.
[24].Ibid., pp. 180- 181.
[25].Ibid., p. 190.
[26].Souad BAHECHAR, Le concert des cloches, Casablanca, Le Fennec, 2005, p. 14.
[27].Ibid, p. 169.
[28].Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, Casablanca, Afrique Orient, 1999, p. 18.
[29].Pierre DACO, Comprendre les femmes et leur psychologie profonde, Editions Marabout, 1972, p. 67.
[30].Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, op.cit., p. 80.
[31].Touria OULEHRI, La répudiée, Casablanca, Afrique Orient, 2001, p. 9.
[32].Ibid., p. 11.
[33].Ibid., p. 23.
[34].Siham ABDELLAOUI, Le bonheur se cache quelque part, Casablanca, Le Fennec, 2006, p. 10.
[35].Ibid., p. 65.
[36].Voir Sigmund FREUD, « Esquisse pour une psychologie scientifique », La Naissance de la psychanalyse, Presses Universitaires de France, 1996.
[37].La Moudawana ou Code du statut personnel marocain est le droit de la famille marocain codifié en 1958 sous le règne du roi Mohammed V. Ce code a été amendé une première fois en 1993 par Hassan II, puis révisé en février 2004 par le Parlement marocain et promulgué par le roi Mohammed VI le 10 octobre 2004. Cette dernière révision améliore entre autres les droits des femmes.
[38].La lecture psychanalytique des œuvres permet de découvrir-selon Freud- la vie fantasmatique de leurs écrivains pour être en mesure d’élucider la façon dont fonctionne leur psychisme. Dans son œuvre Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen (1907), Freud cherche l’auteur du roman derrière son héros à traversune nouvelle publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen.
[39].Farida BOUHASSOUNE, op.cit., p. 50.
[40].Chantal THOMAS, Souffrir, Paris, Éditions Payot, 2004.
[41].Rachid BOUDJEDRA, ‘’Il n’ ya pas d’écriture sans souffrance’’, Le café littéraire, mars 2009, site : http://bgayetcafelitteraire.over-blog.net/article-29279432.html
[42].Sigmund FREUD, Le Moi et le Ça (1923), Paris, Payot, coll. “Petite Bibliothèque Payot”, 2010, p. 47.
[43].SIGMUND FREUD, Trois essais sur la théorie sexuelle, (1905), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1989.
[44].Pour concrétiser sa théorie de l’inconscient, Freud recourt à l’analyse d’œuvre d’art et en particulier à la lecture de romans ; il a tendance à lire les œuvres en cherchant en elles la personnalité de leur créateur ou sa pathologie psychique, parce que « les forces utilisables pour le travail culturel proviennent ainsi en grande partie de la répression de ce qu’on appelle les éléments pervers de l’excitation sexuelle ».
[45]. Sigmund FREUD, Totem et tabou, Paris, Points, 2010, p.58.
[46]. MargotPHANEUF, L’écriture, une activité structurante en soins infirmiers.
[47]. Marguerite DURAS, Écrire, Paris, Coll. Folio, no 2754, 1995, p.28.
[48].Jean DEJEUX, « L’émergence du je dans la littérature maghrébine de langue française’’ in Association pour l’étude des littératures africaines et le centre d’études littéraires francophones et comparées, Université Paris Nord, Autobiographies et récits de vies en Afrique, Itinéraires et contacts de cultures, Vol. 13, L’Harmattan, 1991, p, 28.
[49].C’est Freud qui est le premier à utiliser le terme. Il définit les mécanismes de défense comme les différents types d’opérations dans laquelle peut se spécifier la défense. On s’accorde à dire que les mécanismes de défense sont utilisés par le Moi. Anna Freud reprend son père dans son ouvrage Le moi et les mécanismes de défense (1936). Elle présente la défense comme ‘’une activité active et indépendante du Moi destinée à protéger le sujet contre une grande exigence pulsionnelle’’.
[50].Parmi les mécanismes de défense, l’on trouve à part la sublimation le refoulement, l’identification, la projection, la régression, le déni, la dénégation, les transformations réactionnelles et le déplacement… voir Henri CHABROL, ‘’Les mécanismes de défense’’, Recherche en soins infirmiers n° 82 Université de Mirail, Toulouse – septembre 2005, pp.31-42.
[51].Bahaa TRABELSI, op. cit., pp. 8-9.
[52].Dans l’une de ses déclarations au Canal U de Rennes 2, Bahaa Trabelsi dit : ‘’Je ne me considère pas comme une romancière engagée. Je suis une romancière, tout court…. J’écris mes romans assez bohème. Il n’y a aucune cause, aucune lutte, aucune revendication, il y a juste peut-être une sorte de thérapie et par la suite l’expression d’un vécu de rencontres, quelque chose comme ça. Je ne me considère pas comme une romancière engagée. Je le suis peut-être par la force des choses ?» site : https://www.canal-u.tv/video/…2…/bahaa_trabelsi_02_ses_romans.725
[53].Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, op.cit., p 75.
[54].Siham BENCHEKROUN, Oser vivre, op.cit. p. 141.
[55]. Rita EL KHAYAT, Le désenfantement, op.cit. p. 22.
[56].Ibid., p. 25
[57]. Ibid., p. 13.
[58].Ibid., p.29.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
2lcd (16 mai 2020). Chapitre I. 2LCD. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/aght
