Nadia CHAFAI
Pour Sartre, parler d’un écrivain revient à « retracer en détail l’histoire d’une libération. » (Jean-Paul Sartre, 1952 : 636). L’écrivain est alors conçu comme « liberté ». Rappelons que la libération de Baudelaire diffère nettement de celle de Genet. Sartre était hostile à Baudelaire mais il avait beaucoup d’estime pour Jean Genet au point de lui dédicacer son Baudelaire. Et quand Sartre a évoqué avec Genet son passé, il s’est rendu compte des affinités et similitudes qui les unissaient au point de lui dédicacer son Baudelaire. Simone de Beauvoir le confirme en rappelant que ce qui réunissait l’écrivain et le critique était : « la noblesse d’âme, les morales intemporelles, la justice universelle, les grands mots, les grands principes, les institutions et les idéalismes. » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960, p.595). C’est cela qui a conduit Sartre à écrire une préface à la publication, par Gallimard, aux œuvres de Jean Genet.
Cette préface devient un volume séparé de la série des Genet. L’expérience de la vie de Genet n’eut probablement pas lieu « en vase clos » (Jean-Paul Sartre, Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1967, p. 224) comme celle de Baudelaire. Rappelons qu’aucune biographie n’était disponible, comme c’était le cas pour Baudelaire, à l’époque où Sartre traitait de ce dernier. En revanche, la méthode biographique dont se sert Sartre pour essayer d’approcher Genet est beaucoup plus complexe que celle qu’il a utilisée dans son Baudelaire, car la vie de Genet à travers ses métamorphoses est plus compliquée et Sartre avait jusque-là perfectionné sa méthode critique. Il s’est déplacé du « vase clos » qui est le milieu de Baudelaire au « monde comme jeu dans une prison » de Genet. Autrement dit, il est passé d’une position ambiguë entre l’être et l’existence à une course frénétique vers une limite extrême de l’existence.
Il paraît que Sartre, dans Saint Genet comédien et martyr, a réussi à démontrer l’existence d’une progression positive à travers des métamorphoses voulues et dirigées vers une ultime libération des valeurs convenues. Le choix de Jean Genet n’était certes pas un hasard, mais plutôt, et comme à l’accoutumée, une façon de s’auto-valoir et de s’autocritiquer à travers l’Autre. Sartre cherche constamment, dans ses articles à dégager la métaphysique d’un écrivain en la confrontant avec la sienne. C’est un critique qui réduit l’écrivain à un ‘’projet’’ dont il suit les traces et les métamorphoses.
Dans cette perspective, les analyses sartriennes de la vie et de l’œuvre de Genet ont suscité chez certains une admiration immense, notamment Georges Bataille, à qui Sartre a consacré un article, peu tolérant dans Situations I :« Rien n’est, il est vrai, mieux fait pour étonner que la personne et l’œuvre de Jean Genet. Jean-Paul Sartre, aujourd’hui, leur consacre un très long travail et j’en dirai sans attendre davantage qu’il en est peu qui soient plus dignes d’intérêt. Tout concourt à faire de ce livre une sorte de monument : son étendue d’abord et l’excessive intelligence que l’auteur y montre, la nouveauté et l’intérêt presque renversants du sujet, mais aussi une négativité agressive, un mouvement précipité que le ressassement accentue, qui rend l’assurance tranchée plus pénible. » (Georges Bataille, 1952).
Dans les paragraphes qui suivent, nous verrons comment Sartre a, une fois de plus, éclairé , grâce à la méthode de la psychanalyse existentielle, une œuvre de l’intérieur en dévoilant l’élaboration d’un choix originel.
Dans un premier temps, nous essaierons de dégager les traits marquants du projet de Genet, notamment le vol, grâce auquel il dépassera sa situation originelle et qui fera l’objet du premier point. Ensuite, nous nous arrêterons sur la manière dont Sartre décrit l’homosexualité de Genet. Enfin, nous tenterons d’examiner le rôle du langage dans la compréhension des différentes attitudes de Genet envers lui.
Le projet de Genet : je serai “le voleur”
Lire Genet, pour Sartre, c’est faire un pacte avec le diable, c’est aussi donner sa voix et ses sentiments aux « feuillets » (Jean-Paul Sartre, 1952 : 460) du livre qui, en réalité, sont « les feuilles mortes » (Ibid.) que Satan offre contre des âmes. À l’issue de la lecture de ses romans, « nous ne saurons rien de plus, ni sur le bagne, ni sur les mauvais garçons, ni sur le cœur humain, tout est faux. » (ibid.) En quoi consiste alors la libération de Genet ? Considérons la citation suivante : « (…) Je voulais montrer les limites de l’interprétation psychanalytique et de l’explication marxiste et que seule la liberté peut rendre compte d’une personne dans sa totalité, faire voir cette liberté aux prises avec le destin, d’abord écrasée par ses fatalités puis se retournant sur elles pour les digérer peu à peu, prouver que le génie n’est pas un don mais l’issue qu’on invente dans les cas désespérés, retrouver le chemin qu’un écrivain fait de lui-même, de sa vie et du sens de l’univers jusque dans la structure de ses images, et dans la particularité de ses goûts, retracer en détail l’histoire d’une libération : voilà ce que j’ai voulu ; le lecteur dira si j’ai réussi. » (ibid. : 536)
Ce passage montre clairement que Sartre visait à travers son Genet à atteindre des buts purement épistémologiques. Il voulait : « montrer les limites de l’interprétation psychanalytique et de l’explication marxiste. » (ibid.) C’est donc à ce niveau d’abstraction philosophique qu’il place son étude. Quant au projet du vol, Genet cherchait à dépasser l’aliénation et décide de plein gré de devenir voleur en vue d’acquérir la liberté. Prenons une citation extraite de son roman Notre Dame des Fleurs : « Qu’est-ce que vous avez volé, jeune homme ? […] Presque aussitôt, le colosse (le gardien) fut sur lui et saisit son poignet. Il fonça comme la plus formidable vague sur le baigneur endormi sur la plage. Par les mots de la vieille et le geste de l’homme, un nouvel univers instantanément s’offrit à Mignon : l’univers de l’irrémédiable. C’est le même dans lequel nous étions, avec ceci de particulier : qu’au lieu d’agir et de nous connaître agissants, nous nous savons agis. » (Jean Genet, 1949 : 630).
Dans cette scène racontée par le narrateur de Notre Dame des Fleurs, on voit Mignon, le personnage principal, mettre dans sa poche quelque chose qui se trouve sur un rayon des Galeries Lafayette. Soudain, il entend une vieille dame lui poser la question surprise du début de la citation. Cette scène répond bel et bien à l’attente de Sartre critique qui va s’en servir pour nous expliquer le vol en tant que choix de Genet : la ‘’liberté ‘’. Lorsqu’il avait sept ans, Genet fut placé par l’Assistance Publique dans une famille de paysans à Morvan. Très tôt, la mère absente fait partie de sa mythologie. Il se sent indésiré au plus profond de lui-même ; son héritage social ne lui apparaît que comme extension de sa rejection originelle. Aussi n’est-il rien puisque lui, un enfant trouvé, n’a rien. S’il avait été élevé dans une famille d’ouvriers, il aurait pu apprendre que l’on est par ce que l’on fait. Etant enfant, Genet réagit à son double exil en jouant à être un saint, c’est-à-dire à quelqu’un dont l’être ne procède pas de l’homme mais de Dieu. Genet vole non pas pour se révolter contre la propriété privée, mais parce qu’il désire en faire partie, s’y réintégrer : « l’enfant mélodieux » (Jean-Paul Sartre, 1952 : 144).
Étant donné qu’il adhère pleinement à la moralité paysanne et en l’absence de sa mère, Genet par le vol cherche à se sentir propriétaire. On peut déjà voir que ce n’est en aucune façon une réaction automatique ; dans son milieu, ce serait même une réaction assez inhabituelle. Surpris dans son acte « d’appropriation », alors qu’il avait peut-être dix ans, Genet s’entend appeler ‘’voleur’’. Il est frappé d’ostracisme par ceux – là même auxquels il voulait le plus ressembler. Il est désarçonné par un sophisme qu’il ne peut pas réfuter : il voulait voler, il a volé, c’est un voleur. Il ne se reconnaît pas dans cette accusation, mais il doit l’accepter. Arraché soudain à ses rêves, il connaît sa nature, on lui annonce son essence définitive. Genet est encore enfant, quelqu’un qui partage les valeurs de ses accusateurs ; un enfant qui désire la sainteté, non la propriété de façon telle que leur accusation semble émaner du plus profond de son être. Il en souffre comme d’un « délire d’influence » (ibid.). Jamais il ne sera capable de s’accepter. Par ailleurs, dans la culpabilité, on découvre sa singularité, une altérité sans réciprocité. Tous les autres partagent une caractéristique que le petit Genet doit définir pour eux, et c’est en cela que réside son utilité sociale ; c’est un voleur et pas eux. Genet fut convaincu qu’il était autre que lui-même : « Le résultat le plus immédiat c’est que l’enfant est truqué. Il tient l’existence des adultes pour plus certaine que la sienne propre et leurs témoignages pour plus vrais que celui de sa conscience. Il affirme la priorité de l’objet qu’il est pour eux sur le sujet qu’il est pour soi ; donc, sans en avoir clairement conscience, il juge que l’apparence, ce qu’il est pour eux, est la réalité et que la réalité, ce qu’il est pour soi, n’est qu’apparence. C’est sa certitude intime qu’il sacrifie au principe d’autorité ; c’est la voix du cogito qu’il refuse d’entendre, c’est au plus profond de sa conscience de soi qu’il se donne tort. » (ibid. : 20)
En intériorisant le jugement que les adultes portent sur lui, Genet se voit, peu à peu, devenir étranger à lui-même. Un mot a créé son être. Pour les autres le langage, dans la mesure où il généralise le particulier, est presque transparent et permet la communication « à demi -mot » (ibid.), pour le futur poète, il existe une cloison étanche entre le sens particulier et le sens universel des mots : « Le tour est joué : de l’enfant truqué nous avons fait un poète ; il est hanté par un mot (…) »( Jean Genet, Notre Dame des Fleurs Op. cit., p.135), mais ce n’est pas tout, car : « (…) Si vous touchez à un seul mot, le langage subit une désintégration en chaîne, pas un vocable n’est épargné. Le mot ‘’voleur’’ est partout, s’étend à travers tout (…) Il est blond en voleur. Introduisez dans vos calculs une quantité imaginaire, tous les résultats deviennent imaginaires. », (Jean-Paul Sartre, Saint Genet comédien et martyr, Op.cit., p.40)
Cet enfant de dix ans aurait pu être étouffé, aurait pu étrangler complètement son être pour autrui, mais il s’arrangea pour réagir à la « crise originelle » (Ibid.) au moyen de sa conscience. La grande lacune de sa vie, l’absence de famille et de protection qui l’avait marquée comme catastrophe, le protégeait maintenant : il se rendit compte que lui, qui était né dans le cinquième arrondissement de Paris n’appartenait pas au Morvan, il sut qu’il n’y avait été placé que par l’Assistance Publique. Jusqu’alors, il avait voulu être séparé de l’homme, se situer au-dessus de lui, comme un saint. Maintenant, il a entre dix et quinze ans, il décide qu’il assumera ce que le crime a fait de lui : je serai le voleur : « le paradoxe de toute conversion c’est qu’elle s’étale sur des années et se ramasse en un instant. » (Ibid., p.46)
Sartre explique que c’est une attitude de dignité que l’on retrouve aussi parmi les groupes opprimés lorsqu’ils atteignent un certain niveau culturel. Réaliste, Genet désire atteindre la perfection dans le mal et dans le monde tel qu’il est et tel qu’il l’a défié. Idéaliste aussi, il agit de prouver qu’il est effectivement ce qu’il paraît être pour les autres. Aucune autre alternative, poursuit Sartre, n’était laissée à Genet : « Une seule chose a changé : la signification intérieure de ses larcins. » (ibid. : 56)
Dans son franc et autobiographique Journal d’un voleur, Genet rappelle son attitude dans la maison de redressement, alors qu’il avait seize ans : « A chaque accusation portée contre moi, fût -t- elle injuste, du fond du cœur je répondrai oui. A peine avais-je prononcé ce mot- ou la phrase qui le signifiait – en moi- même je sentais le besoin de devenir ce qu’on m’avait accusé d’être. (…) Dans mon cœur je ne conservais aucune place où se put loger le sentiment de mon innocence » (ibid. : 63)
Comment peut-on vouloir être ce que l’on est déjà ? En réalité, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ceci corrobore la caractéristique de notre être telle qu’elle est développée dans L’Etre et le Néant quand Sartre déclare : « Notre manière d’être est d’être en question dans notre être. » (Ibid., p.64) Mais, il y a aussi chez Genet quelque chose qui le pousse à voir la nature du voleur figée dans son en- soi et son pour- autrui. Il sait cependant que cette nature est le résultat de sa volonté de la faire sienne. Il existe alors une contradiction dans le choix de Genet, dans sa volonté d’être une nature mauvaise : « Faute de choisir il retient ensemble deux systèmes du monde incompatibles : substance et volonté, âme et conscience, magie et liberté, concept et jugement. » (Jean- Genet, Journal du Voleur, Paris, Gallimard, 1949, pp.185-186)
Genet réfléchit le conflit entre le rationalisme de la ville et le substantialisme naïf de la campagne, la croyance dans les choses. Cette tension se retrouve dans sa vision littéraire. La raison en est que Genet continue à maintenir deux systèmes de valeurs irréductibles l’un à l’autre : celui de l’être, en tant qu’objet dans la fatalité et dans la tragédie ; et celui du faire, en tant que sujet dans la liberté et la comédie. Ces deux systèmes existent dans une corrélation dynamique. Or, Sartre les traite souvent séparément et les met de temps en temps en corrélation. En outre, puisque Genet est pour lui-même ce que les autres disent de lui, il lui est extrêmement important de se voir tel que les autres le voient. Cependant, personne ne peut se voir objectivement. Aussi Genet cherche-t-il l’être, comme dans le mysticisme, dans un état où le sujet et l’objet, la conscience et l’être, l’éternel et le particulier ne font qu’un. Et du moment qu’il n’atteint jamais l’heureuse coïncidence, lorsqu’il s’observe plus attentivement, il vit dans un état d’attente et d’absence. Par conséquent, l’échec de l’être est continuellement remplacé par le faire. Pour essayer de coïncider avec lui-même justement, il ne lui reste qu’une seule issue : vouloir sa vie telle qu’elle est : « L’accomplissement de ma légende consiste dans la plus audacieuse existence possible dans l’ordre criminel. » (Ibid.) Genet désire que sa conscience dans le mal précède sa mauvaise nature. Alors qu’il nie toutes les autres possibilités de son être et leur caractère manifeste, genet assume sa solitude, son exil et son néant : « C’est ce qui fait sa grandeur (…) Un pas de plus, il se délivrerait du mal lui-même. » (Ibid. : 218)
Chaque vol est à la fois utilitaire et cérémoniel ; il rejoue la crise originelle. Genet rappelle dans son Journal : « Ce qui m’émeut c’est d’apprendre que toujours se perpétue le miraculeux malheur de mon enfance à Mettray. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., p.72) C’est donc le premier vol qui le poursuit toute sa vie : il se fait voleur. Il agit dans le but d’être. Genet a tout simplement réussi à faire soutenir au lecteur, à la place de l’auteur, les mensonges contre la vérité, le mal contre le bien, le néant contre l’être. Nous voilà conduit à un autre trait marquant du projet ‘’Genet’’, son homosexualité.
L’homosexualité de Genet
Genet oscille entre les actes et les gestes, entre le faire et l’être, entre la liberté et la nature. Ce premier drame va déboucher sur son homosexualité. Pour Sartre, « l devint pédéraste parce qu’il était voleur. On ne naît pas homosexuel ou normal : chacun devient l’un ou l’autre selon les accidents de son histoire et sa propre réaction à ces accidents. Je tiens que l’inversion n’est pas l’effet d’un choix prénatal, ni l’effet d’une malformation endocrinienne, ni même le résultat passif et déterminé de complexes : c’est une issue qu’un enfant découvre au moment d’étouffer. » (Ibid., p.190)
La quête de l’être conduira Genet à l’homosexualité, à l’exercice d’une volonté de trahison et à une solitude qu’il nomme sainteté. Il est à remarquer, en revanche, que Sartre comme Freud, tout en respectant leur position théorique, accorde à l’enfance une importance majeure dans l’explication du comportement de l’individu. Au cours de sa recherche de l’être, Genet se rend compte qu’il a besoin d’une médiation entre ce qu’il est pour lui-même et ce qu’il est pour les autres. S’il pouvait posséder l’autre qui possède son image, l’autre ne serait-t -il pas un véritable médiateur ? Alors qu’il avait quinze ans, à l’école de redressement de Mettray, l’orphelin se sentait une fois de plus exclu : maintenant « cette société de résidus, de déchets, cette société excrémentielle le vomit. » (Jean Genet, Journal du Voleur, Op. cit., p.81) Et étant donné que Genet désirait désespérément établir des relations avec ses compagnons du pénitencier, il devint homosexuel et accepte même de servir bassement d’amant passif , de « tante fille ».(Ibid.)
Genet se trouvait dans une situation pré-homosexuelle. Autrement dit, l’évènement crucial de son enfance fut une violente surprise qui le prit par derrière. Le regard de l’autre qui le figea en voleur était proche du viol. Le fait qu’il ait accepté la honte et la culpabilité l’avait bien vite conduit à substituer son objectivité à sa subjectivité dans un renversement général des valeurs. Dans son érotisme, Genet rejoue la situation de sa chute originelle et son Journal du Voleur, il écrit à propos de Stilitano, un prisonnier : « Toujours très beau malgré la lourdeur de ses traits, richement vêtu de laine, bagué d’or, il était conduit par un chien blanc minuscule et irritable. C’est alors que j’eus la révélation de ce mec : il tenait en laisse sa bêtise, sa mesquinerie bouclée, bichonnée, choyée. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., p.192) Par conséquent, Genet se rend compte plus tard que « Stilitano était ma propre création et qu’il dépendait de moi que je la détruise. » (Ibid., p.193)
Rejeté désormais dans sa solitude, Genet se rapproche quelque peu d’une libération à la fois du bien et du mal. Car son expérience homosexuelle l’a ramenée à son point de départ. Mais : « cette solitude nouvelle est réfléchie, méditée, fondée sur l’expérience du monde et sur l’échec de l’amour. » (Ibid., p.194)
Sartre peut donner une explication de texte remarquable d’un souvenir de Genet, souvenir d’un genre particulier que l’on retrouve si souvent tout au long de son œuvre : dans une cellule où il y a déjà vingt autres accusés, mais où il est le seul à porter par erreur un habit de prisonnier, Genet est l’objet de risée des autres qui ont aussi leur langage en commun contre lui. Un des prisonniers est endormi et tous les autres jouent à essayer d’enlever un mouchoir de sa poche. Quand vient le tour de Genet, il s’évanouit ; il est transporté à l’autre bout de la cellule. Les autres se moquent de lui. Alors Genet se retrouve dans un moment surnaturel où il voit le monde réduit à des gens en train de jouer et où il se voit banni de ces « gracieux élèves de vol .»(Ibid) Cette cellule lui révèle son essence en tant que « prison du monde. »(Ibid.) Cette situation évoque pour Genet, d’une manière symbolique, le double exil dont il souffrait à Mettray. Plutôt que d’être assimilé aux autres par la réussite, Il choisit d’échouer comme bouffon. Avec ce prétendu vol, il peut jouer jusqu’au bout la situation qu’il voulait donner au vol originel, c’est-à-dire le suicide, pour lequel l’évanouissement n’est qu’un substitut, un trompe-l’œil.
Le voleur et l’homosexuel se révèlent donc deux choix d’être d’une conscience victime des Autres et expression d’une liberté. Toutefois, la descente de Genet dans l’abjection avait été comprise comme son doute méthodique et sa réduction phénoménologique ; elle se situe aussi en dehors du monde des normes admises de la moralité et à l’intérieur ou au-dedans de la pègre des bas-fonds. Avec la trahison, il ira jusqu’au bout de la souffrance pour laquelle, il est enfin sa propre cause. Il essaie alors sans cesse de blesser les autres et de se blesser lui-même. Aussi, dans son mépris, essaie-t-il de faire honte à la société, tout comme l’avait fait Baudelaire par son comportement envers Madame Aupick : « Une interprétation exclusivement psychanalytique de son attitude passerait à côté de la question : certes, la sollicitude intelligente des honnêtes gens s’est appliquée à doter cet enfant de tous les complexes ; rancune, sentiment d’infériorité, surcompensation : Genet a tout connu. Mais on ne comprendra rien à son cas si l’on ne veut pas admettre qu’il a entrepris, avec une intelligence et une vigueur exceptionnelles, de faire sa propre psychanalyse ; il serait absurde de l’expliquer par des impulsions alors que c’est contre elles qu’il veut retrouver son autonomie (…) Jean Genet est un voleur qui a voulu changer ses motifs de voler, et qui, par là, a dépassé sa situation originelle. Son effort inouï pour retrouver une liberté dans le Mal mérite donc d’être expliqué par son objet et non par une vis a tergo à laquelle, justement il échappe. » (Ibid., pp. 77-78)
Cette citation marque implicitement des attaques contre la psychanalyse freudienne et renforce le rôle de la société dans la détermination du comportement de Genet. Encore une fois, la société est responsable de notre vision des choses et de nous-mêmes. C’est la société qui définit le Bien qui est universel, aussi irréfutable que l’évidence du discours logique. Or, le Mal ne possède pas de cause universelle ; il n’est défini que par un individu et n’existe qu’à travers lui. Et puisque le Bien équivaut à soutenir l’être, le Mal n’existe que par rapport au Bien ; il n’est pas de Mal absolu. Etant donné que la volonté de faire le Mal repose alors, dans une certaine mesure, sur le Bien, Genet échoue dans son effort. Il ne peut atteindre le Mal ; il ne peut que le vouloir : c’est avec lucidité que «[…] non seulement il décide de tenter le pire, mais il réclame l’échec radical de sa tentative. » (Ibid., p.80)
Par son échec à devenir le Mal, Genet évolue du mal considéré comme un ressentiment, qui n’est que bouderie, au mal considéré comme torture de soi, qui devient une pure ascèse, au mal gratuit qui manifeste sa liberté. Genet ne cesse d’aller de l’un à l’autre. Genet écrit : « Le Mal se gagne peu à peu, par une découverte géniale, qui vous fait glisser loin des hommes. Mais le plus souvent par un travail quotidien, long et décevant. » (Jean Genet, Journal du Voleur, Op.cit., p.85)
L’objet de la liberté est la valeur idéale « en-soi-pour-soi », en terminologie sartrienne, qui, tout en étant hors de portée, constitue aussi le but de l’artiste qui, dans sa recherche de la beauté, préfère l’apparence à la réalité de l’être. Dans la peur d’une telle négation, les justes, ont cependant assimilé le Bien à l’être et se sont persuadés que les valeurs constituent les structures objectives de la réalité. Ainsi : « par la beauté de son style, de ses images, par la profondeur esthétique de ses inventions, par l’unité rigoureuse et classique de ses ouvrages, » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., p. 183), Genet nous invite, par l’exercice d’une beauté formelle, nous invite à le suivre pas à pas dans un monde qu’il a mis en marche, un monde où l’éthique est laide. Il utilise la première personne ou, si ce moyen semble trop aliénant au commencement, il passe à la première personne à un moment propice de son histoire afin que le lecteur se substitue à l’auteur avec sympathie. Il s’est fait lui-même posséder par ses lecteurs. Genet veut aller plus loin : le lecteur doit reconnaître que ce voleur, qui est coupable, est saint, au-delà du domaine de la culpabilité humaine. On invite le lecteur à adopter les jugements grossissants de l’auteur. A cette fin, un langage autrefois conçu contre lui est maintenant retourné pour sa plus grande gloire comme le souligne la citation suivante : « Ecrire étant un acte religieux, un rite de messe noire, Genet ne déteste pas la pompe : sa phrase, difficile et nombreuse, chargée, miroitante et pleine de vieilles tournures ressuscitées, inversion, ablatif absolu, infinitif sujet ; il aime à l’allonger jusqu’à ce qu’elle se brise, à en suspendre le cours par des parenthèses : différé, attendu, le mouvement révèle mieux son urgence ; en même temps il use de la syntaxe et des mots en grand seigneur, c’est-à-dire comme quelqu’un qui n’a rien à perdre ; il leur fait violence, il invente des tournures, il décide avec insolence de leur emploi, comme dans cette phrase admirable : ‘’ Je nomme violence une audace au repos amoureux des périls.’’ Parfois précieux jusqu’à la bizarrerie, parfois incorrect, il ne laisse jamais sa prose s’effacer devant l’objet ; elle se met en avant, se propose d’abord et ne permet pas qu’on l’oublie. » ( Ibid., p.154)
Le lecteur qui, grâce à l’art de Genet, serait prêt à accepter l’extravagante proposition : « le voleur est une sainte » (Jean-Genet, Journal du Voleur, Op.cit., p. 117) ou, tout au moins, à croire qu’il a fait sous ses yeux l’expérience des vies et des amours de ceux qui vivent sous terre, ce lecteur est devenu la proie d’une duperie : « L’art de Genet est mirage, truquage, faux-semblant. » (Ibid.)
Le langage pour Genet
Genet a adopté une attitude complexe envers le langage et dans laquelle il récapitule ses positions envers la société, la nature et le surnaturel. Le langage a vieilli à cause des énormes bouleversements qu’a subis la société française depuis la première guerre mondiale. Brice Parain, Leiris, Bataille et Ponge se sont ainsi retrouvés quelque peu aliénés par le langage à cause de ce que Sartre nomme « une désadaptation légère et discontinue. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit. p.259) Par contre, dans le cas de Genet, cette aliénation est radicale et permanente. Pour ce garçon qui est autre à lui-même, le langage devient celui de l’autre. Sa signification n’existe que pour l’autre. Pour Genet « le Verbe c’est l’Autre. » (Ibid., p. 266)
Dans le vol comme dans l’homosexualité, la réalité intime devient une pure apparence et l’apparence devient réalité, de telle façon que le langage, qui doit normalement révéler, ne fait que tromper en réalité. Pour Genet, la prose ordinaire est celle de l’autre. Or, en tant que ‘’ tante-fille’’, Genet n’est pas autorisé à utiliser l’argot, le langage des ‘’durs’’ ou le dialecte des bas-fonds qui permet aux proscrits de communiquer entre eux sans avoir recours au langage de la société. Il nous dit dans Notre Dame des Fleurs : « L’argot servait aux hommes. C’était la langue mâle. » (Jean Genet, Notre Dame des Fleurs, Op.cit., p.43)
Pour lui, se référer à soi en parlant au féminin est valable juste pour les autres. Et dans son double exil, la prose commune et l’argot des bas-fonds perdent leur moyen de communication. Mais, en même temps, ils ne passent pas inaperçus comme pour ceux qui les utilise dans le but de signifier. Genet entend l’argot, nous dit Sartre comme la voix du mâle. Cependant, dans ses écrits, Genet l’utilise comme une vengeance contre la société et en même temps, il trahit les proscrits par l’usage qu’il fait de leur langage et cela parfois d’un simple mot. Genet n’est pas encore un poète, il connaît trois langages : le langage admis, l’argot et le dialecte des ‘’tantes’’. Mais, il ne peut véritablement parler aucun, car pour la société c’est un voleur, c’est une tante pour les voleurs et un traître pour tout le monde. Dépourvu de toute réciprocité avec quiconque, il se parle à lui-même ou plutôt, il parle à l’autre qui se trouve à l’intérieur de lui-même. Genet, qui ne possède rien sinon des mots, réduit la réalité à l’apparence, et fait de l’apparence sa réalité. Dans l’abjection, il quitte le monde de la prose et devient un poète. Il nous dit à propos de ses livres : « J’y distingue […] une volonté de réhabilitation des êtres, des objets, des sentiments réputés vils. De les avoir nommés avec des mots qui d’habitude désignent la noblesse, c’était peut-être enfantin, facile. […] J’ai oublié ces garçons, il ne reste d’eux que cet attribut que j’ai chanté. […] J’ai voulu qu’ils aient droit aux honneurs du Nom. » (Jean Genet, Journal du voleur, Op.cit., pp. 115-116)
Genet ne cesse de faire l’expérience des mots, tout comme durant sa crise originelle. Alors qu’il a vingt ou vingt-deux ans, est un poète. Mais, il ne le sait pas lui-même car il n’adresse les mots ou les phrases de ses poèmes qu’a lui-même ; ce sont des tentatives de salut pour un dialogue avec soi. Il amplifie son abjection à travers l’incantation et la prière dans le but de pouvoir l’endurer. Il existe peu de récits ou d’anecdotes dans les écrits de cette période, mais beaucoup de mots qui tentent de préserver le sacré au milieu de ce qui est indiciblement profane. Sartre explique un simple vers octosyllabique de Genet : « Moissonneurs des souffles coupés. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., pp. 282-287) Il semblerait signifier que la nature impassible fusionne avec quelque épisode effroyable de l’expérience d’un homme, mais un examen plus minutieux montre que le moissonneur s’est évanoui dans le passé avec les « souffles coupés » (Ibid.) Un vers qui, à cause de l’absence de tout verbe, ni niait ni affirmait et qui semblait à première vue ne rien signifier du tout, en vient en dernière analyse à signifier : rien. Genet ne cherche que le mot et non sa signification. Il a créé une chose.
Selon Sartre, un mot signifie lorsqu’il est transcendant. Une chose, toutefois, a un sens, une qualité dans son être qui est aussi celle des autres objets semblables, présents ou absents, visibles ou invisibles, une transcendance qui est devenue immanente à cette chose. Le mot peut conduire à une intuition de l’être, la chose, elle, est. Le mot ‘’parfum’’ signifie : le parfum est. Dans cette optique, le premier poème de Genet est comme une chose, un ‘’poème chose’’ ; la signification des mots a été transformée en un sens comme le souligne la citation qui suit : « Inerte et volumineux, on le rencontre d’abord comme un carrosse ou une perruque, il n’indique rien, il ne renvoie qu’à lui-même, il n’est d’abord qu’un rythme sonore qui s’impose à notre souffle ; c’est seulement après l’avoir répété comme un refrain que nous découvrons en lui une saveur vague et comme naturelle. Il serait vain d’y chercher une organisation logique : il exprime dans l’indifférenciation, la campagne et la peur, le mystère diurne de la nature, tout s’interpénètre. » (Ibid., p.283)
Cette citation prouve que le langage de Genet s’articule autour d’une conception morale qu’est le mal. En effet, au début de l’existence de Genet, il y a eu d’emblée une rupture de la communication instrumentale, des gens de bien comme le souligne la citation suivante : « Le langage lui sert rarement à communiquer, ce n’est donc pas un système de signes. Ni un discours sur le monde : c’est le monde avec Genet dedans. » (Ibid., p. 365)
Dans le cas du hors-la-loi Genet, la théorie sartrienne s’enrichit d’un élément nouveau par sa description phénoménologique de la notion de beauté ou d’apparence : le beau a par essence la structure du mal. Sartre reconnaît, indirectement, une définition similaire dans l’analyse de la négritude dans ‘’Orphée noire’’ : « […] C’est nécessairement à travers une expérience poétique que le noir, dans sa situation présente, doit d’abord prendre conscience de lui-même, et, inversement, […] la poésie noire de langue française est, de nos jours, la seule grande poésie révolutionnaire. » (Jean-Paul Sartre, Situations III, Paris, Gallimard, 1949, p. 233.)
Victime d’une colonisation intérieure, Genet ne peut se joindre à aucun mouvement émancipateur. Chez lui, tout se réduit à l’entreprise révoltée de faire délibérément le mal que les hommes de bien l’ont obligé à faire, et de l’introduire, ultime perfidie, dans le Saint des Saints de la littérature et de pervertir ainsi le lecteur en le forçant à s’identifier, contre son gré, au mal. Dans ce sens, Sartre réfère toute l’évolution de Genet à la scène primitive, où celui-ci, petit garçon, a été surpris en train de voler et toucher de l’extérieur par le mot ‘’voleur’’ qui l’a marqué définitivement et exclu d’un seul coup du langage des gens de bien : « Genet exclu du langage, voit les mots du dehors ; dans le mot qui l’a marqué pour toujours, l’être du voleur était caché. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr : 364)
Aussi Genet a-t-il une attitude poétique envers le langage qui, pour lui, a perdu son instrumentalité une fois pour toutes. Mieux encore, si l’être est caché dans ce mot qui ne servira plus comme instrument, caché dans le signifiant, donc, l’être du monde, son signifié ne peut être qu’apparence. Ce point de départ conduit Sartre à décrire l’apparence de l’être suggéré par le langage poétique comme étant le mal. Chaque apparence, non seulement transmise par la langue, est imposture, c’est-à-dire méchante parce qu’elle anéantit l’être en l’entrainant dans l’imaginaire, dans le fictif. Pire encore : « l’imaginarisation » (Ibid.) de l’être renverse le rapport être / apparence en transformant l’être en apparence et l’apparence en être : « L’apparence, Genet savait déjà qu’elle appartenait à l’ordre du Mal : il va en faire le Mal lui-même […] Le Mal radical n’est pas le choix de la sensibilité, c’est celui de l’imaginaire. » (Ibid., p.331) De sorte que l’imaginaire apparaissant donne l’effet d’un tour de cartes comme le déclare Sartre :« […] Pour saisir un tour de cartes et voir une Vénus dans un bloc de marbre, il faut souffrir au cœur de soi-même d’un vide impossible à combler ; pour former une image, il faut se décrocher de l’être et se projeter vers ce qui n’est pas encore ou vers ce qui n’est plus, bref se néantiser. » (Ibid., p.334.)
L’imposture de l’apparence ou de l’imaginaire serait donc ineffective s’il n’existait pas en nous -mêmes la tendance latente à nous détacher de l’être et nous projeter vers le néant. Mais « se projeter vers ce qui n’est pas encore ou vers ce qui n’est plus » (Ibid., p.344), c’est aussi une phase nécessaire de l’action instrumentale, voire révolutionnaire, et par conséquent, du langage instrumental se trouvant à son service. Le règne de l’imaginaire, de l’apparence commence là où cette phase n’est pas dépassée par la réalisation de l’action, mais au contraire se pose comme fin en soi. L’esthète métamorphose en effet tout acte en geste. L’esthète fait que cette parole écrite ne peut être qu’un discours poétique d’après les critères de Sartre. N’est pas forcément esthète celui qui fait de la poésie : « En soi-même l’acte poétique est scandaleux puisqu’il méduse du langage ; pour qu’une collectivité le tolère, il faut qu’il se donne pour un chant d’innocence et surtout qu’il émane d’une personnalité blanche […] un derrière nu n’a rien pour déplaire si c’est celui de tout le monde ; chacun s’y mirera. » (Ibid., p.398)
Si le scandale de l’acte poétique doit être intégré, il doit surgir désamorcé dans le monde des gens de bien. Il doit surtout être isolé de ce monde et ne pas l’entacher. C’est pour cette raison que la notion de l’Art pour l’Art est plutôt une exigence des gens de bien. Ainsi, pour Sartre, le critère de qualité esthétique du discours poétique implique un critère éthique : c’est seulement la volonté délibérée de méchanceté de l’esthète par rapport à la puissance coloniale, à la société répressive, à la parole et à l’action instrumentale, au monde des ‘’justes’’, qui garantit le système complexe de contamination entre des éléments linguistiques comme phonèmes, morphèmes, structure syntaxique et fonction significative et prend le caractère explosif qui fait l’authenticité du discours poétique. Nous pouvons alors dire que c’est justement la ‘’poésie pure’’ qui est en opposition à l’Art pour l’Art.
Néanmoins, Sartre distingue deux niveaux dans le discours poétique de Genet. D’abord, il entraîne le lecteur dans le monde mauvais (non instrumental) des voleurs, des assassins, des pédérastes, des proxénètes, des bordels, des traîtres dans lequel il entraîne sournoisement aussi juges, flics, geôliers et dénonciateurs. Ensuite, il change ce premier monde en un monde simulacre du luxe et de l’ordre du pouvoir. Et d’un coup, les deux mondes s’abolissent mutuellement. Il ne reste que l’apparence inquiétante du beau mal. On pourrait penser qu’il ne devrait pas être tellement inquiétant pour les gens de bien que le monde du mal s’avère apparence, même s’il s’agit d’une belle apparence. Mais, le bien, par essence, ne peut renoncer au mal, sans lequel il n’existerait pas. C’est -à-dire, avec le monde du mal, c’est aussi le monde du bien qui se dissout en apparence. Sartre décrit ce procédé en reconstituant le modèle de ‘’ la mise en scène’’ des textes de Genet : « Le point de départ est une horreur réelle, mais immédiatement irréalisée par la volonté de l’assumer, de la vivre jusqu’à l’extrême et de la communiquer à tous par une exhibition scandaleuse. Cette horreur diligente se choisira ses accessoires selon les perspectives d’un quiétisme de ressentiment qui établit des rapprochements entre des objets dont les destinations paraissent contraires. A partir de là, des gestes inventés sur-le- champ pour répondre aux sollicitations de l’instant traiteront cette manière selon le principe de l’esthétisme et la contraindront par la violence à symboliser le luxe, l’ordre et le pouvoir. Ce traitement d’ailleurs ne se propose pas de supprimer l’horreur, mais de faire chatoyer à la surface l’admiration que provoque la beauté. Ainsi l’horreur mystifiée s’irréalise en son contraire. » (Ibid.)
Conclusion
Et en guise de conclusion, nous pouvons affirmer que l’intention de Sartre, en écrivant son Saint Genet, était de rendre intelligible l’auteur et son œuvre en appliquant entièrement sa psychanalyse existentielle critique. Cette analyse permet d’élucider les premiers événements d’une vie à partir de leurs développements postérieurs. Elle permet aussi de souligner l’événement synthétisant d’une vie dans le choix originel. La progression chronologique de la vie de Genet à partir de son enfance a été expliquée par les aspects significatifs de ses dernières œuvres, qui, en retour, ne deviennent pleinement intelligibles que du point de vue de la première conversion et de la première métamorphose de Genet. De la même manière, l’attitude de Genet envers le langage aboutit à des conclusions concernant son projet. La fonction du langage de Genet s’intègre à l’interprétation du processus totalisant de Genet en tant que celui- ci intériorise à sa façon ces attitudes objectives.
Sartre s’avère en fin de compte, moderniste par son refus catégorique de la psychanalyse freudienne et par l’élaboration de la psychanalyse existentielle qui a permis une approche critique aussi bien de Baudelaire que de Genet. Il est moderniste également par le fait qu’il est un critique, auteur de sa propre méthode d’approche du texte littéraire, la psychanalyse existentielle, ce qui n’est pas toujours le cas pour la plupart des auteurs critiques.
Rappelons d’autre part que Le Saint Genet comédien et martyr est publié en 1952. C’est dire que pendant les années cinquante et la décennie suivante, le champ littéraire va être occupé par les débats autour de ‘’la nouvelle critique’’. La critique littéraire sartrienne est passée sous silence. Pourquoi donc a-t-on ignoré cette production critique ? Est-ce par un manque d’intérêt pour cette production ou est-ce une manière de la mettre au-dessus de la mêlée ?
La réponse à ces questions relève de la compétence des critiques littéraires. Or, il est évident que le structuralisme et l’approche des œuvres littéraires par les outils de la linguistique ont précipité un rejet de l’approche ‘’existentialiste’’ de l’écriture. Sartre était considéré comme faisant partie de ce qu’il était convenu d’appeler ‘’l’ancienne critique’’. Et c’est probablement parce que Sartre était considéré tel un humaniste qui s’intéresse toujours à un Sujet dans l’écriture. Par ailleurs, la critique sartrienne est également moderniste au sens plein du terme dans la mesure où elle offre une lecture phénoménologique et subjective des textes littéraires, par son intérêt pour les romanciers américains et par le rejet de l’approche mécaniste et déterministe qu’il reproche à Freud. Enfin, par le dépassement des barrières qui séparent la philosophie de la littérature au premier degré de la littérature sur la littérature.
La critique sartrienne ne peut donc, avoir, par rapport à la nouvelle critique qu’une position confuse et ambiguë : si les ‘’nouveaux critiques’’, par leur silence, ont relégué cette critique au rang de la critique traditionnelle, le sens général de l’entreprise critique sartrienne est loin d’être du côté du traditionalisme en critique.
Bibliographie
SARTRE, Jean-Paul
Baudelaire, œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1967.
Baudelaire, œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1967.
L’Imagination, Paris, P.U.F., 1969.
Saint Genet, comédien et martyr, Paris, Gallimard, 1952.
Situations I, Paris, Gallimard, 1947.
Situations III, Paris, Gallimard, 1949.
Situations X : politique et autobiographie, Paris, Gallimard, 1976.
GENET, Jean
Journal du Voleur, Paris, Gallimard, 1949.
Notre Dame des Fleurs, Paris, Gallimard, 1949
Ouvrages généraux
BAYARD, P, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? Paris, Minuit, 2004.
BELLEMIN-NOÊL (P.), Vers l’inconscient du texte, Paris, Gallimard, 1979.
BEAUVOIR, S. De, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960.
KLEIN (M), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1968
MERLEAU-PONTY, M., Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.
ROBERT, M., Roman des origines et origines du roman, Paris, Grasset, 1972.
Revues et magazines
BATAILLES, G., ‘’Jean-Paul Sartre et l’impossible révolte de Jean Genet’’, Critique, n°65-66 ? octobre-novembre, 1952.
SARTRE, J.-P., ‘’Jean Genet ou le bal des voleurs’’, 6articles dans Les Temps Modernes n°57 à 62, juillet à décembre, 1950.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
2lcd (18 avril 2020). Saint Genet comédien et martyr ou “l’histoire d’une libération” 2LCD. Consulté le 25 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/agho
