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Éléments pour une lecture de la sémiose peircienne

0. Introduction 

Comprendre la théorie sémiotique de Charles Sanders Peirce suppose de s’interroger d’abord sur ce qu’il entend par signe. Une telle démarche conduit à dépasser les conceptions binaires héritées de Saussure et de certaines traditions logico-linguistiques européennes. En effet, pour Peirce, le signe ne se réduit ni à un rapport direct entre un mot et une chose, tel qu’on le trouve dans certaines conceptions référentielles traditionnelles, ni au couple forme / sens, ni au couple saussurien signifiant / signifié qui définit le signe linguistique.

Dans la théorie sémiotique de Charles Sanders Peirce, le signe est, par essence, une relation triadique entre un représentamen, un objet et un interprétant. C’est cette triade qui fonde le processus de signification, que Peirce appelle sémiose.

Dans ce qui suit, nous nous efforcerons de définir les trois composantes du signe selon Peirce, en mettant en évidence le caractère premier (au sens de la priméité) du représentamen, point de départ de la sémiose ; le caractère second, et en outre double, de l’objet — objet immédiat et objet dynamique — ; et enfin la tiercéité de l’interprétant, ainsi que ses trois formes : interprétant immédiat, dynamique et final. Chacune de ces composantes constitue une dimension essentielle du signe et un passage obligé dans le processus de construction du sens.

I. Le signe : une relation triadique

Peirce définit le signe comme une relation triadique. Cela signifie que la relation entre le représentamen et l’objet n’est jamais directe ; elle suppose toujours une médiation. C’est donc l’interprétant qui établit et actualise cette relation.

Représentamen — Interprétant — Objet

Ces trois termes forment une relation indissociable, et non une simple succession linéaire. En effet, chez Peirce, le représentamen ne peut signifier un objet qu’en produisant un interprétant. Sans ce terme médiateur – l’interprétant – aucune relation signifiante ne peut s’établir entre la forme d’un signe (ou le représentamen) et ce qu’il signifie (ou son objet).

I.1. Le représentamen : point de départ de la sémiose

Le représentamen est la forme du signe en tant qu’elle appelle un interprétant. Il correspond à l’aspect du signe qui se donne d’abord à nous, ce qui apparaît immédiatement à la perception ou à l’esprit.

Lorsqu’on lit, par exemple, ou que l’on entend pour la première fois un mot inconnu, ou lorsqu’on assiste à un spectacle qui ne nous est pas familier, comme une danse, ce qui se donne immédiatement à voir ou à entendre — la graphie du mot, sa sonorité, ou encore l’ensemble des formes perceptibles de la danse (gestes, mouvements, rythmes) — constitue le représentamen. On peut également le cas d’un rêve dans lequel un individu se voit doté d’ailes et planant au-dessus des gratte-ciel de New-York. Là aussi, le représentamen correspond à ce qui est perçu dans le rêve lui-même, indépendamment de toute interprétation.

Dans chacun de ces exemples, le représentamen correspond à ce qui apparaît immédiatement à la perception ou à l’esprit, avant toute détermination du sens ou de l’objet du signe. Ainsi, le représentamen est ce qui se présente comme signe – physiquement ou mentalement – et attire l’attention.

Toutefois, cette face perceptible ou mentale du signe a pour propriété essentielle d’ouvrir la possibilité d’une interprétation. Lorsqu’on assiste à un événement étrange, ou lorsque, dans un rêve, on voit des images que l’on ne comprend pas, une même interrogation surgit spontanément : qu’est-ce que c’est ? que signifie cela ? Cette propension à interroger ce qui apparaît prépare le passage du représentamen vers le processus interprétatif. Cela signifie que le représentamen n’interprète pas lui-même, mais déclenche ou appelle l’interprétation. Il en découle que le représentamen n’est pas encore le sens, mais la possibilité du sens, une virtualité d’interprétation.

Notons enfin que, dans ses premiers écrits, Peirce emploie les termes signe et représentamen comme des quasi-synonymes. Mais, dans sa conception la plus aboutie, le représentamen désigne l’un des aspects du signe, celui qui tient lieu de quelque chose (pour quelqu’un) ; alors que le signe renvoie à l’ensemble de la relation triadique. Dans ce cas, le représentamen met en évidence la fonction inaugurale du signe : il est ce qui fait signe, ce qui ouvre la possibilité d’une interprétation. En effet, c’est par le représentamen que la sémiose commence.

En un mot, le représentamen, c’est ce que nous prenons immédiatement pour un signe, avant même d’en déterminer l’objet ou le sens.

I.2. L’objet : objet immédiat et objet dynamique

L’objet (d’un signe) est ce à quoi le signe renvoie, ce qu’il représente. Cette affirmation, en apparence simple, cache pourtant deux problèmes.

1° Les tenants d’une conception « nomenclaturiste » de la langue affirmeraient qu’un signe représente toujours un objet réel, présent dans le monde physique : à tel signe correspondrait tel objet dans le monde. Or, une telle position ignore un pan essentiel de la réalité sémiotique. En effet, de nombreux signes renvoient non à des choses matérielles, mais à des concepts abstraits. Ceux-ci n’existent pas dans la physis, mais évidemment dans l’esprit. Ainsi, des notions comme celles d’amour, de liberté, de causalité ou d’hypothèse scientifique ne correspondent à rien de directement perceptible ; et pourtant, elles ont un sens, elles circulent dans la communication et peuvent être décrites, analysées, discutées, argumentées, etc. il en va de même pour la chimère de Descartes, que nous considérons comme un exemple limite : c’est une créature imaginaire, sans existence empirique ni logique, mais néanmoins définissable, désignable et parfaitement compréhensible.

On comprend ainsi qu’un signe n’a pas nécessairement pour objet une entité physique. Il peut tout aussi bien viser un objet mental, un événement, un état de choses, ou même une possibilité ou une fiction. Ainsi, comme le montre Saussure avec l’exemple de « il marcha », la langue ne fonctionne pas comme une simple nomenclature destinée à nommer des choses : un signe linguistique peut renvoyer à un procès ou à un événement, sans correspondre à un objet matériel déterminé.

2° L’autre problème que soulève l’affirmation ci-dessus peut être formulé en ces termes : un signe rend-il compte de ce qu’il représente ? Le signe « chien », par exemple, rend-il compte de l’animal réel ? Peut-on dire qu’un signe dit tout sur ce à quoi il renvoie ? La réponse est négative. Un signe désigne ce dont il est signe ; il en indique l’existence ou certains traits, mais sans lui être identique. Il ne rend jamais totalement compte de son objet, qu’il soit physique ou mental, et n’en propose, somme toute, qu’une représentation partielle et schématique.

De ce qui précède découlent deux conséquences complémentaires :

a) un signe n’est pas une simple étiquette vide qui se remplirait de l’objet qu’elle désigne ;

b) un signe possède un contenu intrinsèque, qui lui permet de fonctionner dans la communication. Le signe « chien », par exemple, porte en lui un certain contenu qui nous permet de penser un chien, d’en parler, de le désigner, etc.

Ainsi, un signe n’a pas un objet unique et simple, mais implique deux niveaux d’objectivité. D’une part, il renvoie à un objet physique ou mental, indépendamment du signe lui-même. D’autre part, il véhicule une représentation générale de cet objet. C’est cette différence de statut de l’objet qui fonde, chez Peirce, la distinction entre objet dynamique et objet immédiat.

I.2.1. Objet immédiat

L’objet immédiat d’un signe désigne la manière dont l’objet est présenté dans le signe lui-même ; un signe ne représente jamais la réalité dans toute sa richesse : il en sélectionne seulement un aspect. Cet aspect retenu de l’objet, que Peirce nomme le fondement (ground), constitue le point de vue sous lequel l’objet est appréhendé. Par exemple, l’échantillon représente seulement la couleur du pot, et non sa matière, sa taille ou son contenu. Il s’agit bien d’une représentation partielle, limitée à un seul aspect de l’objet : ici, la coloration du pot de peinture.

Notons, en passant, qu’un même objet dynamique peut être représenté selon différents aspects. Pour montrer la couleur d’un pot, on utilisera par exemple un échantillon rouge ; pour indiquer sa contenance (un litre), on pourra présenter un pot vide d’un litre ; pour mettre en évidence sa matière, on pourra en montrer la texture. Chaque fois, le même objet dynamique donne lieu à un signe différent, selon le point de vue retenu.

De manière analogue, dans certaines langues, plusieurs signes distincts peuvent renvoyer à un même phénomène ou à un même objet, selon l’aspect sous lequel il est appréhendé. Une même action, comme “remettre un objet en état”, peut ainsi être représentée en français par différents verbes. “Réparer”, “rafistoler”, “restaurer” et “rénover” renvoient à un même objet dynamique, mais chacun sélectionne un fondement particulier : la fonctionnalité retrouvée, le bricolage provisoire, le retour à l’authenticité ou l’amélioration de l’état[1].

VerbeAspect mis en avantFondement (ground)
RéparerRemettre en état de fonctionnementEfficacité / fonctionnalité
RafistolerRéparation provisoireImperfection / bricolage
RénoverRemettre à neufAmélioration / transformation
RestaurerRendre à l’état initialAuthenticité / conservation

Ainsi, chacun de ces verbes ne sélectionne pas le même aspect de l’action qu’il exprime. Ils représentent donc différentes manières de concevoir une même réalité, en privilégiant à chaque fois un angle d’interprétation particulier. Il ne s’agit pas seulement d’une différence de « mots », mais d’une différence de point de vue sur un même objet réel (dynamique). Cela constitue également un argument en faveur de l’idée qu’il n’existe pas de synonymie parfaite dans la langue, ni, plus largement, dans les systèmes de signes. Un même objet ou une même action peuvent donner lieu à plusieurs signes distincts, selon l’aspect retenu et le point de vue adopté. Par conséquent, chaque signe puise sa raison d’être dans l’aspect particulier de l’objet qu’il met en lumière.

En bref, l’objet immédiat est l’objet tel qu’il est donné et configuré dans le signe lui-même : il s’agit d’une représentation partielle et schématique, limitée aux traits pertinents sélectionnés par le signe, selon le point de vue retenu. Par analogie, on peut dire que l’objet immédiat correspond à l’objet tel qu’il est présenté par le signe, indépendamment de l’interprétation effective qu’en fera un locuteur ou un auditeur.

I.2.2. Objet dynamique

L’objet dynamique est ce à quoi le signe renvoie réellement dans le monde : l’objet tel qu’il existe indépendamment du signe. L’objet dynamique du signe « chien », par exemple, n’est pas seulement l’idée de « chien », mais bien les chiens réels que l’on peut rencontrer, entendre aboyer, caresser, etc. 

Il est, peut-être, également utile de rappeler – pour être parfaitement fidèle à la pensée de Peirce, que l’objet dynamique ne se réduit pas au « référent physique » : il inclut aussi des réalités non physiques, comme les lois, les relations, les croyances, les sentiments, les concepts, etc.

I.2.3. Le rôle de l’expérience collatérale dans l’accès à l’objet

Pour Peirce, le signe ne peut pas, à lui seul, faire connaître l’objet. C’est l’expérience collatérale qui constitue la condition de cette connaissance. Il précise cette idée en ces termes :

L’objet dynamique « est celui que le signe ne peut exprimer, mais qu’il indique et laisse découvrir par expérience collatérale » (CP 8.314). Il ajoute que « l’objet d’un signe est ce dont il présuppose la connaissance afin de pouvoir apporter une information supplémentaire à son sujet » (CP 2.231 ; The object of a sign is that which it presupposes an acquaintance with, in order the sign may afford information concerning it).

Deux idées ressortent de cette affirmation :

a) La première est qu’un signe ne rend jamais totalement compte de son objet, qu’il soit physique ou non : il n’en donne toujours qu’une représentation partielle et schématique.

b) La seconde est qu’un signe ne permet pas, à lui seul, de faire connaître son objet. Il ne peut, au mieux, que le désigner ou l’indiquer. Seule ce que Peirce appelle l’« expérience collatérale » permet une connaissance effective de l’objet réel. Autrement dit, un signe ne peut fonctionner que si l’interprète possède déjà une expérience préalable du monde auquel ce signe se rapporte. Un signe n’a de sens que pour quelqu’un qui sait déjà, au moins partiellement, de quoi il est question.

Ainsi, un morceau de papier rouge ne peut être compris comme un échantillon que par quelqu’un qui sait préalablement ce qu’est un pot de peinture. C’est dire que le signe ne donne jamais l’objet dans sa réalité immédiate, mais seulement sous une certaine représentation. Cela apparaît clairement dans les exemples suivants : le mot “feu” représente le feu réel, mais le mot lui-même ne brûle pas ; le mot “chien” n’aboie pas ; et, pour reprendre Magritte, l’image d’une pipe n’est pas une pipe.

Pour comprendre ce que ces signes représentent, il faut avoir déjà rencontré — directement ou indirectement — la réalité à laquelle ils renvoient : par la perception, les images, les films, les récits ou les descriptions. Sans cette familiarité préalable, le signe reste une forme vide : il possède un sens potentiel, mais non encore actualisé. Dans le même sens, le narrateur du Petit Prince de Saint-Exupéry n’aurait jamais reconnu les serpents boas s’il ne les avait pas découverts auparavant dans un livre consacré à la forêt vierge :

« Lorsque j’avais six ans, j’ai vu, une fois, une magnifique image, dans un livre sur la Forêt Vierge (…) Ça représentait un serpent boa qui avalait un fauve. (…) Les serpents boas avalent leur proie tout entière, sans la mâcher. Ensuite ils ne peuvent plus bouger et ils dorment pendant les six mois de leur digestion. » (Le petit prince).

En somme, le signe ne crée pas la connaissance de l’objet ; il réactive une connaissance antérieure et la mobilise dans une nouvelle situation d’interprétation. En ce sens, l’expérience collatérale constitue le fond de compétence nécessaire à la sémiose. Toutefois, cette expérience collatérale n’est pas nécessairement antérieure à l’interprétation : elle peut également être postérieure. En effet, pour connaître l’objet réel du signe — son poids, sa texture, son odeur, sa matière, etc. —, il faut le manipuler, l’observer, le sentir, l’étudier ; en somme, il faut aller au-delà du signe et faire l’expérience du monde auquel il renvoie.

I.2.4. Représentamen et objet : relations

Une fois l’objet défini, il importe de préciser la manière dont le représentamen s’y rapporte. Peirce distingue à cet égard trois modes de relation sémiotique – l’icône, l’indice et le symbole – fondés respectivement sur la ressemblance, la connexion et la convention.

Type de signeNature du lien avec l’objetPrincipe sémiotiqueExemples
IcôneRessemblance ou similaritéLe signe ressemble à son objet (forme, structure ou qualité)Portrait, schéma, carte, diagramme, onomatopée
IndiceConnexion réelle, factuelle ou causaleLe signe est physiquement ou causalement lié à son objetFumée → feu ; empreinte → pas ; symptôme → maladie
SymboleRègle ou convention appriseLe lien entre signe et objet est arbitraire et instituéMots de la langue, drapeaux, chiffres, formules mathématiques

Ces trois catégories ne s’excluent pas mutuellement : un même signe peut cumuler plusieurs relations avec son objet ; un drapeau brûlé, par exemple, est d’abord l’indice d’un acte réel de contestation ; il est également le symbole d’une nation visée et évidemment une icône par la forme reconnaissable du drapeau.

Résumé : représentamen, objet immédiat et objet dynamique

Pour résumer la distinction peircienne entre représentamen, objet immédiat et objet dynamique, nous reprenons l’exemple donné par Nicole Everaert-Desmedt[2], celui de l’échantillon de couleur. C’est un morceau de papier rouge présenté comme référence pour un pot de peinture. Voir le tableau récapitulatif suivant :

ÉlémentRôle sémiotiqueExplication
Morceau de papierSigne / représentamenCe qui apparaît comme signe et attire l’attention : un échantillon de couleur.
Couleur rouge (telle qu’elle est présentée par l’échantillon)Objet immédiatl’objet tel qu’il est donné dans le signe : l’aspect de la réalité que le signe sélectionne et montre (son fondement).
Pot(s) de peinture rouge réellement existant (s)Objet dynamiqueCe que le signe vise et que l’expérience collatérale permet de découvrir : la réalité effective derrière le signe.

I.3. L’interprétant comme effet du sens du signe

L’interprétant est le troisième élément constitutif du signe, selon Peirce. Il désigne l’effet cognitif ou compréhensif qu’un signe est susceptible de produire. Autrement dit, l’interprétant correspond au sens que le signe génère dans l’esprit de l’interprète. Peirce distingue trois formes complémentaires d’interprétant : immédiat, dynamique, et final.

I.3.1. Interprétant immédiat

L’interprétant immédiat renvoie au sens potentiel et partagé d’un signe au sein d’une communauté sémiotique : il s’agit du sens virtuellement inclus (ou déposé) dans le signe lui-même, indépendamment de toute interprétation effectivement réalisée par un sujet particulier. Disons la même chose autrement, l’interprétant immédiat correspond au sens de base d’un signe, tel qu’il est stabilisé par l’usage et reconnu comme tel dans une communauté.

L’interprétant immédiat du mot « chien », par exemple, correspond à la signification conventionnelle associée à ce signe dans la langue : celle d’un animal domestique généralement associé à l’aboiement. En un mot, l’interprétant immédiat désigne le type de compréhension que le signe rend possible « en droit », du seul fait de son appartenance à un système sémiotique donné.

Interprétant immédiat et objet immédiat : quelle différence ?

Avant d’aborder l’interprétant dynamique, il convient de préciser la différence entre interprétant immédiat et objet immédiat, distinction souvent source de confusion. En fait, les deux sont certes liés, mais ils ne couvrent pas la même dimension :

– l’objet immédiat est tourné vers l’objet : il porte sur le contenu représenté. C’est ce que le signe montre de son objet.

– l’interprétant immédiat, quant à lui, est orienté vers l’interprète : c’est ce que le signe fait comprendre en droit.

Tableau comparatif : Objet immédiat / interprétant immédiat

 Objet immédiatInterprétant immédiat
DéfinitionL’objet tel qu’il est déjà présent dans le signe, en l’occurrence sa représentation conceptuelle minimale.Le sens général du signe tel qu’il est reconnu par une communauté interprétante.
FonctionGarantir le référencement du signeSigne compréhensible indépendamment de tout contexte.
OrientationSigne -> objet (référence)Signe -> Esprit (interprétation)
Nature sémiotiqueVersion schématisée de l’objet dynamiqueHabitude partagée, lexicale ou culturelle.

En résumé, l’objet immédiat exprime le contenu représenté par le signe, alors que l’interprétant immédiat désigne le sens compris ou interprété. L’un relève de la référence, et l’autre relève de la compréhension.

I.3.2. Interprétant dynamique : le sens en acte

L’interprétant dynamique désigne le sens effectivement produit par le signe dans un contexte donné. C’est la réaction réelle de l’interprète. Cette réaction peut être affective (émotion, sentiment), pratique (action, comportement) ou intellectuelle (compréhension, raisonnement). Le même signe ne suscite pas le même effet selon l’expérience, les attentes ou la situation de chacun. Par exemple, le mot « chien » peut évoquer la tendresse chez l’un, la peur ou l’action de s’écarter chez l’autre, ou simplement une image mentale neutre. Quoiqu’il en soit, un signe ne laisse par indifférent : il produit un effet réel dans l’esprit, dans le cœur ou dans le corps (ou la conduite) de l’interprète.

Pourquoi un même signe peut-il engendrer une multiplicité d’interprétants ? Comment expliquer la diversité des interprétations produites par un même signe ? Deux raisons principales, étroitement liées, peuvent être avancées.

a) D’une part, la définition déposée dans le signe lui-même ne suffit jamais à épuiser la richesse de son sens. Une table ne se réduit pas à « une surface plane et des pieds » ; une rose n’est pas seulement une plante. Chaque signe peut évoquer bien plus que sa simple dénotation.

b) D’autre part, le sens n’est jamais fixe : il se déploie en fonction de la perspective de l’interprète. Le mot « rose » n’a pas le même effet — c’est-à-dire le même sens en acte — selon l’expérience : plante pour le botaniste, couleur pour le peintre, symbole d’amour pour l’amoureux, etc. De même, le signe « chien », selon les expériences vécues et partagées face à l’animal, a produit au fil du temps des interprétants dynamiques variés (peur, attachement, confiance, mépris). Ceux-ci sont à l’origine des connotations du mot (fidélité, loyauté, méchanceté, etc.) et de ses nombreux usages figurés ou idiomatiques (avoir un mal de chien, temps de chien, fidèle comme un chien, etc.).

Un signe produit ainsi des interprétants multiples parce qu’il excède sa définition et parce qu’il entre en relation avec des interprètes différents. Les usages figurés et métaphoriques d’un signe procèdent de cette puissance interprétative : le sens se déploie, se déplace et se recrée à mesure que l’esprit fait l’expérience du monde. La métaphore n’est donc pas un simple ornement du langage, mais le témoignage d’une pensée en mouvement.

Par ailleurs, la diversité des interprétations dont un signe peut faire l’objet montre qu’il porte potentiellement plusieurs sens. C’est le contexte qui actualise telle ou telle possibilité, tandis que les autres demeurent en réserve, prêtes à être activées dans d’autres situations. En termes peirciens, le signe n’est pas une simple étiquette : il est une force sémiotique, capable de produire des effets sur l’esprit. L’interprétation dynamique est précisément le lieu de cette action.

En somme, l’interprétant dynamique correspond au sens en acte : il ne se réduit ni à une définition générale ni à une valeur linguistique abstraite, mais renvoie à l’interprétation effective qu’un individu produit d’un signe, en fonction de son contexte, de son expérience, de ses émotions, de son savoir et de son histoire.

Interprétant immédiat et interprétant dynamique : différence

L’interprétant immédiat désigne le sens tel qu’il est contenu dans le signe lui-même, et partagé par les membres d’une communauté sémiotique, sans tenir compte des réactions ou interprétations personnelles : « ce que le signe exprime de lui-même, indépendamment des circonstances particulières de son interprétation. » (CP 4.536 ; CP 5.473). L’interprétant immédiat correspond donc au sens potentiel ou virtuel que le signe rend possible, avant toute actualisation individuelle : la base sémantique minimale qui permet au signe de fonctionner au sein d’une communauté donnée. Le mot « feu », par exemple, dans son interprétant immédiat, renvoie au « phénomène de combustion produisant lumière et chaleur ». C’est le contenu « en langue », le sens conventionnel, pour reprendre une analogie saussurienne : le sens immanent au signe, disponible pour tout interprète partageant la même compétence sémiotique.

L’interprétant dynamique désigne « l’effet réel que le signe produit sur l’esprit de l’interprète » (CP 5. 473). Ainsi, dans l’expression « le feu de la passion », le mot « feu » dépasse son sens initial ; il devient métaphore : la chaleur du feu se transpose en intensité émotionnelle, la flamme en amour ardent, etc.

En résumé, l’interprétant immédiat renvoie au sens partagé et virtuel du signe, tandis que l’interprétant dynamique désigne le sens vécu, actualisé dans l’expérience de l’interprète.

I.3. Interprétant final

L’interprétant final désigne le sens qui, dans la langue, tend à se stabiliser et à s’imposer comme valide au sein d’une communauté d’interprètes. Si, par exemple, la métaphore « le feu de la passion » se stabilise dans l’usage collectif au point de devenir une expression courante, alors ce sens figuré est progressivement intégré à l’interprétant final et reconnu comme légitime par la communauté linguistique.

L’interprétant final ne concerne pas uniquement l’usage ordinaire que les locuteurs d’une langue font d’un signe donné ; il s’étend également aux sens spécialisés élaborés et stabilisés au sein de communautés plus restreintes — biologistes, philosophes, physiciens, etc. — où l’interprétation tend à se fixer selon des normes partagées.

L’interprétant final peut être comparé à la destination d’un long voyage du sens. Au départ, les interprétations sont multiples, dispersées, parfois contradictoires : chacun comprend le signe à sa manière. Mais à force d’échanges, de discussions et de reprises, certaines interprétations tendent à se stabiliser. Ainsi, l’expression « le feu de la passion » a d’abord pu relever d’une invention individuelle ; puis, à mesure qu’elle a été reprise et partagée, elle s’est installée dans l’usage. Elle n’est plus seulement une métaphore poétique singulière, mais une expression reconnue et comprise collectivement, sans effort d’interprétation particulier.

En ce sens, l’interprétant final correspond au moment où un sens tend à devenir collectif, où une interprétation s’impose comme valide au sein d’une communauté linguistique, tout en demeurant, à long terme, susceptible d’évoluer.

II. Conclusion 

C’est en comprenant les trois composantes du signe que l’on saisit pleinement la portée de la théorie de Peirce. En distinguant représentamenobjet et interprétant, Peirce montre que le sens n’est jamais donné d’avance : il résulte d’un processus continu dans lequel une forme est reconnue comme signe, renvoie à une réalité visée, puis produit un effet de compréhension.

Le représentamen ouvre la sémiose ; l’objet en oriente la référence tout en montrant que la réalité déborde toujours ce que le signe peut en représenter ; l’interprétant, enfin, en déploie le sens — potentiel, actualisé, puis progressivement stabilisé au fil de l’usage et des habitudes interprétatives. La signification apparaît ainsi comme un mouvement : elle excède toujours le signe lui-même et se prolonge dans une chaîne interprétative potentiellement infinie.

En un mot, comprendre ce qu’est un signe chez Peirce, c’est entrer au cœur de sa logique, de sa théorie de la connaissance et de sa conception de l’expérience.


[1] Cf. Robert Galisson, Des mots pour communiquer, Paris : CLE international, 1983

[2] Nicole EVERAERT-DESMEDT, “Le processus sémiotique selon Ch.S. Peirce”, Site de sémiotique / Sitio de semiótica, https://nicole-everaert-semio.be, mis en ligne le 05/03/2023


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Saïd TASRA (27 décembre 2025). Éléments pour une lecture de la sémiose peircienne. 2LCD. Consulté le 22 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15f3c