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Éléments pour une lecture de la sémiose peircienne

0. Introduction 

Comprendre la théorie sémiotique de Charles Sanders Peirce suppose de s’interroger d’abord sur ce qu’il entend par signe. Une telle démarche conduit à dépasser les conceptions binaires héritées de Saussure et de certaines traditions logico-linguistiques européennes. En effet, pour Peirce, le signe ne se réduit ni à un rapport direct entre un mot et une chose, tel qu’on le trouve dans certaines conceptions référentielles traditionnelles, ni au couple forme / sens, ni au couple saussurien signifiant / signifié qui définit le signe linguistique.

Dans la théorie sémiotique de Charles Sanders Peirce, le signe est, par essence, une relation triadique entre un représentamen, un objet et un interprétant. C’est cette triade qui fonde le processus de signification, que Peirce appelle sémiose.

Dans ce qui suit, nous nous efforcerons de définir les trois composantes du signe selon Peirce, en mettant en évidence le caractère premier (au sens de la priméité) du représentamen, point de départ de la sémiose ; le caractère second, et en outre double, de l’objet — objet immédiat et objet dynamique — ; et enfin la tiercéité de l’interprétant, ainsi que ses trois formes : interprétant immédiat, dynamique et final. Chacune de ces composantes constitue une dimension essentielle du signe et un passage obligé dans le processus de construction du sens.

I. Le signe : une relation triadique

Peirce définit le signe comme une relation triadique. Cela signifie que la relation entre le représentamen et l’objet n’est jamais directe ; elle suppose toujours une médiation. C’est donc l’interprétant qui établit et actualise cette relation.

Représentamen — Interprétant — Objet

Ces trois termes forment une relation indissociable, et non une simple succession linéaire. En effet, chez Peirce, le représentamen ne peut signifier un objet qu’en produisant un interprétant. Sans ce terme médiateur – l’interprétant – aucune relation signifiante ne peut s’établir entre la forme d’un signe (ou le représentamen) et ce qu’il signifie (ou son objet).

I.1. Le représentamen : point de départ de la sémiose

Le représentamen est la forme du signe en tant qu’elle appelle un interprétant. Il correspond à l’aspect du signe qui se donne d’abord à nous, ce qui apparaît immédiatement à la perception ou à l’esprit.

Lorsqu’on lit, par exemple, ou que l’on entend pour la première fois un mot inconnu, ou lorsqu’on assiste à un spectacle qui ne nous est pas familier, comme une danse, ce qui se donne immédiatement à voir ou à entendre — la graphie du mot, sa sonorité, ou encore l’ensemble des formes perceptibles de la danse (gestes, mouvements, rythmes) — constitue le représentamen. On peut également le cas d’un rêve dans lequel un individu se voit doté d’ailes et planant au-dessus des gratte-ciel de New-York. Là aussi, le représentamen correspond à ce qui est perçu dans le rêve lui-même, indépendamment de toute interprétation.

Dans chacun de ces exemples, le représentamen correspond à ce qui apparaît immédiatement à la perception ou à l’esprit, avant toute détermination du sens ou de l’objet du signe. Ainsi, le représentamen est ce qui se présente comme signe – physiquement ou mentalement – et attire l’attention.

Toutefois, cette face perceptible ou mentale du signe a pour propriété essentielle d’ouvrir la possibilité d’une interprétation. Lorsqu’on assiste à un événement étrange, ou lorsque, dans un rêve, on voit des images que l’on ne comprend pas, une même interrogation surgit spontanément : qu’est-ce que c’est ? que signifie cela ? Cette propension à interroger ce qui apparaît prépare le passage du représentamen vers le processus interprétatif. Cela signifie que le représentamen n’interprète pas lui-même, mais déclenche ou appelle l’interprétation. Il en découle que le représentamen n’est pas encore le sens, mais la possibilité du sens, une virtualité d’interprétation.

Notons enfin que, dans ses premiers écrits, Peirce emploie les termes signe et représentamen comme des quasi-synonymes. Mais, dans sa conception la plus aboutie, le représentamen désigne l’un des aspects du signe, celui qui tient lieu de quelque chose (pour quelqu’un) ; alors que le signe renvoie à l’ensemble de la relation triadique. Dans ce cas, le représentamen met en évidence la fonction inaugurale du signe : il est ce qui fait signe, ce qui ouvre la possibilité d’une interprétation. En effet, c’est par le représentamen que la sémiose commence.

En un mot, le représentamen, c’est ce que nous prenons immédiatement pour un signe, avant même d’en déterminer l’objet ou le sens.

I.2. L’objet : objet immédiat et objet dynamique

L’objet (d’un signe) est ce à quoi le signe renvoie, ce qu’il représente. Cette affirmation, en apparence simple, cache pourtant deux problèmes.

1° Les tenants d’une conception « nomenclaturiste » de la langue affirmeraient qu’un signe représente toujours un objet réel, présent dans le monde physique : à tel signe correspondrait tel objet dans le monde. Or, une telle position ignore un pan essentiel de la réalité sémiotique. En effet, de nombreux signes renvoient non à des choses matérielles, mais à des concepts abstraits. Ceux-ci n’existent pas dans la physis, mais évidemment dans l’esprit. Ainsi, des notions comme celles d’amour, de liberté, de causalité ou d’hypothèse scientifique ne correspondent à rien de directement perceptible ; et pourtant, elles ont un sens, elles circulent dans la communication et peuvent être décrites, analysées, discutées, argumentées, etc. il en va de même pour la chimère de Descartes, que nous considérons comme un exemple limite : c’est une créature imaginaire, sans existence empirique ni logique, mais néanmoins définissable, désignable et parfaitement compréhensible.

On comprend ainsi qu’un signe n’a pas nécessairement pour objet une entité physique. Il peut tout aussi bien viser un objet mental, un événement, un état de choses, ou même une possibilité ou une fiction. Ainsi, comme le montre Saussure avec l’exemple de « il marcha », la langue ne fonctionne pas comme une simple nomenclature destinée à nommer des choses : un signe linguistique peut renvoyer à un procès ou à un événement, sans correspondre à un objet matériel déterminé.

2° L’autre problème que soulève l’affirmation ci-dessus peut être formulé en ces termes : un signe rend-il compte de ce qu’il représente ? Le signe « chien », par exemple, rend-il compte de l’animal réel ? Peut-on dire qu’un signe dit tout sur ce à quoi il renvoie ? La réponse est négative. Un signe désigne ce dont il est signe ; il en indique l’existence ou certains traits, mais sans lui être identique. Il ne rend jamais totalement compte de son objet, qu’il soit physique ou mental, et n’en propose, somme toute, qu’une représentation partielle et schématique.

De ce qui précède découlent deux conséquences complémentaires :

a) un signe n’est pas une simple étiquette vide qui se remplirait de l’objet qu’elle désigne ;

b) un signe possède un contenu intrinsèque, qui lui permet de fonctionner dans la communication. Le signe « chien », par exemple, porte en lui un certain contenu qui nous permet de penser un chien, d’en parler, de le désigner, etc.

Ainsi, un signe n’a pas un objet unique et simple, mais implique deux niveaux d’objectivité. D’une part, il renvoie à un objet physique ou mental, indépendamment du signe lui-même. D’autre part, il véhicule une représentation générale de cet objet. C’est cette différence de statut de l’objet qui fonde, chez Peirce, la distinction entre objet dynamique et objet immédiat.

I.2.1. Objet immédiat

L’objet immédiat d’un signe désigne la manière dont l’objet est présenté dans le signe lui-même ; un signe ne représente jamais la réalité dans toute sa richesse : il en sélectionne seulement un aspect. Cet aspect retenu de l’objet, que Peirce nomme le fondement (ground), constitue le point de vue sous lequel l’objet est appréhendé. Par exemple, l’échantillon représente seulement la couleur du pot, et non sa matière, sa taille ou son contenu. Il s’agit bien d’une représentation partielle, limitée à un seul aspect de l’objet : ici, la coloration du pot de peinture.

Notons, en passant, qu’un même objet dynamique peut être représenté selon différents aspects. Pour montrer la couleur d’un pot, on utilisera par exemple un échantillon rouge ; pour indiquer sa contenance (un litre), on pourra présenter un pot vide d’un litre ; pour mettre en évidence sa matière, on pourra en montrer la texture. Chaque fois, le même objet dynamique donne lieu à un signe différent, selon le point de vue retenu.

De manière analogue, dans certaines langues, plusieurs signes distincts peuvent renvoyer à un même phénomène ou à un même objet, selon l’aspect sous lequel il est appréhendé. Une même action, comme “remettre un objet en état”, peut ainsi être représentée en français par différents verbes. “Réparer”, “rafistoler”, “restaurer” et “rénover” renvoient à un même objet dynamique, mais chacun sélectionne un fondement particulier : la fonctionnalité retrouvée, le bricolage provisoire, le retour à l’authenticité ou l’amélioration de l’état[1].

VerbeAspect mis en avantFondement (ground)
RéparerRemettre en état de fonctionnementEfficacité / fonctionnalité
RafistolerRéparation provisoireImperfection / bricolage
RénoverRemettre à neufAmélioration / transformation
RestaurerRendre à l’état initialAuthenticité / conservation

Ainsi, chacun de ces verbes ne sélectionne pas le même aspect de l’action qu’il exprime. Ils représentent donc différentes manières de concevoir une même réalité, en privilégiant à chaque fois un angle d’interprétation particulier. Il ne s’agit pas seulement d’une différence de « mots », mais d’une différence de point de vue sur un même objet réel (dynamique). Cela constitue également un argument en faveur de l’idée qu’il n’existe pas de synonymie parfaite dans la langue, ni, plus largement, dans les systèmes de signes. Un même objet ou une même action peuvent donner lieu à plusieurs signes distincts, selon l’aspect retenu et le point de vue adopté. Par conséquent, chaque signe puise sa raison d’être dans l’aspect particulier de l’objet qu’il met en lumière.

En bref, l’objet immédiat est l’objet tel qu’il est donné et configuré dans le signe lui-même : il s’agit d’une représentation partielle et schématique, limitée aux traits pertinents sélectionnés par le signe, selon le point de vue retenu. Par analogie, on peut dire que l’objet immédiat correspond à l’objet tel qu’il est présenté par le signe, indépendamment de l’interprétation effective qu’en fera un locuteur ou un auditeur.

I.2.2. Objet dynamique

L’objet dynamique est ce à quoi le signe renvoie réellement dans le monde : l’objet tel qu’il existe indépendamment du signe. L’objet dynamique du signe « chien », par exemple, n’est pas seulement l’idée de « chien », mais bien les chiens réels que l’on peut rencontrer, entendre aboyer, caresser, etc. 

Il est, peut-être, également utile de rappeler – pour être parfaitement fidèle à la pensée de Peirce, que l’objet dynamique ne se réduit pas au « référent physique » : il inclut aussi des réalités non physiques, comme les lois, les relations, les croyances, les sentiments, les concepts, etc.

I.2.3. Le rôle de l’expérience collatérale dans l’accès à l’objet

Pour Peirce, le signe ne peut pas, à lui seul, faire connaître l’objet. C’est l’expérience collatérale qui constitue la condition de cette connaissance. Il précise cette idée en ces termes :

L’objet dynamique « est celui que le signe ne peut exprimer, mais qu’il indique et laisse découvrir par expérience collatérale » (CP 8.314). Il ajoute que « l’objet d’un signe est ce dont il présuppose la connaissance afin de pouvoir apporter une information supplémentaire à son sujet » (CP 2.231 ; The object of a sign is that which it presupposes an acquaintance with, in order the sign may afford information concerning it).

Deux idées ressortent de cette affirmation :

a) La première est qu’un signe ne rend jamais totalement compte de son objet, qu’il soit physique ou non : il n’en donne toujours qu’une représentation partielle et schématique.

b) La seconde est qu’un signe ne permet pas, à lui seul, de faire connaître son objet. Il ne peut, au mieux, que le désigner ou l’indiquer. Seule ce que Peirce appelle l’« expérience collatérale » permet une connaissance effective de l’objet réel. Autrement dit, un signe ne peut fonctionner que si l’interprète possède déjà une expérience préalable du monde auquel ce signe se rapporte. Un signe n’a de sens que pour quelqu’un qui sait déjà, au moins partiellement, de quoi il est question.

Ainsi, un morceau de papier rouge ne peut être compris comme un échantillon que par quelqu’un qui sait préalablement ce qu’est un pot de peinture. C’est dire que le signe ne donne jamais l’objet dans sa réalité immédiate, mais seulement sous une certaine représentation. Cela apparaît clairement dans les exemples suivants : le mot “feu” représente le feu réel, mais le mot lui-même ne brûle pas ; le mot “chien” n’aboie pas ; et, pour reprendre Magritte, l’image d’une pipe n’est pas une pipe.

Pour comprendre ce que ces signes représentent, il faut avoir déjà rencontré — directement ou indirectement — la réalité à laquelle ils renvoient : par la perception, les images, les films, les récits ou les descriptions. Sans cette familiarité préalable, le signe reste une forme vide : il possède un sens potentiel, mais non encore actualisé. Dans le même sens, le narrateur du Petit Prince de Saint-Exupéry n’aurait jamais reconnu les serpents boas s’il ne les avait pas découverts auparavant dans un livre consacré à la forêt vierge :

« Lorsque j’avais six ans, j’ai vu, une fois, une magnifique image, dans un livre sur la Forêt Vierge (…) Ça représentait un serpent boa qui avalait un fauve. (…) Les serpents boas avalent leur proie tout entière, sans la mâcher. Ensuite ils ne peuvent plus bouger et ils dorment pendant les six mois de leur digestion. » (Le petit prince).

En somme, le signe ne crée pas la connaissance de l’objet ; il réactive une connaissance antérieure et la mobilise dans une nouvelle situation d’interprétation. En ce sens, l’expérience collatérale constitue le fond de compétence nécessaire à la sémiose. Toutefois, cette expérience collatérale n’est pas nécessairement antérieure à l’interprétation : elle peut également être postérieure. En effet, pour connaître l’objet réel du signe — son poids, sa texture, son odeur, sa matière, etc. —, il faut le manipuler, l’observer, le sentir, l’étudier ; en somme, il faut aller au-delà du signe et faire l’expérience du monde auquel il renvoie.

I.2.4. Représentamen et objet : relations

Une fois l’objet défini, il importe de préciser la manière dont le représentamen s’y rapporte. Peirce distingue à cet égard trois modes de relation sémiotique – l’icône, l’indice et le symbole – fondés respectivement sur la ressemblance, la connexion et la convention.

Type de signeNature du lien avec l’objetPrincipe sémiotiqueExemples
IcôneRessemblance ou similaritéLe signe ressemble à son objet (forme, structure ou qualité)Portrait, schéma, carte, diagramme, onomatopée
IndiceConnexion réelle, factuelle ou causaleLe signe est physiquement ou causalement lié à son objetFumée → feu ; empreinte → pas ; symptôme → maladie
SymboleRègle ou convention appriseLe lien entre signe et objet est arbitraire et instituéMots de la langue, drapeaux, chiffres, formules mathématiques

Ces trois catégories ne s’excluent pas mutuellement : un même signe peut cumuler plusieurs relations avec son objet ; un drapeau brûlé, par exemple, est d’abord l’indice d’un acte réel de contestation ; il est également le symbole d’une nation visée et évidemment une icône par la forme reconnaissable du drapeau.

Résumé : représentamen, objet immédiat et objet dynamique

Pour résumer la distinction peircienne entre représentamen, objet immédiat et objet dynamique, nous reprenons l’exemple donné par Nicole Everaert-Desmedt[2], celui de l’échantillon de couleur. C’est un morceau de papier rouge présenté comme référence pour un pot de peinture. Voir le tableau récapitulatif suivant :

ÉlémentRôle sémiotiqueExplication
Morceau de papierSigne / représentamenCe qui apparaît comme signe et attire l’attention : un échantillon de couleur.
Couleur rouge (telle qu’elle est présentée par l’échantillon)Objet immédiatl’objet tel qu’il est donné dans le signe : l’aspect de la réalité que le signe sélectionne et montre (son fondement).
Pot(s) de peinture rouge réellement existant (s)Objet dynamiqueCe que le signe vise et que l’expérience collatérale permet de découvrir : la réalité effective derrière le signe.

I.3. L’interprétant comme effet du sens du signe

L’interprétant est le troisième élément constitutif du signe, selon Peirce. Il désigne l’effet cognitif ou compréhensif qu’un signe est susceptible de produire. Autrement dit, l’interprétant correspond au sens que le signe génère dans l’esprit de l’interprète. Peirce distingue trois formes complémentaires d’interprétant : immédiat, dynamique, et final.

I.3.1. Interprétant immédiat

L’interprétant immédiat renvoie au sens potentiel et partagé d’un signe au sein d’une communauté sémiotique : il s’agit du sens virtuellement inclus (ou déposé) dans le signe lui-même, indépendamment de toute interprétation effectivement réalisée par un sujet particulier. Disons la même chose autrement, l’interprétant immédiat correspond au sens de base d’un signe, tel qu’il est stabilisé par l’usage et reconnu comme tel dans une communauté.

L’interprétant immédiat du mot « chien », par exemple, correspond à la signification conventionnelle associée à ce signe dans la langue : celle d’un animal domestique généralement associé à l’aboiement. En un mot, l’interprétant immédiat désigne le type de compréhension que le signe rend possible « en droit », du seul fait de son appartenance à un système sémiotique donné.

Interprétant immédiat et objet immédiat : quelle différence ?

Avant d’aborder l’interprétant dynamique, il convient de préciser la différence entre interprétant immédiat et objet immédiat, distinction souvent source de confusion. En fait, les deux sont certes liés, mais ils ne couvrent pas la même dimension :

– l’objet immédiat est tourné vers l’objet : il porte sur le contenu représenté. C’est ce que le signe montre de son objet.

– l’interprétant immédiat, quant à lui, est orienté vers l’interprète : c’est ce que le signe fait comprendre en droit.

Tableau comparatif : Objet immédiat / interprétant immédiat

 Objet immédiatInterprétant immédiat
DéfinitionL’objet tel qu’il est déjà présent dans le signe, en l’occurrence sa représentation conceptuelle minimale.Le sens général du signe tel qu’il est reconnu par une communauté interprétante.
FonctionGarantir le référencement du signeSigne compréhensible indépendamment de tout contexte.
OrientationSigne -> objet (référence)Signe -> Esprit (interprétation)
Nature sémiotiqueVersion schématisée de l’objet dynamiqueHabitude partagée, lexicale ou culturelle.

En résumé, l’objet immédiat exprime le contenu représenté par le signe, alors que l’interprétant immédiat désigne le sens compris ou interprété. L’un relève de la référence, et l’autre relève de la compréhension.

I.3.2. Interprétant dynamique : le sens en acte

L’interprétant dynamique désigne le sens effectivement produit par le signe dans un contexte donné. C’est la réaction réelle de l’interprète. Cette réaction peut être affective (émotion, sentiment), pratique (action, comportement) ou intellectuelle (compréhension, raisonnement). Le même signe ne suscite pas le même effet selon l’expérience, les attentes ou la situation de chacun. Par exemple, le mot « chien » peut évoquer la tendresse chez l’un, la peur ou l’action de s’écarter chez l’autre, ou simplement une image mentale neutre. Quoiqu’il en soit, un signe ne laisse par indifférent : il produit un effet réel dans l’esprit, dans le cœur ou dans le corps (ou la conduite) de l’interprète.

Pourquoi un même signe peut-il engendrer une multiplicité d’interprétants ? Comment expliquer la diversité des interprétations produites par un même signe ? Deux raisons principales, étroitement liées, peuvent être avancées.

a) D’une part, la définition déposée dans le signe lui-même ne suffit jamais à épuiser la richesse de son sens. Une table ne se réduit pas à « une surface plane et des pieds » ; une rose n’est pas seulement une plante. Chaque signe peut évoquer bien plus que sa simple dénotation.

b) D’autre part, le sens n’est jamais fixe : il se déploie en fonction de la perspective de l’interprète. Le mot « rose » n’a pas le même effet — c’est-à-dire le même sens en acte — selon l’expérience : plante pour le botaniste, couleur pour le peintre, symbole d’amour pour l’amoureux, etc. De même, le signe « chien », selon les expériences vécues et partagées face à l’animal, a produit au fil du temps des interprétants dynamiques variés (peur, attachement, confiance, mépris). Ceux-ci sont à l’origine des connotations du mot (fidélité, loyauté, méchanceté, etc.) et de ses nombreux usages figurés ou idiomatiques (avoir un mal de chien, temps de chien, fidèle comme un chien, etc.).

Un signe produit ainsi des interprétants multiples parce qu’il excède sa définition et parce qu’il entre en relation avec des interprètes différents. Les usages figurés et métaphoriques d’un signe procèdent de cette puissance interprétative : le sens se déploie, se déplace et se recrée à mesure que l’esprit fait l’expérience du monde. La métaphore n’est donc pas un simple ornement du langage, mais le témoignage d’une pensée en mouvement.

Par ailleurs, la diversité des interprétations dont un signe peut faire l’objet montre qu’il porte potentiellement plusieurs sens. C’est le contexte qui actualise telle ou telle possibilité, tandis que les autres demeurent en réserve, prêtes à être activées dans d’autres situations. En termes peirciens, le signe n’est pas une simple étiquette : il est une force sémiotique, capable de produire des effets sur l’esprit. L’interprétation dynamique est précisément le lieu de cette action.

En somme, l’interprétant dynamique correspond au sens en acte : il ne se réduit ni à une définition générale ni à une valeur linguistique abstraite, mais renvoie à l’interprétation effective qu’un individu produit d’un signe, en fonction de son contexte, de son expérience, de ses émotions, de son savoir et de son histoire.

Interprétant immédiat et interprétant dynamique : différence

L’interprétant immédiat désigne le sens tel qu’il est contenu dans le signe lui-même, et partagé par les membres d’une communauté sémiotique, sans tenir compte des réactions ou interprétations personnelles : « ce que le signe exprime de lui-même, indépendamment des circonstances particulières de son interprétation. » (CP 4.536 ; CP 5.473). L’interprétant immédiat correspond donc au sens potentiel ou virtuel que le signe rend possible, avant toute actualisation individuelle : la base sémantique minimale qui permet au signe de fonctionner au sein d’une communauté donnée. Le mot « feu », par exemple, dans son interprétant immédiat, renvoie au « phénomène de combustion produisant lumière et chaleur ». C’est le contenu « en langue », le sens conventionnel, pour reprendre une analogie saussurienne : le sens immanent au signe, disponible pour tout interprète partageant la même compétence sémiotique.

L’interprétant dynamique désigne « l’effet réel que le signe produit sur l’esprit de l’interprète » (CP 5. 473). Ainsi, dans l’expression « le feu de la passion », le mot « feu » dépasse son sens initial ; il devient métaphore : la chaleur du feu se transpose en intensité émotionnelle, la flamme en amour ardent, etc.

En résumé, l’interprétant immédiat renvoie au sens partagé et virtuel du signe, tandis que l’interprétant dynamique désigne le sens vécu, actualisé dans l’expérience de l’interprète.

I.3. Interprétant final

L’interprétant final désigne le sens qui, dans la langue, tend à se stabiliser et à s’imposer comme valide au sein d’une communauté d’interprètes. Si, par exemple, la métaphore « le feu de la passion » se stabilise dans l’usage collectif au point de devenir une expression courante, alors ce sens figuré est progressivement intégré à l’interprétant final et reconnu comme légitime par la communauté linguistique.

L’interprétant final ne concerne pas uniquement l’usage ordinaire que les locuteurs d’une langue font d’un signe donné ; il s’étend également aux sens spécialisés élaborés et stabilisés au sein de communautés plus restreintes — biologistes, philosophes, physiciens, etc. — où l’interprétation tend à se fixer selon des normes partagées.

L’interprétant final peut être comparé à la destination d’un long voyage du sens. Au départ, les interprétations sont multiples, dispersées, parfois contradictoires : chacun comprend le signe à sa manière. Mais à force d’échanges, de discussions et de reprises, certaines interprétations tendent à se stabiliser. Ainsi, l’expression « le feu de la passion » a d’abord pu relever d’une invention individuelle ; puis, à mesure qu’elle a été reprise et partagée, elle s’est installée dans l’usage. Elle n’est plus seulement une métaphore poétique singulière, mais une expression reconnue et comprise collectivement, sans effort d’interprétation particulier.

En ce sens, l’interprétant final correspond au moment où un sens tend à devenir collectif, où une interprétation s’impose comme valide au sein d’une communauté linguistique, tout en demeurant, à long terme, susceptible d’évoluer.

II. Conclusion 

C’est en comprenant les trois composantes du signe que l’on saisit pleinement la portée de la théorie de Peirce. En distinguant représentamenobjet et interprétant, Peirce montre que le sens n’est jamais donné d’avance : il résulte d’un processus continu dans lequel une forme est reconnue comme signe, renvoie à une réalité visée, puis produit un effet de compréhension.

Le représentamen ouvre la sémiose ; l’objet en oriente la référence tout en montrant que la réalité déborde toujours ce que le signe peut en représenter ; l’interprétant, enfin, en déploie le sens — potentiel, actualisé, puis progressivement stabilisé au fil de l’usage et des habitudes interprétatives. La signification apparaît ainsi comme un mouvement : elle excède toujours le signe lui-même et se prolonge dans une chaîne interprétative potentiellement infinie.

En un mot, comprendre ce qu’est un signe chez Peirce, c’est entrer au cœur de sa logique, de sa théorie de la connaissance et de sa conception de l’expérience.


[1] Cf. Robert Galisson, Des mots pour communiquer, Paris : CLE international, 1983

[2] Nicole EVERAERT-DESMEDT, “Le processus sémiotique selon Ch.S. Peirce”, Site de sémiotique / Sitio de semiótica, https://nicole-everaert-semio.be, mis en ligne le 05/03/2023

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La représentation de la souffrance chez les romancières marocaines

Nadia CHAFAI

Nous pouvons avancer, sans grand risque d’erreur, que la littérature féminine marocaine est une littérature écrite sous le signe de la souffrance. C’est une littérature du pathétisme, de la dénonciation ; celle des grandes émotions qui suscite chez lecteur la pitié, et même parfois l’indignation contre le désagrément que vit la gente féminine au Maroc. La littérature des femmes n’est pas cette littérature de l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme dont parle le philosophe Démocrite d’Abdère (Ve et IVe siècles), loin s’en faut[1]. La littérature féminine marocaine est loin d’être, encore, cette littérature de la quiétude et du bonheur que chantaient leurs homologues françaises romantiques du XIXe siècle[2]. Elle est littérature de la dénonciation, une dénonciation d’une société qui refuse toujours de regarder sa réalité d’en face[3]. Depuis le début des années 80, elle s’écrit dans l’urgence pour ravir ses droits confisqués et faire entendre sa voix de femme objectivée ; elle est encore cette littérature qui s’écrit de peur de sombrer dans le désespoir. C’est à travers l’acte d’écrire que la souffrance tend à s’atténuer via une sorte de confession salutaire. Ce genre -dit-on- relève du témoignage et du thérapeutique beaucoup plus que de l’esthétique[4].

Largement autobiographique, et, au nom d’un ‘’je’’ pluriel, la littérature féminine marocaine est la littérature du concret ; peut-être vaudrait-il mieux parler de sincérité, d’excès, de démesure et de véhémence. Dans toute leur spontanéité de femmes, elles expriment les obsessions qui les taraudent. Elles dévoilent leur intimité ; et pour dévoiler cette intimité, elles ne peuvent agir autrement que par la mise à nu de leur sentiment à travers la mobilisation d’un vocabulaire hautement expressif. Celui-ci traduit primordialement leur fêlure, leur délicatesse de cœur, leur passion, leur fragilité, leur émotion et leur vie affective. A travers un corpus assez varié[5], nous comptons étudier cette thématique dont le dénominateur commun est la fêlure, pour voir ensuite, d’une perspective psychanalytique, comment parfois l’échec dans la vie, que ce soit un échec personnel ou collectif, peut changer en imagination créatrice.

Si nous avançons que la littérature féminine marocaine est une littérature de la souffrance, de quelle souffrance s’agit-il alors ? S’agit-il d’une souffrance morale, ontologique, existentielle ou de tout à la fois ? N’est-elle pas encore un cri de révolte contre l’inégalité des chances et le droit d’expression longtemps confisqués ? L’écriture féminine marocaine, n’est-elle pas révélatrice de l’état du pays, ne serait-ce qu’au niveau social et politique ? Ecrire, n’est-ce pas un acte pour affirmer son identité, mais qui sert dans le même temps comme ‘’mécanisme de défense’’ pour déjouer la folie et transcender la souffrance dans un acte sublimatoire ?

Une thématique de la souffrance

Il importe bien de signaler tout d’abord que l’émergence effective de la littérature féminine marocaine est relativement récente. Elle nait justement dans les années 80 avec les premières romancières marocaines dont Halima Benhaddou avec Aicha la rebelle en 1982, et Zaida de nulle part de Leila Houari en 1985[6]. Il faut dire que cette naissance coïncide avec le retour du référent et de la renarrativisation après une période d’exploration formelle entreprise dans le cadre du Nouveau roman, où seuls les hommes occupaient le devant de la scène[7]. Depuis, la littérature féminine marocaine est dans son ensemble une pratique discursive du pathos, de la souffrance et de la douleur[8]. Elle nous met face à des situations où la femme marocaine vit des moments tragiques d’injustice parce que son tort, c’est d’être née ‘’femme’’ dans une société régie par le patriarcat d’où une angoisse permanente :

En première approximation, nous définirons la souffrance à partir d’une rupture entre une virtualité ayant une valeur existentielle pour le sujet et un événement qui, de par ce fait, est intolérable. Cette rupture est au fondement d’un sentiment d’injustice. S’il y a de cela dans la souffrance, ce sentiment suffit-il à la caractériser ? Au terme d’une première analyse, l’angoisse est apparue comme spécifique à la souffrance, l’injustice étant un aspect de celle-ci. La souffrance ne se caractérise pas primordialement par un sentiment d’échec. Elle est avant tout une crise des fondements, une perte du sens, une terreur existentielle[9].

A son corps défendant, la femme marocaine prend la plume pour non seulement parler d’elle, mais de toutes ses semblables qui ploient sous le joug du pouvoir masculin. Exclusivement féminins, les personnages sont engagés dans des scènes pathétiques où ils vivent des moments pénibles en dévoilant- selon l’expression de Marc Gontard- ‘’leur mal-être féminin à la recherche d’un Moi-femme[10]’’. Ceci rappelle, à bien des égards, ces personnages dramatiques écrasés par le poids du destin dans la tragédie classique. Sachant que ses possibilités de manœuvres sont très réduites dans ce monde masculin, la femme marocaine finit le plus souvent par se résigner sous le poids d’une société qui traine encore son héritage séculaire. C’est ainsi que la littérature féminine marocaine tourne essentiellement autour de la thématique de la souffrance, et se résume en un signe de mécontentement, un mal être existentiel. Et l’écriture tombe à point nommé en tant qu’un ‘’cri lancé à ceux qui veulent lui imposer la loi du silence[11].’’

En effet, si le thème se caractérise, entre autres par sa récurrence, il n’en reste pas moins qu’il traduit une obsession, une hantise par son itération qui transparait le long du texte. Serge Doubrovsky dit que le thème n’est autre que :

(…) la coloration affective de toute expérience humaine, au niveau où elle met en jeu les relations fondamentales de l’existence, c’est-à dire la façon particulière dont chaque homme vit son rapport au monde, aux autres et à Dieu[12].

Un simple regard sur le corpus féminin marocain nous renseigne amplement sur cette thématique itérative de la souffrance. Elle constitue quasiment une constante qui tisse de bout en bout leurs écrits pour en former leurs architecture comme le souligne Jean-Pierre Richard :

Les thèmes majeures d’une œuvre, ceux qui en forment l’invisible architecture, et qui doivent pouvoir nous livrer la clef de son organisation, ce sont ceux qui s’y trouvent développés le plus souvent, qui s’y rencontrent le plus souvent, qui s’y rencontrent avec une fréquence visible, exceptionnelle. La répétition, ici comme ailleurs, signale l’obsession[13].

Mais il faut dire que la thématique de la littérature féminine marocaine ne forme pas son ‘’invisible architecture’’ ; elle n’est pas cette thématique à interpréter ou à chercher entre les lignes pour atteindre le vouloir dire de l’écrivaine. C’est une littérature de l’urgence qui relève de l’ordre de l’explicite ; elle s’écrit dans le remous de la souffrance, une souffrance comme origine de leur créativité avec tout ce que cela comporte d’achoppements ou de succès[14]. L’usage du langage, dit le critique anglais I. A Richards, chancelle entre deux possibilités en raison de leurs références. Le discours scientifique peut, s’il part d’une fausse référence, être moins vrai que le discours émotif si celui-ci repose sur un fondement de sincérité :

Un énoncé peut-être utilisé en raison de la référence, vraie ou fausse, qu’il implique. Tel est l’usage scientifique du langage. Mais il peut être aussi utilisé en raison des effets d’émotion et d’attitude produits par la référence qu’il contient. Tel est l’usage émotif du langage[15].

C’est parle recours au langage que l’écrivaine marocaine choisit donc de se constituer comme sujet pour dévoiler la réalité de son ego. La littérature féminine marocaine est une littérature qui développe une fonction émotive hautement affichée. Elle tourne essentiellement autour de la séparation des couples, la trahison conjugale, les mères abandonnées, les filles-mères, les femmes battues, la répudiation suite à la stérilité, la polygamie, les enfants naturels, la maltraitance des bonnes dans les foyers aisés, la mort et la perte d’un proche, l’amour impossible, l’homosexualité cachée, le harcèlement sexuel dans les administrations, la frustration, la privation, les coups bas, la maltraitance par la belle-mère etc.[16]. Autant de topoi qui tissent de bout en bout toute l’œuvre féminine, et qui ne traduisent, toute proportion gardée, qu’une situation des plus misérables dans un style sans écran, mais des plus pathétiques. Autant de mobiles suffisants qui poussent chacune de nos écrivaines à cracher leur haine, et crier leur colère et leur indignation face à l’injustice dont la société semble complice[17]. C’est l’occasion encore de dénoncer ouvertement cette société dont la structure sociale est encore- à leurs yeux- misogyne, sexiste et patriarcale :

De toute façon, dit le narrateur dans Les jours d’ici, le déshonneur ne peut venir que des filles. C’est comme ça depuis toujours. Les garçons ne sont pas responsables. C’est dans leur nature de déshonorer les filles. Ils ne peuvent pas être tenus pour coupables. Tout le monde sait ça[18].

La littérature féminine marocaine- le roman en particulier- est majoritairement une littérature à thèse ; elle se réclame essentiellement des expériences réellement vécues. Si le roman est un produit symbolique, un objet culturel qui répond à des besoins précis dans la société, il n’en demeure pas moins qu’il formule et transmet idéologies et fantasmes[19]. C’est un jugement hâtif, un jugement à l’emporte-pièce, nous dira-t-on, tant que la littérature n’est autre qu’une fiction ; façon de dire que les portraits peints par ces romancières ne relève pas bien évidemment de la réalité, et que le sujet écrivant-capable d’adopter différentes postures- est un autre que le sujet décrit. Pourtant, la littérature- il faut le dire-semble avoir toujours quelque chose d’intime avec le réel ; elle reste porteuse d’un savoir sur la société comme l’explique la narratrice s’adressant ainsi au lecteur dans Les jours d’ici :

La vérité, c’est que je n’invente rien.
Oui, je l’avoue. Il n’y a rien d’imaginaire dans le récit.
Absolument rien.
Voilà : je sors dans la rue, je regarde les gens qui vivent, je regarde les gens morts. Je les épie.
Je suis un voyeur.
Un chasseur d’âmes. (…)
Je commets sur des personnes le viol d’en faire des personnages. Je suis comme ceux qui empaillent des animaux pour en faire des personnages. Je suis comme ceux qui empaillent des animaux pour en faire des objets décoratifs. Je crucifie des existences humaines sur du papier[20].

D’un point de vue sociologique, la littérature féminine marocaine nous renseigne amplement, sans une quelconque négligence de son aspect formel, sur le rapport et les conflits symboliques dont est tissée la société marocaine. C’est une littérature révélatrice de son contexte où l’individuel s’entrecroise avec le social, et chaque prise de parole s’avère un mal qui se dévoile. Dans Oser vivre de Siham Benchekroun, la narratrice traduit la déception dans l’amour à cause de ces femmes moitié analphabètes, mais aussi par un mari éduqué dans la soumission par une mère despote. Elle trace encore le portrait de ces femmes arriérées qui ne sont absorbées que par des apparences. L’écrivaine montre que le monde des femmes est un monde hostile à la femme, ne serait-ce que par les conditions effroyables des bonnes dans le foyer de leur maitresses. Nadia, la protagoniste, a du mal à vivre avec un mari devenu incapable de prendre en charge sa famille. mais qui l’interdit pourtant, par fierté, de travailler. Pour devenir femme libre, c’est à sa belle-mère que la narratrice doit livrer bataille en dénonçant ouvertement le dogmatisme et le suivisme de toute une société qui refuse de changer :

C’est ainsi que j’ai appris à devenir femme pendant qu’au quotidien on s’attelait tranquillement à détruire mes ambitions d’être libre et qu’on m’inculquait, dans une certitude errante, le mépris de ma condition[21].

Lassée d’être l’objet de toutes sortes d’entraves qu’on met sur sa voie par la complicité d’une mère et d’un mari soumis, Nadia perd le goût à la vie. L’acte sexuel, sensé être un moment de plaisir partagé, est considéré plutôt comme un viol beaucoup plus qu’un moment de joie dans un consentement mutuel :

Plus tard dans la nuit, pendant l’étreinte inévitée, elle lutait de toutes ses forces, yeux fermés et poings crispés, contre son envie de vomir ou d’éclater en sanglots, son humiliation de garder contre son gré ses cuisses raidies mais ouvertes et elle se demandait avec désespoir où elle puiserait le courage de subir, toute sa vie, ce viol absurdement légal de son corps[22].

Dans Une femme tout simplement,[23] Bahaa Trabelsi trace le parcours d’une jeune fille dans un style des plus sincères qui, par le recours à des mots crus, risque même de choquer le lecteur. Orpheline depuis sa naissance, la narratrice fait le point de sa vie. Elevée par une belle-mère, légère et infidèle, et un père soumis qui l’aime mais qui attendait pourtant un garçon à sa place, Laila devient pourtant émancipée grâce à ses études au lycée français. Comme pour se révolter contre le manque d’affection d’une mère happée par la mort, et un père presque absent par l’alcool, elle devient épicurienne pour se lancer éperdument dans le plaisir charnel. Déjà au lycée, elle flirte avec un homme de l’âge de son père, puis tombe amoureuse de tous les garçons qu’elle rencontre sur sa voie comme Fadel, marié pourtant à une française. En France où elle est allée poursuivre ses études, elle tombe encore amoureuse de son professeur d’économie pour mener des jours sans lendemain. Ayant un doctorat en poche, Laila rentre au Maroc et trouve du travail comme chargée de mission dans le cabinet d’un ministre, mais vite elle démissionne, car son directeur n’était qu’un ‘’loup’’ :

Mon directeur devenait de plus en plus pressant ; il me demandait si le mariage ne m’intéressait pas et semblait très contrarié parce qu’il ne pouvait rien à tirer de moi. Il était habitué à ne plus se contenter de relations strictement personnelles avec ses collaboratrices. Quand je discute quelque chose en rapport avec mon travail, il se faisait mielleux ; comme pour ce stage au canada.
‘’Je ne sais pas si c’est possible, m’a-t-il dit, il faudrait me convaincre.
-Je suis sûre que cette formation me permettra d’être plus utile…
-Décidément, vous ne comprenez pas grand-chose. Si vous étiez un peu plus gentille, plus souple, vous iriez où vous vouliez.
– Dans ce cas, je préfère rester idiote[24].

Mais le coup fatal lui vient du côté d’où elle l’attendait le moins. C’est une trahison de la part de sa belle-mère qu’elle appelait pourtant mama. Cette femme sans scrupule l’a trompée avec son fiancé Fadel lorsqu’elle les avait surpris en flagrant délit dans un moment d’épanchement :

(…) C’est vrai, je n’ai pas le courage de quitter mon mari pour toi. Et, d’un autre côté, je ne peux plus me passer de toi non plus. A l’idée que tu te maries un jour avec une autre, je souffre. Avec Laila, c’est différent, j’ai l’impression que je le te tolérerai mieux[25].

Dans Le concert des cloches, Souad Bahéchar met en scène les conséquences destructrices des relations illégitimes du père de la famille. Il s’agit d’un vieux riche terrien, Sellam, homme désinvolte et fêtard. Suite à son comportement inconséquent, sa fille Rawda, lui manque cruellement de respect. ‘’Tu veux hâter ma mort, fille dénaturée, lui dit-il.’’[26] Mais Sellam se remet en cause ; il culpabilise d’être le responsable d’une éducation aussi incorrecte : ‘’Une femme qui fait peur aux hommes, se dit-il, et c’est moi qui l’ai faite’’. (p.16) Mais d’où vient cette désobéissance ? Sellam est un buveur, il avait fait avorter sa fille pour la déshériter, ou plutôt, pour que son gendre n’ait pas sa part d’héritage à travers un enfant. De plus, c’est un coureur de jupons ; il a l’habitude de coucher avec ses domestiques pour leur faire des enfants qu’il n’a jamais voulu reconnaitre. Bahi, qui en est un, médite sur ses parents qu’il n’a jamais connus :

Fantasmes et chimères avaient comblé la place qu’il leur avait réservée dans son cœur. Par dérision ou par munificence. Il s’était mis à imputer sa venue au monde à un vent fou, des flots déchainés, une tornade. Pour l’homme pondéré qu’il était, seuls les éléments pouvaient ainsi, dans une sublime ignorance de leur acte, disperser leur semence à travers le vaste monde[27].

Dans Femmes inachevées comme dans Le corps dérobé, Houria Boussejra prend le contre-pied de ces romancières pleurnichardes qui se lamentent de leur situation de femmes traitées injustement par leurs maris. Elle montre que le monde des femmes n’est qu’un monde de tromperie, de jalousie, de haine, de rancune et de charlatanisme accusant ainsi toute discrimination faite entre femmes cultivées et femmes analphabètes. En témoignent le monde des bonnes par exemple qui, malmenées et humiliées à l’extrême par leur maitresse, elles sont tout aussi vicieuses et rancunières. Dans Femmes inachevées, qui fait l’objet de six nouvelles intitulées toutes par des noms de femmes (Tamou, Aicha, Chrifa, Fatma, Mira, Saadia), la narratrice décrit exclusivement le monde des bonnes qui sont voleuses et concupiscentes. Tamou a essayé d’empoisonner sa maitresse Lalla Ghita pour prendre sa place ; Aicha, une autre bonne, lui a volé son bracelet en or pour le vendre et réaliser des achats dont elle rêve ; Mira trompe sa maitresse avec le mari de celle-ci. Quant à Saadia qui travaille chez Fouad, un professeur universitaire, parvient à le séduire mais refuse de s’adonner à lui pour l’obliger à l’épouser.

En général, Houria Boussejra montre que la souffrance de la femme marocaine n’est pas toujours à l’origine de ce traitement inconséquent de la part du mari, mais découle encore plus de ce traitement inhumain dont l’objet est, cette-fois-ci l’homme, en l’occurrence le mari. Cette maltraitance a poussé le mari à la débauche et à la fréquentation des filles de joie. Si la femme marocaine est soumise, c’est à cause de cette éducation archaïque inculquée à la femme par la femme, une éducation qui s’hérite de mère en fille. Stigmatisée déjà par sa mère à l’âge de sept ans, Laila hait sa génitrice, une banquière qui s’habille à l’occidental et prétend être ouverte, mais pourtant dure, haïssable et brutale. Elle a – dit la narratrice- ‘’un riche vocabulaire de vulgarités inimaginable et insupportable’’.[28] C’est une femme qui réclame à son mari de l’argent après chaque rapport sexuel, chose qui convainc Laila que le mariage relève presque de ‘’la prostitution légale’’. Houria Boussejra veut montrer le visage laid de la femme marocaine quand celle-ci entre dans une dynamique de violence et de rouerie ; elle décline son autre face souvent cachée sous l’étiquette de la tendresse comme l’a bien montré Pierre Daco :

La patience d’une femme peut être infinie dans l’amour, l’espoir, les soins qu’elle donne, les pardons qu’elle accorde, les travaux qu’elle entreprend, mais aussi dans la haine dont, parfois, elle frappe quelqu’un[29].

Laila hait le monde des femmes, car sa souffrance est essentiellement d’origine féminine, ce monde de pleurs injustifiés, de magiciennes, de despotisme, de jalousie, de rancune et de tromperie. La pire ennemie des femmes chez nous, dit la narratrice, n’est que sa pareille. C’est ainsi qu’elle ‘’ne peut être l’amie d’aucune femme’’, et se moque de surcroit de ces soi-disant militantes qui bataillent pour ravir leur droit :

Des années plus tard, elle entendit les femmes combattre autour d’elle, demandant la restitution de leurs droits, criant à l’injustice de l’homme et de la société, voulant être perçues différemment, non plus comme des êtres inférieures ou esclaves mais comme des personnes à part entière, l’égale de tout le monde. Liberté, respect et justice sont leurs préférences. Mais elle avait vu souvent l’hypocrisie au fond de leurs regards. Laila savait qu’elles se jouaient une grande comédie, car ces hommes auxquels elles réclament aujourd’hui ces idées ne sortent-ils pas de leurs propres entrailles ? Ne sont-ils pas le fruit de leurs intimes convictions ?[30]

Dans La répudiée, Touria Oulehri met en scène les tracas de la femme répudiée, ses obsessions quotidiennes, ses peurs et ses angoisses. Quoique jouissant d’une autonomie matérielle, le divorce pour Niran est un choc qui a ébranlé toutes ses certitudes auxquelles elle croyait auparavant. L’échec en amour, suite à sa stérilité, est devenu une aporie à laquelle elle n’a pu donner de réponse. Niran ne peut plus empêcher son conjoint de se remarier car l’appel de la progéniture, comme le veut sa famille, est irrésistible. Dès l’incipit, la narratrice met le lecteur au cœur de son drame :

Une ville fantôme où mon cœur, hier encore comblé, lutte contre l’angoisse et la peur du lendemain…[31]

Niran n’est plus cette fille gaie, joyeuse, ambitieuse et révoltée comme elle l’était à la mission française. Sa situation de femme divorcée est devenue une monomanie, une voix qui ne la quitte pas et qui lui rappelle chaque fois sa nouvelle condition :

Une voix dont je connais les moindres intonations silencieuses, prend un malin plaisir à me répéter ce terme humiliant qui porte en lui tout le mépris de l’être humain, toute l’injustice d’une situation juridique insupportable[32].

Son obsession s’accentue beaucoup plus quand elle se projette dans ces femmes enceintes qui lui rappelle sa blessure abyssale : une femme stérile ne ressemble à aucune autre :

Depuis quelques mois déjà, j’avais en horreur l’idée de sortir car j’avais l’impression que les rues n’étaient peuplées que de femmes enceintes. L’explosion démographique, partout visible dans les rues de la ville, me donnait le sentiment d’être la seule femme stérile du pays[33].

Dans Le bonheur se cache quelque part, Siham Abdellaoui met en scène à travers seize nouvelles les hantises, les obsessions, les fantasmes, les frustrations, les craintes, les aspirations et le déchirement de la femme marocaine ‘’moderne ‘’entre le devoir conjugal contraignant et son aspiration à la liberté. En dressant des portraits différents, mais pourtant presque semblables de la femme marocaine, Siham Abdellaoui peint cette situation de tourmente infinie dans un style sans fard qui dévoile le malaise du couple qui persévère dans la monotonie. Le bonheur, si bonheur il y a, n’est pas dans ce foyer, pourtant aisé, mais quelque part ; ailleurs dans une nouvelle vie interdite, mais fortement convoitée. Le recueil s’ouvre sur le malaise de Houda qui vit dans une obsession perpétuelle d’une éventuelle trahison de la part de son mari. Les hommes sont pareils ; tous sont des coureurs de jupons comme son mari Said, comme son propre propre père d’ailleurs qui trompait sa mère, une femme affable qui cache ses ‘’souffrances et ses tourments à ses enfants, acceptant tout avec résignation.’’[34] Laila, fonctionnaire et mère d’’enfants, perd pourtant goût à la vie du couple, auprès d’un mari soupçonneux. Elle n’a plus envie de rentrer chez elle et préfère s’évader dans la ville au péril de sa vie :

Elle n’a plus aucune envie de rentrer dormir, de se retrouver seule avec son époux. Elle regarde la lune éclatante et noble, nue, offerte, qui trône, simple, prodigieuse dans le ciel ensemencée d’étoiles ; La lune l’inonde de sa lumière, l’attire comme un aimant, lui crie d’aller, de courir de s’évader, de s’extirper de cette prison où elle est cloitrée[35].

Nadia qui se sépare de son mari après quinze ans de vie en couple, entreprend des aventures amoureuses pour ‘’rattraper le temps perdu’’ avec son ex-mari, homme rustre et borné. Ses amourettes avec Hamza s’avèrent de pures illusions malgré sa conviction qu’il est ‘’le premier, l’unique, le véritable.’’

Cette thématique qui se dégage de ces différentes histoires nous laisse croire que la vie que mène chacune des écrivaines oriente peu ou prou son œuvre. L’attention portée sur sa vie privée n’est certainement pas un choix anodin, la raconter dans ses détails n’est pas exempt non plus d’une quelconque finalité.

La souffrance comme aiguillon de la créativité

Les quelques exemples que nous venons de voir nous amène à dire finalement que la littérature féminine marocaine tire sa sincérité d’une thématique du vécu. Ceci dit, la littérature féminine marocaine ne relève pas d’une écriture réservée à une élite de personnes oisives qui comblent leur temps vide par des histoires imaginaires, et n’ont par conséquent pas besoin de passer par des épreuves, ou des moments d’intenses émotions pour pouvoir écrire. La question qui se pose alors : Peut-on transformer sa souffrance en création ?

En réalité, tout le monde souffre, passe par des moments difficiles dans sa vie, mais tout le monde ne peut devenir à l’issu de cette souffrance écrivain, peintre ou sportif de renom. Sigmund Freud parle de l’ ‘’énergie psychique’’ que nous pouvons déployer, ou bien suivant des ‘’processus primaires’’, ou bien des ‘’processus secondaires’’.[36] Les processus primaires relèvent de la circulation libre et inconsciente de l’énergie en vue d’atteindre un ‘’plaisir’’ via les voies les plus courtes, alors que les secondaires relèvent du ‘’lié’’. Celles-ci œuvrent suivant une voie détournée dans une parfaite conscience, parce qu’elles sont gouvernées par ‘’le principe de la réalité’’ afin de satisfaire le désir, mais par des voies détournées. Nous avons l’impression que les écrivaines marocaines sont devenues écrivaines par la force des choses. C’est suite à une dure réalité, un trauma, une blessure qu’elles ont pris la plume pour crier leur colère contre une société phallocratique.

Est-ce que donc l’affect en tant qu’état d’esprit pénible post traumatique peut-être un mobile suffisant pour écrire sa vie ? Et, si c’est le cas, dans quel objectif, sachant que toute activité humaine est organisée en vue d’une fin ?

L’écriture féminine marocaine est l’expérience de moments pénibles, des moments de crise ; et il parait bien qu’elle vient en urgence pour rendre l’existence facile à supporter, car derrière toute histoire, il y a une blessure. L’écriture est ainsi une pratique apaisante ; elle est le moyen conventionnel pour transcender sa souffrance, mais aussi pour répondre à un manque comme étant une notion qui radicalise leur écriture : manque d’affection, manque de respect et manque de liberté. S’ajoute au manque la notion de la peur, une peur d’un futur incertain dans un pays où les législations en matière des droits de femmes achoppent encore sur des revendications qu’elles croient légitimes. La répudiation qui était un droit exclusif du mari, la polygamie qui était autorisée sans son consentement, le harcèlement sexuel qui reste impuni par la loi, ou encre le divorce qu’elles ne pouvaient jamais réclamer n’en sont que des échantillons[37]. La lecture psychanalytique que nous appliquons sur les textes féminins marocains tente de scruter l’inconscient qui ‘’parle’’ à travers surtout les fantasmes de leurs auteurs. Freud tentait, à juste titre, de démasquer derrière le discours conscient les ‘’désirs refoulés’’ et mettre en lumière les processus de condensation et de déplacement à l’œuvre, les déformations engendrées par la censure[38]. Ainsi, écrire pour une femme qui souffre, en l’occurrence la romancière marocaine, est loin d’être un jeu d’enfant ou une activité similaire. C’est une écriture qui sert d’espace où tous les non-dits peuvent s’exprimer ; c’est une écriture tellement consciente qui soulage et aide à faire comprendre pour changer.

L’écriture féminine est plutôt un cri de colère et d’impuissance afin de décharger sa haine, sa souffrance intérieure, de se délivrer des maux du quotidien à travers l’écriture, pour au moins se soulager. C’est ainsi qu’on peut dire que ces deux notions du manque et de peur- très présentes dans le parcours de nos écrivaines- sont étroitement liées à leurs vies qui se voient l’aiguillon de toute leur créativité :

Crise de l’identité, tentative d’une affirmation de soi, remise en question d’une société tournée vers le passé : tels sont- on l’aura compris- les axes thématiques fondamentaux auxquels cette littérature se trouve ‘’naturellement’’ obligé de s’attaquer. Ils dénotent un net attachement au réel et au référent social[39].

En matière de création, Chantal Thomas dit qu’elle ne peut être dissociée de la souffrance, du vécu comme matière brulante dont l’œuvre ne pourra jamais s’éloigner. Ecrire est une façon de donner corps à ses révoltes et ses souffrances que l’on peut déduire dans l’économie textuelle :

La création a à voir avec la vie et vivre, avec la souffrance ; donc créer a forcément à voir avec elle aussi. Mais l’artiste peut décider de faire de la souffrance le sujet de son œuvre, ou pas. Bien sûr, les artistes ont une sensibilité exacerbée, mais il est trop simple de déduire que l’œuvre est un reflet de la souffrance[40].

En effet, toutes les émotions provoquées chez l’être humain relève du monde extérieur. La peur et l’angoisse permanentes que ressentent les écrivaines marocaines sont des émotions fortes et intenses qui débouchent sur un malaise permanent. Pour cause la société marocaine, et l’écriture s’avère non seulement un moyen pour montrer la laideur d’une société machiste, mais aussi pour apaiser sa souffrance. Derrière chaque histoire, il y a une blessure, et, l’écriture fonctionne comme une soupape de sécurité pour la survie et non pour la dépasser :

Pour écrire, il faut avoir souffert. Il n’y a pas d’écriture sans souffrance. Il n’y a pas d’art sans blessure, une blessure béante ouverte. Je crois que les artistes sont des gens qui souffrent, et cette souffrance ne peut être colmatée, ne peut être dépassée, non jamais elle ne peut être dépassée[41].

Freud est considéré comme étant le premier à avoir étendu le champ de la psychanalyse à des domaines variés. Elle n’est pas restée cantonnée dans le champ clinique, mais elle a pu investir le champ de la politique, de l’anthropologie voire de la culture pour toucher à l’œuvre d’art et la création littéraire de manière général. La révolution qu’il a faite, c’est qu’il a désintégré le sujet humain (la conscience) en trois parties : le Ça, le Moi et le Surmoi.[42] Si le Ça constitue la partie des instincts et des désirs inavoués et refoulés (l’inconscient), et qui tendent à satisfaire les besoins pulsionnels suivant le principe de plaisir, ces besoins restent tout de même canalisés par le Moi qui est la partie consciente. Et c’est là où intervient la sublimation pour réaliser ce plaisir de manière détournée par l’art.

Dans Trois essais sur la théorie sexuelle[43], Freud a essayé d’expliquer la sublimation pour rendre compte de la création littéraire, artistique et intellectuelle. C’est une pulsion qui désigne ‘’une application à un autre domaine où des réalisations socialement plus valables sont possibles’’. Dans le cadre de la sublimation, le but de la pulsion est dévié, et, à la différence du symptôme névrotique et, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale. La pulsion est donc dite sublimée lorsqu’elle est déviée vers un nouveau but non sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés.

La transformation d’une activité sexuelle en activité sublimée nécessite un temps intermédiaire où la libido fait son retrait, connait un relâchement sur le Moi pour rendre possible la sublimation[44]. Celle-ci est obligatoire pour atténuer du moins cette souffrance due à la libido, chose qui n’est possible que rarement d’ailleurs chez la femme en comparaison avec l’homme. Ceci explique l’inadéquation ou la rareté des performances féminines socialement valorisées en matière de création entre l’homme et la femme, car ‘’les femmes, dit-il, peu aptes à la sublimation, souffrent d’un trop-plein de libido[45]”.

C’est ainsi que l’on peut dire que l’écriture s’avère un moyen thérapeutique, une ‘’cure analytique’’ du sujet. Dans ‘’ L’écriture, une activité structurante en soins infirmiers, Margot Phaneuf qui a mené une carrière dans divers secteurs des soins infirmiers auprès des patients qui souffrent, a montré que l’écriture qu’elle faisait subir à ses patients est porteuse de cette capacité d’exutoire, de délivrance du quotidien, d’ouverture à la réflexion, à l’expression de soi et au vagabondage de l’esprit dans des sphères plus poétiques et plus agréables[46]. C’est pourquoi, que ce soit par l’essai, par la poésie ou par le journal personnel, tous ces genres d’écriture offrent au malade un moyen structurant et inhibiteur de la souffrance. C’est un lieu où tous les non-dits peuvent s’exprimer.

L’investissement intense dans l’écriture, la motivation ardente à sa poursuite, donne sens et affectent même la vie des romancières marocaines. Cet état d’attention, d’absorption totale dans modifie même notre leur état de conscience. Il les aide à transcender les difficultés du quotidien, au point de se redonner confiance. Dans cet ordre d’idée, l’écriture peut servir de moyen de mettre en mots l’indicible, de signifier l’ineffable dans un objectif thérapeutique.

Des mots en tant que mécanisme de défense

Ecrire, peut être à l’origine d’une injustice, mais il peut découler également de la déréliction, ce sentiment d’abandon et de solitude morale. Se retirant du monde, la feuille devient ainsi le support de la fureur, de la haine, de l’ennui et du désarroi. Ainsi conçu, l’acte d’écrire comporte une contradiction : on se retire du monde pour écrire dans l’isolement, mais écrire est, dans le même temps, une façon de rompre cet isolement. Marguerite Duras dit qu’ « Ecrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ».[47] Et si nos écrivaines ont ‘’hurlé sans bruit’’ pour crier leur colère, c’est qu’elles ont préféré de le dire en français, une langue qui leur permet d’écrire sans craindre ce ‘’surmoi parental’’ dont parle Jean Déjeux. Elles sont d’ailleurs plus osées que leurs homologues arabophones :

Le romancier ou l’auteur du récit s’exprime en français, la langue étrangère qui permet de sortir de la fusion maternelle, du surmoi parental et de celui du groupe. Le français permet la transgression des tabous et de la loi du groupe par la langue dite marâtre, le romancier désintègre la langue maternelle, sort du ‘’nous’’ et de la matrice et échappe à la fusion incestueuse[48].

Changer sa souffrance en mots, c’est l’objectiver ; c’est la changer en objet extérieur avec lequel on peut prendre ses distances afin de mieux l’examiner et même le contrôler. Ecrire se conçoit comme une sorte de ‘’paratonnerre’’ contre les foudres de la déraison, voire la folie qui puissent affecter le Moi. Freud parle de ‘’mécanismes de défenses’’ qui désignent ‘’tous les stratagèmes ou procédés dont se sert le Moi dans des conflits éventuellement névrotiques »[49]. Ces ‘’mécanismes de défense’’ mobilisent différents types d’opérations psychiques dans le but de réduire cette tension psychique interne et, par conséquent, protéger sa cohésion et son équilibre.

Le mécanisme de l’écriture vise ainsi une adaptation pour déjouer la dépression, l’hystérie ou même la folie. C’est un acte sublimatoire qui pousse le sujet ‘’inconsciemment’’ à mettre en œuvre des moyens de défenses pour rendre la réalité moins menaçante chose qui se fait, entre autres, par le recours à l’écriture, la peinture, la musique ou la lecture[50]. Pratiquement, dans tous les romans de nos écrivaines, le recours à la sublimation est de mise. Tous les personnages, avec lesquels elles se confondent à bien des égards, recourent à une pratique d’un moyen de défense. Dans Une femme tout simplement, Laila recourt à l’écriture où elle espère trouver le salut :

Aujourd’hui, face à moi-même, je sens une irrésistible envie de faire le point. Je sais que ce besoin d’entreprendre un voyage intérieur est né de mon acharnement à tenter de ne pas me tromper sur ce qui est fondamental pour moi : l’orientation que je vais donner à ma vie. Et je me laisse assaillir par mes souvenirs, aspirer par le passé. Je ne cherche plus à camoufler en moi ces émotions et ces images qui me torturent. Je les libère une à une, crues[51].

L’écriture lui sert d’exutoire pour décompresser ; c’est une thérapie par les mots. Elle s’en sert non seulement pour apaiser ses inquiétudes, mais aussi pour une réappropriation de soi et de sa vie intérieure[52]. Cet effet thérapeutique naît de la liberté de tout dire, de ‘’se vider le cœur’’, d’exorciser ses démons. Lire peut procurer le même effet, un effet contre l’anéantissement et la solitude :

Elle n’oubliera jamais cette phrase qu’elle avait entendu dans un film ‘’on lit pour savoir que nous ne sommes pas seul’’.
Leila comprend son amour pour les livres, sa passion pour les personnages, elle se trouvait un peu dans chacun des gens qu’elle rencontrait dans les histoires. Elle traversait des vies, elle se faisait ami d’un tel personnage ou ennemi de l’autre ; elle avait l’impression d’exister de multiples manières[53].

Peindre et lire faisaient partie de sa vie intime comme rêver, manger ou dormir. Elle s’y donnait instinctivement quand l’envie l’en tenait puis il pouvait s’écouler des jours avant qu’elle ne tienne un pinceau ou un livre. Il n’y avait là aucune obligation qui la contraignit, qui la fixât à un repère, d’espace ou de temps[54].

Mais la question qui se pose, est-ce que le recours à ces ‘’mécanismes de défenses’’, en l’occurrence l’écriture, est susceptible d’aider à dépasser son état post-traumatique ? Puisse ce recours servir de dérivatif et alléger enfin cette sensation de souffrance perpétuelle qui affecte la vie suite à la perte d’un être cher ?

Avec le désenfantement, récit pas comme les autres de Ghita El Khayat, les mots cessent d’être un subterfuge à la souffrance quand celle-ci atteint son point paroxystique. C’est un récit écrit suite à la disparition de l’unique fille de l’auteur. C’est une douleur à chaud qu’elle essaie de transcrire de sa situation de femme désenfantée. Les mots, face auxquels la souffrance a acquis une certaine résistance, cessent non seulement d’en être un dérivatif mais aussi de l’exprimer. Tentée par tous les moyens pour oublier : le sommeil, l’anesthésie, le rêve, l’écriture, la mort, la recherche d’un nouvel amour, la consolation en Dieu ou même la démence, elle n’y arrive pourtant pas. Elle frôle l’hystérie : ‘’J’ai envie de tout casser de sortir ce dimanche matin comme une folle dans les rues et de hurler à la mort.’’ Mais, elle se ressaisit et refuse pourtant tout pour rester ensevelie dans ses douleurs :

Si je prenais le chemin de la consolation, je ne serai qu’une mère indigne de moi-même. Ce sont ceux qui ne savent pas aimer qui se sentent un jour apaisés. (…) Moi je suis en dehors de tous les deuils possibles. Je refuse de faire le deuil et d’en entendre parler[55].

Déboussolée, la narratrice vit, en fait, toutes les contradictions possibles. Sous le choc de la perte de sa fille unique, elle vit cette expérience de trauma aux limites bien reconnaissable en psychologie clinique. Cette expérience s’apparente à l’expérience du délire (en tant que perte de contact avec la réalité). La narratrice vit en effet un état similaire ; d’une part par ce sentiment d’une voix qui l’habite, d’autre part, parce qu’elle parle à sa fille déjà morte :

C’est faux. Une voix m’habite
A l’impératif, elle me dicte de me lever, de briller
D’être jeune, sainte et belle.
Le plus bizarre est que je suis tout cela et bien plus
Car détachée et altière.
J’ai enfin dépassé mon humilité naturelle ;
Je suis belle et je le porte.
Nous sommes jeunes et belles.
Nous nous le serons toujours.[56]

Ce malaise post-traumatique lui enlève tout envie de vivre après la disparition de sa fille. Elle cesse de construire son monde avec l’autre ; elle se réjouit même de sa sénilité qui l’approche davantage de la mort :

J’ai donc perdu dix ans de ma longévité possible ou programmée. Et c’est tant mieux puisque cela m’évitera dix ans de plus à souffrir, cellule par cellule, atome dans molécule[57].

Si écrire est un moyen de se dérober à sa souffrance, de la significantiser (la transformer en signifiant), il est à remarquer que cet acte, situation paradoxale d’ailleurs, sert de moyen pour la convoquer davantage. La narratrice refuse dans Le désenfantement de faire le deuil de sa fille ; elle persévère dans la douleur et vit au jour le jour sa souffrance qui ponctue son temps qui refuse de s’écouler. C’est une souffrance datée (le récit s’apparente au journal intime) qu’elle aime vivre à chaud, qu’elle aime voir croissant :

La littérature n’est pas adéquate à ce que l’on ressent car elle est impuissante à transcrire et transmettre fidèlement ce que nous ressentons et ce qui est indescriptible dans les sinuosités de notre cœur et de notre esprit[58].

Conclusion

Comment lire encore la littérature féminine marocaine ? Question légitime s’il en fut. Se contenter de dégager sa thématique sera une lecture tronquée, incomplète qui arrive certes à sonder les anfractuosités de leur âme, mais n’arrive pas par contre à toucher la fonction de l’écriture. Se contenter d’aborder son esthétique sera un travail peu fructueux vu cette absence du travail formel qui n’est pas en vue. Ce sont des écrivaines qui décrivent le monde à travers le filtre de leurs propres subjectivités. Ce qui est certain, c’est qu’à travers leur texte, nous sentons cette sincérité dans la relation qui nous met face à nous-mêmes. Ce sont des textes qui nous mettent encore face à l’autre, à ses désirs et ses problèmes auxquels chacun pourrait s’identifier. La littérature féminine marocaine est un acte illocutoire, un message indirect adressé à qui veut le capter pour que la situation d’adversité ne doive pas s’éterniser. C’est une littérature dont la sociocritique et la psychanalyse trouveront leur terrain de prédilection, car c’est le gémissement d’un être frêle qui réside derrière l’œuvre, dans l’œuvre au prix de mille souffrances.

[1]. « Et que disent- elles? En un mot, le non-dit d’autrefois; ce que la morale, les conventions, les interdits familiaux ou autres leur défendaient d’exprimer. Toute pudeur, toute crainte écartées, elles rapportent, parfois avec véhémence, leurs humiliations, leurs frustrations, leurs rancunes, leurs revendications. » André BOURIN, Aujourd’hui: roman féministe ou roman féminin ? « Les romancières devant la société de leur temps » Cahiers de l’AIEF ,no 46, mai 1994, pp. 129-143.
[2].En comparaison avec la littérature féminine française qui s’était déjà affirmée au XIX e siècle, la nôtre se trouve à l’opposé notamment sur le plan thématique qui traite notamment de la souffrance. En plein courant romantique français, la littérature française sentait vraiment l’odora di femina en chantant le sentimentalisme. Cf. Béatrice SLAMA, De « la littérature féminine » à « l’écrire femme ». Différence et institution, Littérature, n°44, L’institution littéraire II, 1981, pp. 51-71.
[3].La littérature féminine marocaine est une littérature qui se dresse majoritairement en situation de déni d’une société encore masochiste, et qui menace par conséquent toute son organisation qui doit être fondée sur le rationnel et non le passionnel. C’est contre cette mentalité passéiste que se dresse une littérature féminine de revendication.
[4].Voir Abdeljlil LAHJOMRI, ‘’La littérature marocaine de langue française entre le thérapeutique et l’esthétique’’, Libération, 16 août 2011.
[5].Rachida YACOUBI, Ma vie, mon cri, Casablanca, Eddif, 1995 ; Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, Casablanca, Afrique Orient, 1999 (roman) ; Femmes inachevées, Marsam, 2010 (nouvelles) ; Touria OULEHRI, La Répudiée, Casablanca, Afrique Orient, 2001 (roman) ; Bahae TRABELSI, Une femme tout simplement, Casablanca, Eddif, 2002 (roman) ; Souad BAHECHAR, Le concert des cloches, Casablanca, Le Fennec, 2005 (roman), Rita EL KHAYAT, Le désenfantement, Casablanca, Editions Aini Bannai, 2002 (récit); Siham ABDELLAOUI, Le bonheur se cache quelque part, Casablanca, Le Fennec, 2006 (nouvelles) ; Siham BENCHEKROUN, Oser vivre, Casablanca, Eddif, 2002 (roman) et Les jours d’ici, Casablanca, Editions Empreintes, 2003 (nouvelles).
[6].Jean DEJEUX, La littérature féminine de langue française au Maghreb, Paris, Editions Karthala, 1994, p. 46.
[7].Durant trois décennies consécutives, le champ littéraire francophone marocain était purement l’apanage des écrits masculins. Cette période était marquée essentiellement par des romans d’accès difficile où l’exploration formelle était de mise, notamment avec A. Khatibi, Mohammed khair Eddine. Les romans de T. Benjelloun n’en étaient pas moins clairs vu cette idéologie subtile qu’ils véhiculaient à travers l’oralité.
[8]. Il importe bien de faire une distinction entre les deux termes, douleur et souffrance, qui passent pour des synonymes. La notion de la douleur se rapporte à ‘’une sensation immédiate’’ qui peut être tue ou criée. Alors qu’avec le mot souffrance, ‘’l’accent ne porte pas sur le mal lui-même, mais sur le fait qu’on adopte une attitude plus ou moins consciente face à la douleur subie’’. C’est ainsi que la souffrance se représente la douleur ‘’en formes articulées’’. Voir Piroska ZOMBORY NAGY et al, ‘’Pour une histoire de la souffrance : expressions représentations, usages, Du bon usage de la souffrance’’, Médiévales, vol. 13, 1994, pp. 5-14.
[9].Jean FOUCART, Sociologie de la souffrance, Bruxelles, De Boeck Université, 2004, p. 10.
[10]. Marc GONTARD, Le Moi étrange : littérature marocaine de langue française, Paris, l’Harmattan, 1993, p. 181.
[11].Farida BOUHASSOUNE, ‘’La littérature marocaine féminine de langue française : la quête de nouvelles valeurs’’, in Littératures frontalières, Universita di Trieste, 20, Anno X, Luglio-dicembre, 2000, p. 49.
[12].Serge DOUBROVSKY, Pourquoi la nouvelle critique ?, Critique et objectivité, Mercure de France, 1967, p. 46.
[13].Jean-Pierre RICHARD, L’Univers imaginaire de Mallarmé, Paris, Seuil, 1961, p. 53.
[14].Il n’en reste pas moins qu’il y ait des textes de la littérature féminine qui font preuve de techniques narratives qui donnent vraiment du fil à retordre au lecteur, notamment au niveau des symboles qu’il faut interpréter pour comprendre l’œuvre. C’est le cas à titre d’exemple de L’histoire peut attendre (2006) de Rachida Madani. Il en va ainsi mais avec des degrés moindrespour des romans qui utilisent des prolepses et des analepses à outrance comme dans Oser vivre de S. Benchekroun ou La répudiée de Touria Oulehri.
[15].Serge DOUBROVSKY in ‘’La crise de la critique française’’, Liberté, vol. 10, no 3, 57, 1968, p. 11.
[16].Fondée en février 1986, la revue Kalima, d’obédience féministe, s’intéressait déjà aux problèmes des femmes marocaines avant qu’ils ne soient traités par la fiction. En tant que première revue féminine au Maroc, sa thématique tournait essentiellement autour de leurs préoccupations les plus intimistes jusqu’à son arrêt en mars 1989.
[17].Bien que le Maroc soit doté d’un arsenal juridique statuant sur la femme, il achoppe encore sur la plan de l’exécution. Ceci montre que c’est, plutôt, question de mentalité et non de lois. En 2002, le Parlement marocain a adopté le nouveau Code de la famille qui a remplacé l’ancien texte de la Moudawana (statut de la femme), promulguée en 1958. L’instauration de l’égalité entre l’homme et la femme- en matière de droits et obligations- passe, autant par le changement de mentalités que par des réformes législatives et juridiques. Il n’en reste pas moins que des revendications sont tellement poussées qu’elles réclament le partage de l’héritage à égalité selon l’article 16 des Nations Unies, et non selon la part double de l’homme qui lui revient de plein droit selon la chari’a. Dans son dernier rapport du 20 octobre 2015, le CNDH précise que c’est ’’ les médias, l’éducation et l’enseignement qui dénigrent la légitimité de la femme ».
[18].Siham Benchekroun, Les jours d’ici, Casablanca, Editions Empreintes, 2003, p.96.
[19].Dans son ouvrage, Le roman à thèse ou l’autorité fictive, Susan RUBIN SULEIMAN définit le roman à thèse comme ‘’un roman réaliste (fondé sur une esthétique du vraisemblable et de la représentation) qui se signale au lecteur primordialement comme enseignement tendant à démontrer la vérité la vérité d’une doctrine politique, philosophique, scientifique ou religieuse.’’, Paris, PUF, 1983, p. 14.
[20].Siham BENCHEKROUN, Les jours d’ici, op.cit., p. 7.
[21].Siham BENCHEKROUN, Oser vivre, Casablanca, Eddif, 2002, p. 69.
[22].Ibid, p. 132.
[23].Bahaa TRABELSI, Une femme tout simplement, Casablanca, Eddif, 2002.
[24].Ibid., pp. 180- 181.
[25].Ibid., p. 190.
[26].Souad BAHECHAR, Le concert des cloches, Casablanca, Le Fennec, 2005, p. 14.
[27].Ibid, p. 169.
[28].Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, Casablanca, Afrique Orient, 1999, p. 18.
[29].Pierre DACO, Comprendre les femmes et leur psychologie profonde, Editions Marabout, 1972, p. 67.
[30].Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, op.cit., p. 80.
[31].Touria OULEHRI, La répudiée, Casablanca, Afrique Orient, 2001, p. 9.
[32].Ibid., p. 11.
[33].Ibid., p. 23.
[34].Siham ABDELLAOUI, Le bonheur se cache quelque part, Casablanca, Le Fennec, 2006, p. 10.
[35].Ibid., p. 65.
[36].Voir Sigmund FREUD, « Esquisse pour une psychologie scientifique », La Naissance de la psychanalyse, Presses Universitaires de France,‎ 1996.
[37].La Moudawana ou Code du statut personnel marocain est le droit de la famille marocain codifié en 1958 sous le règne du roi Mohammed V. Ce code a été amendé une première fois en 1993 par Hassan II, puis révisé en février 2004 par le Parlement marocain et promulgué par le roi Mohammed VI le 10 octobre 2004. Cette dernière révision améliore entre autres les droits des femmes.
[38].La lecture psychanalytique des œuvres permet de découvrir-selon Freud- la vie fantasmatique de leurs écrivains pour être en mesure d’élucider la façon dont fonctionne leur psychisme. Dans son œuvre Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen (1907), Freud cherche l’auteur du roman derrière son héros à traversune nouvelle publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen.
[39].Farida BOUHASSOUNE, op.cit., p. 50.
[40].Chantal THOMAS, Souffrir, Paris, Éditions Payot, 2004.
[41].Rachid BOUDJEDRA, ‘’Il n’ ya pas d’écriture sans souffrance’’, Le café littéraire, mars 2009, site : http://bgayetcafelitteraire.over-blog.net/article-29279432.html
[42].Sigmund FREUD, Le Moi et le Ça (1923), Paris, Payot, coll. “Petite Bibliothèque Payot”, 2010, p. 47.
[43].SIGMUND FREUD, Trois essais sur la théorie sexuelle, (1905), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1989.
[44].Pour concrétiser sa théorie de l’inconscient, Freud recourt à l’analyse d’œuvre d’art et en particulier à la lecture de romans ; il a tendance à lire les œuvres en cherchant en elles la personnalité de leur créateur ou sa pathologie psychique, parce que « les forces utilisables pour le travail culturel proviennent ainsi en grande partie de la répression de ce qu’on appelle les éléments pervers de l’excitation sexuelle ».
[45]. Sigmund FREUD, Totem et tabou, Paris, Points, 2010, p.58.
[46]. MargotPHANEUF, L’écriture, une activité structurante en soins infirmiers.
[47]. Marguerite DURAS, Écrire, Paris, Coll. Folio, no 2754, 1995, p.28.
[48].Jean DEJEUX, « L’émergence du je dans la littérature maghrébine de langue française’’ in Association pour l’étude des littératures africaines et le centre d’études littéraires francophones et comparées, Université Paris Nord, Autobiographies et récits de vies en Afrique, Itinéraires et contacts de cultures, Vol. 13, L’Harmattan, 1991, p, 28.
[49].C’est Freud qui est le premier à utiliser le terme. Il définit les mécanismes de défense comme les différents types d’opérations dans laquelle peut se spécifier la défense. On s’accorde à dire que les mécanismes de défense sont utilisés par le Moi. Anna Freud reprend son père dans son ouvrage Le moi et les mécanismes de défense (1936). Elle présente la défense comme ‘’une activité active et indépendante du Moi destinée à protéger le sujet contre une grande exigence pulsionnelle’’.
[50].Parmi les mécanismes de défense, l’on trouve à part la sublimation le refoulement, l’identification, la projection, la régression, le déni, la dénégation, les transformations réactionnelles et le déplacement… voir Henri CHABROL, ‘’Les mécanismes de défense’’, Recherche en soins infirmiers n° 82 Université de Mirail, Toulouse – septembre 2005, pp.31-42.
[51].Bahaa TRABELSI, op. cit., pp. 8-9.
[52].Dans l’une de ses déclarations au Canal U de Rennes 2, Bahaa Trabelsi dit : ‘’Je ne me considère pas comme une romancière engagée. Je suis une romancière, tout court…. J’écris mes romans assez bohème. Il n’y a aucune cause, aucune lutte, aucune revendication, il y a juste peut-être une sorte de thérapie et par la suite l’expression d’un vécu de rencontres, quelque chose comme ça. Je ne me considère pas comme une romancière engagée. Je le suis peut-être par la force des choses ?» site : https://www.canal-u.tv/video/…2…/bahaa_trabelsi_02_ses_romans.725
[53].Houria BOUSSEJRA, Le corps dérobé, op.cit., p 75.
[54].Siham BENCHEKROUN, Oser vivre, op.cit. p. 141.
[55]. Rita EL KHAYAT, Le désenfantement, op.cit. p. 22.
[56].Ibid., p. 25
[57]. Ibid., p. 13.
[58].Ibid., p.29.

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La rhétorique de l’interrogation

La rhétorique de l’interrogation dans l’oeuvre d’Abdelkébir Khatibi.

L’ œuvre de Khatibi interpelle par le nombre impressionnant d’interrogations qui foisonnent dans ses textes. D’un nombre qui avoisine pratiquement des dizaines d’interrogations dans chaque œuvre, celles-ci se partagent des réflexions philosophique, littéraire, politique et sociologique. Son écriture ne saurait -parait-il- avancer sans le recours systématique à l’interrogation. Celle-ci s’avère tantôt un alibi à l’argumentation, tantôt à la narration ou à l’essai. Et bon nombre en concerne aussi bien le moi de l’auteur que celui du lecteur dont il suscite parfois son raisonnement, son avis et son intelligence dans le principe de la coopération. Par cette implication du lecteur, l’on sent qu’il y a la concrétisation d’une altérité que l’auteur affiche le long de ses œuvres. Or, la majorité de ces questions ne semblent pas nécessaires, ni n’entrainent irrémédiablement des réponses. Elles ont certes une valeur suspensive de vérité, mais elles sont tout de même utiles, ne serait-ce que pour maintenir l’attention de ce lecteur dans une sorte de fonction phatique. En outre, ces questions qui ne cessent de se relayer, permettent de mettre de l’ordre dans les idées et d’analyser le problème sous ses différentes facettes pour se permettre une construction de réponses très élaborées. C’est l’une des caractéristiques de l’écriture de Khatibi.

Dans les paragraphes qui suivent, nous essaierons de montrer la fonction et le fonctionnement de l’interrogation dans l’économie textuelle de quelques ouvres de Khatibi, tous genres confondus[1]. Par un repérage d’exemples, nous nous focaliserons sur le questionnement précis qui porte sur les questions philosophique et sociologique qui ont trait à démêler l’écheveau de cette inextricable question de l’identité et de l’altérité qui hante l’écrivain. Nous montrerons, par la suite, comment fonctionne, d’un point de vue formel, cette interrogation chez Khatibi. Enfin, ce sera encore l’occasion de montrer cette interdépendance entre le questionnement et l’essai comme genre littéraire purement spéculatif. Ceci nous oblige en premier lieu de faire un tour sur l’épistémè de l’écriture de Khatibi qui se base sur le questionnement, ne serait-ce que pour montrer le fondement esthétique de ce recours.

I. L’épistémè de l’écriture de Khatibi

A lire Khatibi, on a vraiment du mal à dire qui du poète, du sociologue, du romancier, du sémiologue ou de l’essayiste est en train de s’exprimer, d’autant plus que même lorsqu’il s’est engagé dans l’un de ces genres, non seulement les autres ne le hantent point, mais au moment de sa parturition, son écriture subit, entre autres, les influences du littéraire, du philosophe, du critique, du poète et primordialement du sociologue qu’il est. Il est donc de toute impossibilité que l’on subvienne à tout dire dans un espace aussi bref que celui d’un article.

Poussé par la curiosité et l’esprit intellectuel de l’érudit, Khatibi se voit un écrivain polygraphe qui écrit non seulement pour soi, mais -peut-être en premier lieu- il écrit pour le lecteur, d’où la présence constante des apostrophes et des métatextes. D’un point de vue sémiologique, il est l’anthropologue qui étudie et visualise les aspects sociaux, culturels et artistiques du corps oriental. Khatibi a les sens fin, le regard inquisiteur, l’intelligence raffinée et la culture suffisante qui dépasse l’apparence des choses pour aller au-delà de ce qui est communément vu et traité. De formation sociologique, il a su en tirer profit pour appliquer les lois de la discipline et la faire dialoguer avec d’autres sciences humaines :

Nous avons besoin également de la raison sociologique dans le domaine des applications… il y a le problème des classes, le problème de la marginalisation des zones rurales et les influences des civilisations du monde sur la société maghrébine… et tout cela a besoin d’une analyse sociologique et d’une sociologie qui dialogue avec d’autres disciplines comme c’était le cas dans les années soixante où il y avait un dialogue avec l’histoire, la géographie et l’économie[2].

En fin sémiologue, Khatibi a cet art de poser les questions comme étant le garant d’une juste spéculation, de réponses sûres et mesurées. Le potentiel et les possibilités de la sémiologie le hantent depuis ses tout premiers débuts dans la recherche :

La sémiologie est peut-être un simulacre de science, comme toutes les sciences humaines qui sont handicapées par la référence aux sciences dites pures, mais j’y trouvais un mode sensible aux formes, aux rythmes, aux conventions de la pensée et de l’art. Ainsi, je continuais à explorer les signes greffés sur le corps, le tatouage en particulier. Voici une marque indélébile que le sociologue ou l’ethnologue considère surtout comme rite de passage. Or, je voulais surprendre le monothéisme dans ses interdits et sa permissibilité quant au corps. Comment s’approprie-t-on son corps ? Et quand on le donne, à qui ? À qui le sacrifie-ton ? À Dieu ? Aux hommes ? Aux morts ? À Personne ? Pas de pudeur en islam, dit le théologien. Je fis semblant de le croire lorsque je voulus vérifier, pour mon plaisir et peut-être pour celui du lecteur (dans un texte intitulé justement Rhétorique du coït), comment des théologiens attitrés ont écrit les traités d’érotologie les plus célèbres dans le monde arabe. Je découvris que cette tradition venait d’Inde et de Chine, mais comment l’érotologie avait-elle conquis le monothéisme ? [3].

Agissant ainsi, l’écriture de Khatibi rappelle à bien des égards celle de Roland Barthes. Certes, l’influence est grande, mais il faut dire que cette influence est mutuelle. En effet, Khatibi fait la connaissance de Barthes alors qu’il était encore au lycée à travers Le degré zéro de l’écriture, avant qu’il ne fasse la connaissance de la personne en chair et en os quand le sémiologue siège dans le jury de la soutenance de sa thèse[4]. Mais très vite, l’influence devient réciproque. Khatibi publie son premier roman en 1971 aux éditions Denoël, La Mémoire tatouée, réédité chez Denoël en 1979 (avec une postface de Roland Barthes), puis en 2008 avec un exergue de Jacques Derrida. Khatibi a pu corriger, plutôt élargir l’aventure sémiologique chez Barthes en attirant son attention sur la culture populaire censurée et éclipsée par l’idéologie dominante[5]. De ses propres aveux, le fameux sémiologue reconnait l’erreur ’’innocente’’ due à son enfermement dans une vision européocentriste qui empêche de s’ouvrir sur l’Autre dans sa différence. Alors qu’il traquait l’idéologie occidentale, Barthes s’est rendu compte qu’il en était la victime en restant dans un cadre étriqué et purement européen :

L’originalité de Khatibi, au sein de sa propre ethnie, est donc éclatante : sa voix est absolument singulière, et par là-même absolument solitaire. Car ce qu’il propose, paradoxalement, c’est de retrouver en même temps l’identité et la différence “. une identité telle, d’un métal si pur, si incandescent, qu’elle oblige quiconque à la lire comme une différence. C’est en cela qu’un Occidental (comme moi) peut apprendre quelque chose de Khatibi. Nous ne pouvons faire ce qu’il fait, notre soubassement langagier n’ est pas le même ; mais nous pouvons, prendre de lui une leçon d’indépendance, par exemple : nous sommes, certes, conscients de notre enfermement idéologique, et certains d’entre nous cherchent quelque idée de la différence en interrogeant l’Autre absolu, l’Or­ient (Zen,Tao, Bouddhisme) ; mais ce qu’il nous faut apprendre, ce n’est pas à réciter un modèle (la langue nous en sépare absolument), mais à inventer pour nous une langue «hétérologique«, un «ramassis» de différences, dont le brassage ébranlera un peu la compacité terrible (parce qu’historiquement) très ancienne de L’égo occidental. (…) Et c’est là que les livres de Khatibi nous donnent une suite subtile et forte de signes tout à la fois irréductibles et expliqués : de quoi nous permettre de saisir l’autre à partir de notre même[6].

Dans son écriture, Khatibi désire entremêler la pensée et la forme, la réflexion et la création représentés par l’articulation de tous les genres à la fois. La Mémoire tatouée est la première autobiographie de littérature maghrébine francophone à un moment où le roman était en vogue. Khatibi thématise la décolonisation d’une génération en se prenant pour sujet et objet d’expérience. Le lieu d’où sur le moi combine le point de vue du sociologue avant celui du littéraire. L’originalité de l’œuvre consiste non seulement à relater son enfance, son adolescence et sa jeunesse, d’une manière chronologique, comme à l’accoutumée dans les autobiographies classiques, mais il entreprend de renouveler le genre. Au lieu de raconter sa vie tout court, il développe des réflexions philosophiques sur l’homme, le présent, la vie, l’avenir, L’Autre et la civilisation d’une manière générale. Il s’avère ainsi qu’il est un tout à la fois ; un creuset de genres et de disciplines. S’il écrit dans l’intergenre c’est pour détruire et déconstruire tour à tour tout un chacun. Il opère toujours en intellectuel, en penseur, en essayiste beaucoup plus qu’un romancier.

Influencé par les philosophes de la différence, khatibi mène une activité intellectuelle de questionnement portant sur des questions variées et complexes inhérentes à la société comme pour en comprendre la nature propre et les fins, ou du moins baliser des pistes potentielles pour l’analyse. Du problème philosophique et politique le plus complexe jusqu’aux éléments les plus élémentaires de la culture populaire, Khatibi cherche à tout embrasser avec le sens de l’analyste attentionné, mais dans un langage loin des clichés et des redites. En philosophe assuré, Khatibi dit le nouveau, l’exceptionnel. Mohamed Arkoun dit que la philosophie c’est cette puissance d’autocritique de la civilisation[7]. Dans Vomito blanco, Khatibi aborde le conflit arabo-musulman où il déclenche un essai argumentatif, à travers lequel il essaie d’expliquer la conscience malheureuse chez les Arabes avec le sens d’un fin politicien. D’ordinaire, le questionnement n’y manque pas :

Ce qu’ont voulu les arabes en déclenchant précisément cette guerre, est clair : c’est’ dans un premier temps, récupérer les terres occupés et battre en brèche l’imperium sioniste, et, dans un second temps, essayer d’intégrer Israël dans le monde arabe, auquel cette terre d’exil appartient ; Mais que veut Israël ?survivre ? Soit ! Mais selon quel fondement et quel projet ? Survivre indéfiniment dans le sionisme, ou bien tenter de trouver une place appropriée au sein du monde arabe ?[8]

Dans les textes d’obédience littéraire, Khatibi opère toujours en intellectuel dont les œuvres font montre d’une certaine intemporalité. Elles sont certes le produit et le miroir de leur époque, mais elles renferment toujours des valeurs universelles qui les sauvent de l’usure du temps. L’écriture de Khatibi a toujours gardé de manière systématique l’haleine des sciences humaines qui ont connu leur âge d’or pendant les années 60 et 70 dans la foulée du structuralisme. L’anthropologie, la psychanalyse, la sociologie, l’histoire et la littérature ont pris le pas sur la philosophie pour s’instituer comme discours prestigieux et dominants à l’époque[9]. Les études de Khatibi en France ont coïncidé avec cette effervescence ; il était pris dans l’engrenage d’autant plus qu’il suivait une formation de sociologie. Il a vécu le plein essor des discours hégémoniques des sciences humaines qui, pour s’ancrer davantage, ont profité du renforcement des sciences de la nature dans l’enseignement puis l’institutionnalisation de leur supériorité sur les études littéraires tout au long du xxe siècle[10]. La venue de Khatibi a coïncidé avec l’expansion de l’Université et la réorganisation du CNRS en intégrant de nouveaux champs de connaissances. La méthode expérimentale est devenue en vogue ; c’est dorénavant l’objectivation scientifique du savoir qui prime pour écarter toute subjectivité qui sévissait dans les sciences sociales comme le note Jean Fourastié :

La méthode expérimentale ne s’applique pas seulement à la description, à l’explication, – à la connaissance donc- des planètes, de l’électron ou du cyanure de potassium, elle s’applique aussi à tous les faits et événements de la vie courante de chaque homme[11].

C’est à ce moment que Khatibi se penche à interroger des questions fondamentales et complexes comme celles de l’identité et la différence, les notions d’identité aveugle et de différence sauvage, le thème du propre et du nom propre dans la symbolique islamique, le thème de l’être bilingue, le thème de la pensée nomade et du désert, le thème de l’Autre et du moi en optant pour la notion de ‘’double critique’’ vis-à-vis de l’Occident et de soi-même. Dans cet ordre d’idées, la pensée de Khatibi avoisine, ou plutôt, subit l’influence des philosophes postmodernes des années 60 qui critiquent ouvertement la tradition et la rationalité propres à la modernité occidentale. Influencées notamment par le marxisme, Nietzsche, la psychanalyse de Freud et de Lacan, le structuralisme de Lévi-Strauss, mais aussi par la linguistique et la critique littéraire, ceux-ci proposent une manière nouvelle de questionner les textes et l’histoire. La pensée de Khatibi s’apparente énormément à celles de Jean-François Lyotard, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jacques Derrida.

II. Fonction et fonctionnement de l’interrogation

Khatibi est toujours enclin à problématiser en philosophe et en scientifique. La démarche scientifique part du questionnement pour aboutir à une réponse bien élaborée suivant une démarche rationnelle. Dans ses essais comme dans ses textes de fiction, il y a le recours systématique au questionnement[12]. L’œuvre de Khatibi renferme ainsi un nombre tellement exorbitant d’interrogations que l’on se pose les questions suivantes : pourquoi toute cette batterie interrogative ? Quelle est sa fonction ? Et comment fonctionne t- elle ? Est-il nécessaire de recourir ce nombre impressionnant d’interrogations ?

Le travail intellectuel de Khatibi témoigne de la présence de l’esprit scientifique qui repose sur le questionnement. Dans les domaines des sciences sociales, on met toujours en garde contre les risques d’erreur que l’on encourt à défaut de bien formuler une question. A bonne question, bonne réponse, dit-on. Car, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes ; il faut les formuler. Gaston Bachelard affirme que la connaissance scientifique découle du questionnement :

Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit[13].

Les questions que l’on formule à propos d’un problème, un phénomène ou une affaire constitue le questionnement, c’est-à-dire un ensemble de questions (Le Robert, 210). La philosophie s’intéresse ordinairement à la formulation des questions auxquelles elle s’intéresse beaucoup plus qu’aux réponses apportées, car les questions restent le fondement ultime de la pensée. Socrate maitrisait l’art du questionnement appelé maïeutique. Il comparait d’ailleurs cet art à celui de la sage-femme, appelée autrement maïeuticienne, terme tombé en désuétude. Le philosophe, en tant que ‘’maïeuticien’’, devait maîtriser l’art du questionnement afin de faire accoucher des âmes des vérités dont elles sont grosses. C’est un travail purement intellectuel comme le note Michel Meyer :

Le questionnement constitue le socle indépassable de l’activité intellectuelle. Evidemment, les hommes préfèrent les certitudes et les réponses à ce qui est problématique, même s’ils ne peuvent échapper à cette problématique. Comme l’Histoire, en s’accélérant, rend désormais problématiques même les réponses les mieux établies, il nous faut aujourd’hui théoriser cette problématicité, et donc “questionner le questionnement”. Car philosopher n’est pas seulement questionner, c’est réfléchir à l’articulation des questions et des réponses.[14]

Il est donc évident que dans le domaine scientifique, il n’a y a pas de question sans réponse. Or, dans les domaines des sciences humaines, la réponse à la question suspend la valeur de vérité. Peu importe si la réponse est vraie ou fausse : elle est ainsi une interrogation qui problématise mais ne résout pas forcément :

L’interrogation ne mène pas au savoir, mais elle maintient la problématicité de ce qui est mis en question (…) L’interrogation fait surgir un savoir et non-savoir.[15]

Menant de front fond et forme, Khatibi tente toujours de déclencher des débats et des dialogues avec son lecteur potentiel qu’il ne cesse d’apostropher et d’interroger, d’où une entreprise patente de philosopher son écriture. L’irruption constante de la question dans l’œuvre de Khatibi donne à ses textes l’allure d’un débat avec le lecteur qui est constamment interpellé[16] :

Voici mon lecteur, le triste spectacle d’être embarqué un jour à Combloux. (La Mémoire tatouée, 143)

Pratiquement dans l’ensemble de ses écrits, Khatibi veut rationaliser le savoir à travers une démarche interrogative et commentative à la fois. Dans ses textes, le narrateur raconte, argumente et commente tout en intervenant constamment dans le texte. Gérard Genette série cinq fonctions du narrateur qui traduisent toutes, son implication, dans le récit[17]. Mais qu’est-ce que l’interrogation ? Est-elle une figure ? Et de quelle figure s’agit-il, le cas échéant ?

La rhétorique classe un certain nombre de figures ou tournures de style en figures de mots et figures de pensée [18]. Si les premières détournent un mot de son sens habituel, pour lui en donner un autre moins fréquemment usité, les deuxièmes traduisent le mode d’expression linguistique et stylistique de certaines structures de pensée[19]. L’interrogation (la question) relève des figures de pensée qui restent tributaires au sens, au tour d’esprit. Celles-ci subsistent, quels que soient les mots employés. Les figures de mots, au contraire, consistent dans l’emploi des termes. Si l’on change les mots, la figure s’éclipse d’elle-même[20]. Parmi les figures de pensées les plus fréquentes, il y a l’interrogation, l’apostrophe et l’exclamation. Si l’interrogation consiste à répondre soi-même à la question, elle est dans ce cas une subjection. Si elle consiste à s’adresser dans un discours ou un récit, à toutes sortes d’interlocuteur (auditoire, locuteur ou tiers), elle est une apostrophe[21]. La présence de ces figures de style octroie un caractère de littérarité aux textes considérés comme tels. Les figures de pensées expriment une adresse de langage ce qui était le mouvement naturel de l’intelligence et de l’âme. Ce ne sont pas là des façons de parler, ce sont des façons de penser, car l’idée à exprimer impose la forme et l’emporte. Il est connu que dans toutes ces figures, on détourne une construction, une forme de phrase de son usage propre pour lui donner un usage qui équivaudrait proprement à la pensée.

Sur la base de cette distinction, nous répertorions les interrogations dans les textes en question chez Khatibi en trois cas de figures. Abstraction des questions oratoires, car celles-ci sont des assertions déguisées et n’appellent pas de réponses, il ya a : des questions qui appellent des réponses (explication et commentaire), des questions qui viennent après la réponse pour la confirmer. Enfin, des questions qui découlent de la réponse à l’’interrogation : celles-ci sont considérées en tant qu’action.

Les interrogations qui appellent des réponses se montrent des alibis à l’explication, d’où la fonction spéculative, commentative et argumentative qui régit l’ensemble des textes de Katibi. Ces interrogations traduisent cette tendance à philosopher ses écrits qui reste une constance de son écriture, notamment celle de nature essaystique. Mais il faut dire cependant que cette idée d’argumentation « raisonne non pas sur des vérités acceptables par tous, mais sur des valeurs qui ne sont pas évidentes pour chacun.»[22] Vomito blanco est un célèbre essai sur le conflit arabo-palestinien écrit en plein conflit israélo-arabe. La démarche argumentative est patente dans l’œuvre toute entière à travers la réponse à un questionnement soigneusement élaboré par le ‘’je’’ de l’essayiste. Ce questionnement tisse le texte de bout en bout :

Vacillant et harcelé par des questions excessives, je ravalais mon cri, ne pouvant répondre sur le moment : Pourquoi s’acharne t- on à détruire le peuple palestinien ? Quelle est la nature du sionisme, sa propagation dans la conscience occidentale ? Pourquoi ferme- t- on les yeux sur l’ethnocide des Palestiniens ? Ne se tait-on pas sur les crimes sionistes tout en dénonçant hypocritement la contre-terreur palestinienne ? Serait-ce à cause du génocide nazi ? D’une culpabilité transférée ? Au nom des valeurs de l’humanisme bourgeois ? Au juste, pourquoi un tel aveuglement et une mauvaise foi si flagrante ? Vomito blanco, pp. 1-2.

Ce questionnement est suffisant pour échafauder ainsi toute une argumentation étayée par des exemples. Les spéculations d’ordre historique et philosophique abondent en une suite interminable de question-réponse. Mais il est à remarquer qu’avant de poser une question, le narrateur l’introduit dans une sorte de mise en situation pour préparer la réponse :

Je jouais parfois avec des copains dans ce lieu, nous allions regarder les parties de tennis ou de boule près du bar de la France éternelle : un coup de Martini, le béret rituel, et puis la parti e interminable. N’est-ce pas que le temps se détruit dans une répétition fissurante ! Je me retrouvais perdu dans ce montage d’images baroques, défilant dans le désordre d’un enfant colonisé. Que pouvions-nous faire, écrasés dans nos corps, sinon, bel Occident, déflorer ta nature, sauter sur tes zones interdites et attraper les petits poissons rouges frétillants dans ta matrice ? On connait l’imagination coloniale : juxtaposer, compartimenter, militariser, découper la ville en zones ethniques, ensabler la culture du peuple dominé. En découvrant son dépaysement, ce peuple errera hagard, dans l’espace brisé dans son histoire. Et il n’y a de plus atroce que la déchirure commune au colonisé et au colonial, puisque la médina résistait par son dédale. (La Mémoire tatouée, 46)

D’une écriture fragmentale qui fonctionne comme jets au style aphoristique[23], khatibi, en tant qu’être culturellement maghrébin, recourt à un questionnement occidental sur l’être. Ce questionnement sert d’introduction au développement des concepts qu’il essaie de clarifier comme ceux de l’Aimance, l’Androgyne, la passion comme en témoignent les exemples suivants :

Apparition, éclat, vision, illumination, incarnat : autant de mots qui me sont aussi mystérieux que ma vision réelle des rayons solaires. Voir sans voir, on le dit, mais ne faut-il pas d’abord s’exercer à l’art du regard ?
Les femmes lui apprennent la lenteur du plaisir, sa ritualisation, le plaisir sauvage ne suffit pas. Il lui faut –devoir d’Aimance- une volupté qui libère la mémoire du plaisir, son jeu imprévisible. Il lui faut une hospitalité souple, avenante, singulièrement accoudée sur les plages de l’imagination : vent et tempête délicate, cheval solaire retournant à ses caresses, cercle ouvert vers les yeux de l’Initiée, par-dessus l’épaule qui voit ce qu’elle touche. (Par- dessus, l’épaule, p.18)

On raconte qu’à la fin des temps, after apocalypse, trois personnages se sont trouvés tout seuls dans un désert innommable : un Juif, un Chrétien et un Musulman. Et l’histoire ajoute qu’on ne sait par quel miracle tardif, les voici qui décident de faire une prière commune. Mais comment ? dans quelle direction ? et avec quelle langue ? (Le Même livre, Editions de l’Eclat, 1985)

On sait que le poète dans la société musulmane traditionnelle, était entretenu par un mécène avec qui il entretenait des relations instables et qui évoluaient en fonction des circonstances socio-politiques de la société.
Ce rapport de vassalité aliénait profondément la liberté de l’écrivain. Mais pouvait-il faire autrement ? la fonction de l’écrivain était double : militante et récréative. En temps de guerre, le poète défendait son maitre à coups de poèmes combattifs et en temps de paix, il devait l’amuser en brodant sur les thèmes de l’amour, de la joie et de l’enivrement. (Le roman maghrébin, p. 34)

Dans le deuxième cas, il s’agit d’un ordre inversé de la question-réponse. D’un point de vue sémantique et grammatical, c’est la question qui mène à la réponse, mais il arrive parfois qu’il s’agit de l’inverse. Le narrateur fait montre d’abord d’une idée qu’il explique, pour poser ensuite des questions, le plus souvent négatives. Leurs fonctions ici est la confirmation de sa monstration. La forme interrogative ne fonctionne pas donc seulement comme une expression de commandement, comme c’est connu pour exprimer un ordre, ou une demande d’information ; mais elle fonctionne également comme une affirmation. A. Borillo dit que « Parmi les formes d’interrogation totale considérées comme des demandes de confirmation (…) : il s’agit des formes interrogatives négatives, assez couramment appelées questions interro-négatives[24]. Chez khatibi, la question interro-négative fonctionne à maintes reprises comme une conclusion, une affirmation de son raisonnement :

Dans la salle obscure, le Maitre est déjà assis. A son côté le disciple, derrière lui les fidèles. Silence, silence drapé de souffles irréguliers. Quel destin a choisi de faire vivre un ange entre nos bras ? Obscurcis par maints exercices spirituels, n’avons-nous pas attendu, dans la détresse, un signe, un seul signe de ton Apparition ? (Le Livre du sang, 1979)

Une réponse éventuelle à toute question interro-négatives dans ce cas est ‘’si’’, adverbe qui ne peut marquer autrement que l’affirmation en réponse à la négation. Cette manière de poser la question est une manière-dit A. Borillo- d’orienter vers la demande de confirmation[25].

Dans le troisième cas, il s’agit de toutes les interrogations qui découlent de la réponse à l’’interrogation. La réponse à l’interrogation ne met pas ainsi fin à la pensée ; elle relance, au contraire, l’enchainement d’idées pour déboucher sur une autre question jusqu’à l’épuisement d’arguments. Les questions qui découlent des réponses ne relèvent pas d’un ordre superfétatoire ; elles sont nécessaires pour la continuation du processus interrogatif compte tenu du fait que les réponses précédentes doivent être pertinentes aux questions suivantes :

Si une réponse appelle des questions, elle en soulève également. Cette nouvelle relation présente autant de complications que la notion de présupposition. Une réponse soulève une question si l’action d’affirmer cette réponse ne peut réussir que dans la mesure où nous posons cette nouvelle question (et provoquons ainsi des tentatives d’y répondre). En termes d’action : une situation, qui réalise le but d’une action A, soulève la nécessité d’une nouvelle action si dans la nouvelle situation ainsi créée, seule cette nouvelle action peut permettre à l’agent de la première de continuer la poursuite de ses buts[26].

La fonction argumentative, explicative et commentative se trahit bien dans son œuvre Maghreb pluriel où le travail de sociologue est plus patent. Pour attaquer la décolonisation dans ce premier chapitre de l’ouvrage qu’il intitule Pensée-autre, il part de deux questions majeures qui sous tendent toute son argumentation :

Quelque temps avant sa mort, Franz Fanon avait lancé cet appel : « Allons, camarades, le jeu européen est définitivement déterminé, il faut trouver autre chose. » Oui, trouver autre chose, se situer selon une pensée-autre, une pensée peut-être inouïe de la différence. Oui, oui, une telle libération est tellement nécessaire pour toute pensée qui se réclame de sa volonté, en un risque qui ne peut qu’être grand, de toutes manières. Mais de quel jeu européen s’agit-il ? Ou plutôt ne faut-il pas postuler d’abord que cette Europe est encore une question qui ébranle l’intime de notre être ? (Maghreb pluriel, p. 11)

Pour répondre à ces questions, Khatibi s’érige en penseur. Il ne peut agir autrement que par le biais de réfléchir de manière profonde et originale pour apporter une solution aux problèmes de cette aliénation dont souffrent les Arabes de manière générale et les Maghrébins de manière particulière. Khatibi est conscient que la chose nécessite une argumentation, une explication par des faits et des exemples, non pour que le lecteur embrasse sa thèse à propos de l’identité et de l’altérité, mais pour dénuder, expliquer et finalement participer à la vie de la Cité loin de toute mesure coercitive. Il est à constater à ce propos que la question a une portée qui finit là où une autre question s’impose pour progresser. Une seule question est toujours insuffisante sans le recours à d’autres questions. Allant du simple au complexe, Khatibi opte parfois aux questions complexes dans son mouvement de pensée. Ceci n’influencera aucunement sur la compréhension du moment c’est bien bâti :

Et nous sommes toujours en train de nous demander : de quel Occident s’agit-il ? De quel Occident opposé à nous-mêmes, en nous-mêmes ? Qui, nous-mêmes, dans la décolonisation ?

De là, il s’avère que la question est une action. Elle est action de par son effort en vue de modifier quelque chose ; ensuite par le fait d’agir sur celui que l’on interroge. Dans une situation de communication orale, toute interrogation vise à provoquer une réponse.

III. Interrogation et genres littéraires

La nature des questions que se posent Khatibi oblige une démarche interrogative et argumentative. Khatibi écrit pour l’autre, le lecteur, et ce pour dialectiser son expérience. Son écriture n’est pas une narration, c’est plutôt une argumentation, une explication, une analyse pour donner de la rigueur à sa pensée. Si narration il y a, elle n’est jamais pure ; elle est toujours mêlée dans un fatras d’analyse où l’essai colore l’ensemble de ces œuvres, un essai démonstratif comme il le dit lui-même[27]. Le genre comme notion catégorielle bien délimitée par la poétique n’a aucun succès chez Khatibi. Par sa démarche d’investigation soutenue par des interrogations, Khatibi finit par construire un savoir littéraire, historique, sociologique et philosophique en faisant fi de la notion du genre. Toutes ces disciplines ne cessent de se frotter les unes aux autres. Or, l’essai semble le genre où il met en forme sa propre pensée, ses idées concernant une recherche sur soi en parallèle à une quête d’une identité littéraire, un pouvoir du langage. Le roman, selon les codifications traditionnelles du genre se trouve incapable d’assumer un ensemble de discours aussi disparates que la sociologie, la critique, la philosophie, la poésie. De nature rebelle sur les genres académiques, Khatibi opte pour un genre aussi rebelle que lui. Ce genre refuse le système académique pour œuvrer aux frontières de la philosophie, de la littérature, de l’art et de la science. Fort en analyse, Khatibi excelle dans l’essai considéré comme « a litterary device for saying almost everything about anything », un procédé littéraire pour dire à peu près tout sur n’importe quo[28]. »

Dans ses textes dits littéraires comme La Mémoire tatouée, le vécu ne s’astreint pas à être l’apanage de la narration ; il est l’objet d’une exploration plus profonde, d’une multiple recherche sur soi, sur les traces collectives, sur l’histoire, le langage. Khatibi s’interroge sur les notions du double, de l’identité et de l’écriture du genre. Dans sa présentation de ce premier ouvrage autobiographique, il répond à la problématique de l’écriture :

Comment ai-je délimité le champ autobiographique ? En démobilisant l’anecdote et le fait divers en soi, tout en dirigeant mon regard vers les thèmes philosophiques de ma prédilection : identité, et différence quant à l’Etre et au Désert, simulacre de l’origine, blessure destinale entre l’Orient et l’Occident.

La Mémoire tatouée : autobiographie d’un décolonisé est, de par son titre, un genre trompeur. Si la narration est certes présente, elle prend par contre la couleur d’un essai ‘’scientifique’’ beaucoup plus qu’un simple bilan chronologique viatique. C’est un essai qui renferme cette prétention scientifique du discours de savoir, mais dans un moule ludique de l’écrit littéraire. C’est une prise de revanche d’un colonisé sur un genre purement occidental.

En effet, la voix du colonisé n’aurait aucune présence dans le contexte colonial sans la prise de parole comme étant un important enjeu de pouvoir. L’essai permet ainsi aux écrivains colonisés de jouer sur les règles de légitimité du discours et de prendre la parole, devenant un des modes d’expression privilégié de la pensée anticoloniale. Si La mémoire tatouée s’écarte des règles classiques de l’autobiographie occidentale, c’est pour casser d’abord cette norme académique pour construire ensuite un autre savoir qui se situe en marge des discours hégémoniques établis :

De même à cet âge, la tentation d’être utile à tout hasard, d’être nécessaire, de laisser une histoire ou un personnage, de forcer le destin à coups d’idées et d’actes généreux. Il y a de quoi rire quand des autobiographes astucieux prennent cela pour un goût d’éternité. (La Mémoire tatouée, p, 27)

L’objectif de Khatibi est de décoloniser ce savoir occidental institué depuis l’ère coloniale. C’est pourquoi le sous-titre autobiographie d’un décolonisé confirme cette idée de prise de parole, loin de celle du centre. La position de Khatibi est idéologique dans la mesure où il opte pour un discours autre, en tant que jeu important de pouvoir. La Mémoire tatouée est un roman autobiographique mais qui se démarque nettement de cette conception occidentale du genre qui relate chronologiquement la vie de la personne. Khatibi tente de repenser ce genre pour développer des réflexions interrogatives sur l’écriture, sur l’homme, le présent, l’avenir, le moi dans sa relation avec l’Autre. Ses interrogations servent de tremplin à l’analyse :

Né au début d’une guerre qui n’était pas la nôtre, j’avais grandi dans un combat pour lequel l’Occident devait, pour se dessaisir, payer le prix. Ainsi donc aucune identification passionnée pour Sartre, petit prophète à la cigarette papillonnante et qui se conjurait dans l’extrapolation de mes propres angoisses. Entre nous, jeu d’ombres plutôt, autant dire un salut confus de reconnaissance, mais décisif. Par lui, je participais à la sécurité ébréchée de l’occident. Cet Occident qui commençait à douter de lui-même vivait le fantasme luxueux de sa mort. A chaque guerre, l’Occident reconduisait la mort de Dieu, et en même temps réapparaissait comme aveuglé devant un tel redoublement. Et si parfois l’Occident triomphant chantait sa déperdition nietzschéenne, qu’en était-il de moi et de ma culture ? (La Mémoire tatouée, 107)

Sur ton ventre Occident, je regarde la fin des fins, la revanche de tout écraser, source et fœtus, tirer et mourir, différence barbare, et je men irai au point nodal, défaire ta résistance, ton sommeil. J’ai choisi, c’est évident, mais pas clair, la séduction et le vouloir lointain. Qu’ai-je à craindre de ton rapt, Occident ? (La Mémoire tatouée, 174)

Parmi la caractéristique principale de l’écriture de Khatibi est ce pan important de savoir qu’elle renferme, d’où sa grande qualité d’essayiste qui se trouve partout présente. Ses écrits fictionnels sont empruntés d’une haleine de l’essai qui semble le genre où il met en forme sa propre pensée. Cette conjonction entre la narration et de la réflexion produit un message didactique[29]. La posture de l’essayiste se réclame d’un ‘’je savant’’ dont l’écriture tend vers la véracité du contenu, ayant comme but de montrer le réel en vue d’agir sur le lecteur[30].

Conclusion

Que Khatibi n’ait jamais prêté attention au nombre important de questions qu’il a formulées dans l’ensemble de ses œuvres, toutes disciplines confondues, on peut le supposer, dans la mesure où la démarche argumentative qu’il suit oblige naturellement de problématiser par un questionnement, et cela rien de plus naturel et logique. Mais il n’est pas impossible qu’il se sache un essayiste éloquent, quand il met en œuvre son savoir général et pointilleux. D’esprit scientifique, il tisse chaque fois une argumentation sous-tendue par un questionnement, parfois complexe, non seulement pour scruter un problème jusqu’aux détails les plus fins, mais aussi pour dialectiser un savoir auprès d’un lecteur qu’il ne cesse d’apostropher. Nous avons montré que l’interrogation se réclame des disciplines dont la rigueur est le mot d’ordre comme la philosophie, la sociologie, la sémiologie que l’écrivain maitrise en virtuose. Celle-ci sert d’alibi à l’échafaudage de toute une rhétorique démonstrative, un art que Khatibi maitrise de par sa formation de sociologue et de sémioticien.


[1]. Le roman maghrébin, Rabat, SMER, 1979 (1ère édition, Maspero, 1968) (essai), La Mémoire tatouée, Paris, Denoël, 1971 (roman), Vomito blanco, Paris, Coll. 10/18, 1974 (essai), Maghreb pluriel, Paris, SMER Denoël, 1983 (essai), Amour bilingue, Paris, Denoël, 1983 (roman), Le livre su sang, Paris, Gallimard, 1979 (roman), Abdelkébir KHATIBI/Jacques HASSOUN, Le même livre, SMER, Editions de l’Eclat, 1985 (correspondances), Par-dessus l’épaule, Paris, Edition Aubier, 1988 (essai).
[2].« Entretien de Ahmed Abtatou avec Khatibi », Al-Zaman, n°3253, 28 mars 2009.
[3]. Abdelkébir KHATIBI, Le corps oriental, Paris, Hazan, 2002, pp. 48-49.
[4].Khatibi est le premier étudiant à soutenir une thèse de doctorat portant sur le roman maghrébin d’expression arabe et française depuis 1945. Sa thèse, dirigée par Jacques Berque, spécialiste du monde arabe fut soutenue en 1965 à Paris ayant pour jury notamment, Roland Barthes et René Étiemble. Elle serait publiée chez François Maspero en 1968 sous le titre Le roman maghrébin.
[5]. Au nom de la culture nationale, dit Khatibi, on censure, on réprime les valeurs de la culture populaire qui sont moins logographiques, plus sensibles à une continuité historique inscrite dans le corps. C’est par la critique d’une telle idéologie que le savoir peut se fonder. Voir Abdelkébir KHATIBI, La Blessure du nom propre, Paris, Denoël, 1974, p. 70.
[6]. Voir Roland Barthes, Ce que je dois à Khatibi
[7]. Voir Mohammed ARKOUN, La pensée arabe, Que sais-je ?, 1975.
[8]. Abdelkébir Khatibi, Vomito blanco, op.cit., p. 4
[9] . Voir Guillaume BRIDET, « Ce que les sciences humaines font aux études littéraires (et ce que la littérature fait aux sciences humaines) », Fabula-LhT, n° 8, « Le partage des disciplines », mai 2011, URL : http://www.fabula.org/lht/8/bridet.html, page consultée le 10 mars 2017.
[10] . Ibid.
[11]. Jean FOURASTIE, Les conditions de l’esprit scientifiques, Paris, Gallimard, NRF ? Collections Idées, 1966, p. 12.
[12]. A titre d’exemple, La Mémoire tatouée renferme 136 interrogations, Le Livre de sang 148 interrogations, Maghreb pluriel 206 interrogations.
[13].Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Librairie philosophique Vrin, 1999, p. 67.
[14]. Michel MEYER, De la problématologie, Paris, Pierre Mardaga, 1986, p. 56.
[15] . Ibid., p. 86.
[16] . Lorsque le locuteur effectue un travail sur la manière de se présenter lui-même dans son discours, il s’agit alors de figures d’énonciation ; lorsqu’il implique le destinataire, il s’agit de figures de dialectique. Voir les figures de pensée dans Jean-Jacques ROBRIEUX, Eléments de rhétorique et d’argumentation, paris, Dunod, 1993
[17]. Il s’agit de la fonction narrative en tant que fonction de base qui consiste à assumer le rôle de la narration ; la fonction de régie se manifeste lorsque le narrateur commente l’organisation et l’articulation de son texte, en intervenant au sein de l’histoire ; la fonction testimoniale où le narrateur atteste la véracité de son récit ; la fonction de communication où celui-ci s’adresse directement au narrataire, c’est-à-dire au lecteur potentiel du texte, afin d’établir ou de maintenir le contact avec lui. Enfin, la fonction testimoniale se manifeste lorsque le narrateur atteste la vérité de son histoire, le degré de précision de sa narration, sa certitude vis-à-vis les événements, ses sources d’informations. Cette fonction apparaît également lorsque le narrateur exprime ses émotions par rapport à l’histoire, la relation affective qu’il entretient avec elle (implication). Voir Gérard GENETTE, Figures III, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1972, pp. 184- 185.
[18].On appelle figure lorsqu’il s’agit d’une transformation du sens et de l’usage ordinaire des mots qui donnent au langage et au style un air nouveau. C’est une impropriété intentionnelle d’expression. Les mots sont intentionnellement là pour exprimer parfois le contraire d’une interprétation littérale. C’est le cas de la litote, l’hyperbole, l’euphémisme et l’ironie. Voir Pierre FONTANIER, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1977.
[19]. Ibid.
[20]. Jean-Jacques ROBRIEUX, Eléments de rhétorique et d’argumentation, Paris, Dunod, 1993, p.69
[21] . Ibid.
[22]. André HELLA, Précis de l’argumentation, Bruxelles, 1983, p. 77.
[23]. Voir Marc GONTARD, Le Moi étrange, Paris, L’Harmattan, 1993, pp. 49-60.
[24].A. BORILLO, ‘’La négation et l’orientation de la demande de confirmation’’, Langue française, Grammaire de phrase et grammaire de discours, Volume 44, Numéro 1, 1979, pp. 27-41.
[25].Ibid.
[26]. L. APOSTEL, « De l’interrogation en tant qu’action », L’interrogation, Michel MEYER (sous la direction de), Année 1981, Langue française, Vol. 52, Numéro 1, pp. 23-43.
[27]. Voir l’avertissement du Roman maghrébin, Ed. Maspero, Paris, 1968 (SMER, Rabat, 1979).
[28].Pierre GLAUDES/ Jean-François LOUETTE,L’Essai, Paris, Collections Contours littéraires, Hachette, 1999, p.3.
[29]. Voir Hassan WAHBI, Abdelkébir KHATIBI site :http://www.limag.com/Textes/Manuref/Khatibi.htm
[30]. Marielle MACE, « La haine de l’essai, ou les mœurs du genre intellectuel au XXe siècle », Littérature, Volume 133, Numéro 1, 2004, pp. 113-127.

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Représentations littéraires

Le maure au miroir de la littérature pré-coloniale

Quand un pays plonge dans l’étrangeté, se nourrit de l’excentricité pour donner le vertige dans tous les sens, il faut imaginer le dépaysement d’un européen dans un pays aussi farouchement conservateur que ce Maroc des siècles précédents. Pour tout Occidental qui débarque au Maroc, rien en effet ne lui paraissait naturel. Tout n’est pas seulement bizarre, saugrenu et truculent mais il est également inattendu et désorientant. Pour cause, c’est ce grand décalage technologique qui le sépare des pays européens dont il n’est pourtant loin que de quelques lieues. Pays longtemps verrouillé face aux étrangers, le Maroc leur faisait peur autant qu’il les attirait. On ne pouvait pas s’y hasarder sans mettre sa vie, du moins jusqu’à la fin du XIX e siècle. Tout est dépaysant : urbanisme, costumes, gens, géographie et climat. C’est un pays qui est resté à l’état brut, un pays sorti tout droit de l’époque moyenâgeuse, disent les voyageurs de l’époque. L’idée commune qui se répètait le long de leurs témoignages était que ces gens, venus d’un autre âge, ne leur ressemblaient point. De ce contact, ils n’ont cessé de mettre l’accent sur une différence qualitative entre les deux « races », non seulement en les décrivant comme des arriérés, mais en les jugeant comme étant « inférieurs » et « barbares ». Par des jugements aussi sévères et dévalorisants, le plus souvent sous forme d’impressions sommaires, écrivains et voyageurs ont fini par créer un imaginaire collectif chez l’Occidental qui fige le maure dans ce schéma préconçu. Ces jugements de valeurs, si condamnables soient-ils moralement- et dont ils sont proie eux-mêmes, trouvent leur origine dans ces premiers écrits poignants qui datent depuis le XVI e siècle. 

Si le progrès à la conception européenne n’a jamais, en fait, emprunté le chemin qui mène à l’empire chérifien, est-ce pourtant une raison suffisante de formuler tout un arsenal de jugements dégradants à l’égard d’une culture qui s’avère toute autre ? Dans cet article, nous essayons d’abord de scruter l’origine de cette image stylisée et peu véridique sur le maure, laquelle a persisté à fonctionner dans la littérature jusqu’à la veille des Indépendances. D’une perspective imagologique, nous analyserons par la suite à travers quelques textes d’écrivains voyageurs qui prennent leur civilisation comme référence incontournable, d’où un européocentrisme maladif. Enfin, nous verrons comment la méconnaissance de l’Autre dans sa différence irréductible est l’indice symptomatique de l’absence de tout relativisme culturel.

I. Mémoire collective et contre-vérité

L’existence de l’image du Marocain (le Maure ou Moros) dans la mémoire collective européenne est multiséculaire. On en trouve dans les premières œuvres occidentales qui sont partagées entre l’Histoire, la légende, la littérature et les récits de voyage. Celles-ci comportent certes de précieuses informations sur le pays, mais tout en véhiculant un fatras de préjugés flagrants. La littérature qui évoque le Maroc et les Marocains-majoritairement sous forme de témoignages- remonte aux tout premiers écrits laissés notamment par les relations des captifs de toutes nationalités, mais également par celles des membres des délégations européennes. Il faut dire que l’Europe ne connaissait d’ailleurs presque rien sur le continent africain, ni non plus sur sa partie méridionale pourtant toute proche. Suite aux rares informations d’ordre historique que les Romains avaient laissées sur cette région baptisée Maurétanie Tingitane alors sous leur contrôle, on considérait l’Afrique jusqu’au XVI comme une anti-Europe, un anti-monde que l’on évoquait non sans terreur. Le savoir sur l’Afrique était donc largement entaché par la légende et la fantaisie. Le Maroc était resté longtemps une terra incognita.

 Il fallait attendre que le grand dévoilement se fasse avec la publication de Description de l’Afrique par Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain dont Jean Tomporal en fut le premier éditeur en France en 1556[1]. Ouvrage écrit d’abord en arabe, mais sitôt traduit dans différentes langues latines, le livre de Hassan al-Wazzan s’avère une description généreuse et éloquente qui aurait attisé une volonté enfouie de plusieurs écrivains et explorateurs chrétiens dont primordialement Clénard, Diego Torrès et Marmol[2]. Cet ouvrage-dit Roland Lebel- a fourni la matière principale des chapitres consacrés à ce pays dans toutes les Cosmographies de l’époque comme il a alimenté certains passages écrits par des voyageurs pour les parties du pays qu’ils n’ont pas visitées[3].

Durant ce XVI e siècle, nous assistons aux premiers témoignages écrits par des membres de délégations dépêchées au Maroc. Leurs voyages n’étaient pas pour le plaisir, mais pour négocier moyennant d’importants pécules auprès des rois pour l’affranchissement de leurs esclaves suite à la piraterie salétine[4]. D’autres témoignages nous sont laissés encore par ces chanceux évadés qui ont pu miraculeusement déguerpir pour raconter les atrocités endurées dans des geôles souterrains, notamment à l’époque du roi Moulay Ismail. Le plus connu entre tous est celui de Germain Moüette, écrivain français qui racontesa propre captivité de onze ans ainsi que celles de ses coreligionnaires dans un ouvrage resté célèbre jusqu’à maintenant[5]. C’est le cas encore de Dominique Busnot qui, nommé commissaire général pour la rédemption des captifs, a effectué trois voyages au Maroc entre 1708 et 1712 pour participer à ces âpres négociations pour le rachat des prisonniers[6]. Ces voyages lui inspirent des récits destinés à convaincre les gens à intervenir financièrement pour le rachat des captifs chrétiens. Dans son livre « Histoire de la vie, des aventures et de la mort tragique de Moulay Mahamet, fils du roi de Maroc avec l’épouvantable exécution de l’alcaid Meleck »[7], Busnot met en branle la face sanguinaire du roi Moulay Ismail qui excellait dans l’art d’administrer les plus cruels châtiments aux pauvres captifs chrétiens en les forçant à l’apostasie, aux travaux forcés, à l’esclavagisme ou en les éliminant tout court. 

De mœurs sanguinaires, on décrivait les rois du Maroc comme d’incléments et cruels bourreaux et dont prenait plaisir la populace parmi laquelle les péchés de la luxure les plus exécrables ne sont ni blâmés ni punis[8]. Ces écrits sont-ils précis ?[9]Etant certes de précieux documents sur le Maroc de l’époque, il n’en demeure pas moins que ces relations aient été amplifiées à l’extrême au point de susciter des doutes.  L’Afrique de Marmol[10], livre en trois volumes du chroniqueur espagnol (1524-1600), faisant la description détaillée de la géographie et des mœurs barbares des habitants a conditionnée toute la littérature qui en serait tributaire durant des siècles. D’une similitude saisissante, l’Afrique de Marmol n’était en fait qu’une compilation déformée de l’ouvrage de Hassan Al Wazzan dont il ne mentionnait même pas le nom[11]. Quant à Busnot qui ne faisait même pas la distinction entre les Arabes et les Berbères, ni ne connaissait non plus la culture des Marocains, il avait rédigé pourtant son livre où la fiction l’emportait juste pour rendre compte d’une extravagance exagérée de Mouley Ismail[12]. Il faut dire que ces exagérations n’étaient pas sans effet car elles ont pu forger une certaine conception très négative sur les Maures. Les littératures française et espagnole auraient subi toute l’influence de ces récits de malheurs forts exagérés que l’on racontait sur des gens aux caractères les plus sanguinaires : 

Entre 1640 et 1740, on peut dire que toutes les publications de la librairie française touchant le Maroc tournent autour de la captivité de nos malheureux coreligionnaires. Ici, plus que jamais, la littérature et le reflet d’une époque : tous ces livres traduisent bien les préoccupations d’un siècle de luttes, de prises et de négociations au sujet des fameux corsaires barbaresques et des esclaves chrétiens dans les fers du Moghreb.[13]

Les relations des voyageurs à titre privé n’en étaient pas moins déformantes ; ceux-ci avaient fourni au public européen des informations exagérées voire fallacieuses. Etant sur place mais gardant toujours les séquelles des témoignages des esclaves, ces voyageurs racontaient à partir d’un regard non seulement subjectif, mais très conditionné par des préjugés. Au XVIIe siècle, le Maroc était communément vu comme un pays d’esclaves, « un pays des sauvages qui vivaient bien loin des bienfaits et dont le contact n’est pas agréable. »[14] Juger l’Autre aussi sévèrement relève de prime abord de cette mémoire collective, mais également de l’ignorance d’un Moi qui, proie à l’habitude et au regard supérieur européocentriste, passe à l’attaque faisant fi de toutes les spécificités d’une culture qui s’avère autre, d’où la reproduction des mêmes schèmes de pensée. Ce sont là grosso modoles origines historiques et culturelles sur les Maures. Mais la question qui se pose c’est comment et pourquoi juger l’Autre et le figer dans une image, comme le remarque l’anthropologue Auguste Mouliéras- alors qu’on ne connait même pas sa langue pour pouvoir entrer en contact avec lui, si ce n’est via un truchement qui procède, au mieux, tant bien que mal ? :

Voyager dans un pays dont on ne connait pas la langue, c’est voyager en sourd muet. Quels renseignements, quelles lumières peut-on tirer d’un explorateur qui explore un pays sans se faire comprendre des habitants qu’il n’entend pas non plus ? Il ne sera jamais à portée de bien voir ce qu’il voit, de bien saisir le peu qu’on lui dit. A coté des quelques vérités qu’il rapportera, que de fausses notions ne répandra t-il pas dans le monde savant, qui s’empressera de vulgariser d’énormes erreurs, dont on peut voir des échantillons dans les compilations contemporaines[15].

D’intérêt historique certes, les relations des voyageurs ne seraient jamais donc en conformité entre la réalité et sa représentation. Ne pouvant atteindre l’âme du Maure pour des raisons objectives, les écrivains voyageurs se créent une réalité le plus souvent absente ; au mieux superficiellement dévoilée. L’Autre devient ainsi une « idée », un « préjugé ». Il s’agit alors de l’inventer, de le construire dans l’imaginaire et de le représenter. L’œuvre d’Edward Saïd déconstruit ce discours sur l’Autre de toute une littérature coloniale qui transforme l’entité, l’identité même de l’Autre en un « concept », donc un objet, une transformation[16]. Agissent alors la fiction, le mensonge, bref la production du faux comme le souligne Corneille de Pauw :

On peut établir comme règle générale que sur cent voyageurs, il y en a soixante qui mentent sans intérêt, et comme par imbécilité, trente qui mentent par intérêt, ou si l’on veut par malice, et enfin dix qui disent la vérité, et qui sont des hommes.[17] 

En effet, le temps – si important soit-il- joue toujours en défaveur de l’écrivain voyageur pour pouvoir pénétrer l’âme des gens. Etant de passage, il ne prend de la réalité que les apparences, des impressions, des supputations sachant tout autant le grand décalage entre l’être et le paraitre. Un moment suffit, écrit Chateaubriand, au peintre de paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine ; mais les années entières sont trop courtes pour les mœurs des hommes, et pour approfondir les sciences et les arts[18]. Ce n’est pas tant d’ailleurs la dose de subjectivité ou de « mensonge » en eux-mêmes qui nous intrigue sur les Marocains dans les écrits des voyageurs européens, mais c’est davantage cette incapacité de se défaire d’un regard très sélectif qui ne se saisit que des tares du pays comme si le Maroc n’avait aucun mérite à évoquer.

 Parmi les raisons de cette posture, il y a la culture, l’intention (l’idéologie) et le contexte sociopolitique de la découverte qui, tous, convergent à la confirmation de l’européocentrisme. De tels facteurs- intrinsèques et extrinsèques- augmentent sensiblement le risque de basculer dans le sens de refléter l’Autre par un miroir, le moins que l’on puisse dire, déformant. C’est une image tronquée et truquée, car le voyageur ne favorise et ne sélectionne que ce qui « confirme ses préjugés ou ses idées ou, au contraire, ce qui lui paraît original, neuf ou simplement différent de ses habitudes mentales.»[19] Nous assistons à un universalisme européen méconnaissant l’Autre dans sa différence ; un universalisme tendancieux qui ne peut cacher pourtant une certaine hégémonie européocentriste. Cette attitude a des retombées, dont la moindre n’est pas l’avènement d’une certaine idée de la tolérance.

II. Mémoire collective et européocentrisme

En tant que musulman, le maure fut de par sa culture millénaire un homme très conservateur ; très méfiant surtout à l’égard des nazaréens. Depuis la chute de Grenade, les Marocains n’ont jamais toléré -moitié par fanatisme religieux, moitié par méfiance à l’égard des chrétiens- que les émissaires européens se lancent dans la découverte de leur pays. Les relations- tout le temps ombrageuses avec ses voisins ibériques- laissent à désirer, notamment que ceux-ci avaient entamé leur projet de la Reconquistadont on avait peur qu’elle continue au-delà du Détroit. Est-il besoin de rappeler que Moulay Slimane (1792-1822), contrairement à son père Mohammed III, mit fin à la piraterie et verrouilla le Maroc pour cesser tout commerce avec l’Europe. S’ensuit une période de « repli sur soi » désastreux sur le commerce, l’intellect, en un mot sur la civilisation[20]. Mais dès que le Maroc s’ouvre à l’Europe, il devient la nouvelle attraction des Orientalistes pour découvrir un pays figé dans la tradition. Délire d’abondance de livres, d’études de terrains, de reconnaissances effectuées non seulement par des hommes mais aussi par des femmes voyageuses prêtes à tout défi[21]. Ceux-ci ne cachent de faire part aux lecteurs des sentiments les plus contradictoires ; sentiments mêlés de fascination et de répulsion, de peur et d’attirance, parfois de respect et de dénigrement face à ces êtres qu’on appelait autrefois sarrasins. 

En effet, si les écrits des Européens relatent la découverte du pays, ils sont dans le même temps l’occasion pour leurs auteurs d’afficher l’européocentrisme où l’on assiste à de nouvelles résurgences, à partir d’un stock permanent d’idées préconçues qui se perpétuent le long des siècles. Ce ne sont pas des textes de fiction où il y a une ou des histoires, des descriptions ainsi que des personnages réalisant des actions ; il s’agit bien de récits de voyage où le narrateur n’est autre que l’auteur dont l’expression de positions personnelles a droit de cité. Ces récits sont moins des textes littéraires dont on connait le subjectivisme radical que des écrits qui s’apparentent beaucoup plus à l’anthropologie, l’ethnologie ou la sociologie d’où leur importance majeure ne serait-ce que sur le plan imagologique. 

Une simple lecture de quelques textes que l’on en fait au hasard nous convainc que l’image stéréotypée sur le Maure est scellée. Il est cet homme « paresseux », « borné », « goinfre », « fanatique », « barbare », « débauché », « salace », « haineux », « ingrat » et son « caractère impoli » achève le tableau. Une telle image avilissante -faut-il le dire- était une constante dans les écrits de l’époque. Le médecin britannique G. Lempriere, qui était appelé par le roi Sidi Mohammed ben Abdellah pour soigner son fils, qualifiait les Marocains de « demi-sauvages ». Il fait part de son grand étonnement d’avoir trouvé un cadi « poli » et « civilisé » avec qui il a mené une « discussion à l’européenne ». « Tant de prévenances-dit-il- et de raison de la part d’un homme qui vivait au milieu d’un peuple à demi-sauvage, me surprit beaucoup. »[22] Il faut dire que l’image du Maure était encore plus dégradée dans la littérature espagnole, car l’enjeu entre les deux pays était tout le temps de taille. Depuis la conquête de Grenade en 1492, le Maure est resté dans l’imaginaire collectif espagnol comme l’ennemi classique qu’on a combattu durant huit siècles, et qu’il fallait tout simplement exterminer. Cette haine hautement affichée envers le Morisque était avivée par sa vocation de pirate, en réponse de quoi on prenait d’assaut ses villes côtières. L’image de l’ « ennemi » s’est perpétuée bien après la guerre civile de 1936 dans laquelle les Marocains ont combattu aux cotés de Franco :

A travers le Morisque, le corsaire du Maroc, les populations des tribus frontières des places occupées par l’Espagne sur le littoral marocain, il s’est forgé et imposé graduellement une image du Maure stéréotypé : fainéant, traître, perfide, faux, hypocrite, menteur, adulateur, servile, roublard, versatile, cupide, rapace, et surtout sauvage et cruel. Le « Maure » encore est devenu le symbole de la jalousie[23].

De telles étiquettes négatives conditionnent préalablement le plus imperturbable des potentiels visiteurs. Delacroix, qui est conscient du tort qu’on n’a cessé de causer à l’encontre du musulman en Algérie, note préalablement dans ses Cahiers que les images du Maroc colportées par ses prédécesseurs étaient imprécises voire sciemment dénigrantes :

Nous allions chercher un pays inconnu sur lequel on nous donnait les notions les plus bizarres et les plus contradictoires. C’est un an et demi après la prise d’Alger, au moment où tout ce qu’il y avait de musulman au monde était profondément ulcéré de la brèche faite à l’antique réputation des Barbaresques. 

Ceci dit les Européens le jugent par le prisme de leur propre culture. Leur mot d’ordre est la centralité de l’Occident comme culture et puissance qui dictent la norme et la règle au reste du monde. Les catégorisations hiérarchiques développées en termes de « race », « genre » et « classe » se retrouvent enrichies non seulement dans le discours littéraire, mais également dans le discours à caractère scientifique. Nulle vexation ressentie par l’usage de ces termes littéralement discriminatoires, car c’était l’air du temps, la marque de tout un esprit positif de l’époque. Le recours au choix d’un lexique aux termes fort péjoratifs, la désignation en termes de race, le recours à l’ironie et à l’hyperbole, l’usage des termes qui renvoient à la bestialité permettent d’appréhender le caractère européocentriste dont ils se réclament ouvertement. Lors de ses séjours intermittents en Algérie, Maupassant décrit les Arabes comme de malheureux et sauvagement fanatiques : 

Et ceux-là des Arabes qu’on croyait civilisés, qui se montrent en temps ordinaire disposés à accepter nos mœurs, à partager nos idées, à seconder notre action, redeviennent tout à coup, dès que le ramadan commence, sauvagement fanatiques et stupidement fervents. Il est facile de comprendre quelle furieuse exaltation résulte, pour ces cerveaux bornés et obstinés, de cette dure pratique religieuse. Tout le jour, ces malheureux méditent, l’estomac tiraillé, regardant passer les roumis conquérants, qui mangent, boivent et fument devant eux. Et ils se répètent que, s’ils tuent un de ces roumis pendant le ramadan, ils vont droit au ciel, que l’époque de notre domination touche à sa fin, car leurs marabouts leur promettent sans cesse qu’ils vont nous jeter tous à la mer à coups de matraque. [24]

De la même veine descriptive et sous l’apparence d’impartialité, Pierre Loti décrit le Marocain comme fanatique et hostile aux étrangers. Accompagnant le ministre français Patenôtre lors d’une expédition au Maroc en 1891, Loti- grand amateur du pittoresque- ne cache pas pourtant son dépaysement face aux Marocains. De cultures tout à fait distinctes que rien ne rassemble, il scelle une étanchéité entre le « nous » (l’Occident, le groupe culturel et social auquel il appartient) et “les autres” (ces musulmans qui n’en font pas partie) :      

Comme cette vie est loin de la nôtre ! L’activité de ce peuple nous est aussi étrangère que son immobilité et son sommeil. A l’agitation de ces gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les têtes encapuchonnées des hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent à travers leurs marchandages, le même rêve religieux ; cinq fois par jour, ils font leur prière et songeant avant tout à la mort. Des mendiants sordides ont des yeux d’inspirés, des pouilleux en lambeaux ont des attitudes nobles et des figures de prophètes…(…) et des Derkaouas à turban vert, fanatiques sans merci, qui détournent la tête et crachent à la vue d’un chrétien[25].

Chevrillon n’en voit pas moindre. Lors de son voyage au Maroc en 1905, il publie l’année suivante Un crépuscule d’Islamfruit de ses impressions les plus excentriques. Les Marocains sont des gens qui se prélassent dans la « torpeur » ; c’est une société des « fainéants » où l’homme dit-il « ne sait plus se commander l’effort physique ou mental, mais il semble incapable des formes élémentaires et spontanées de l’attention»[26] D’une vision européocentriste acharnée qui ignore toutes spécificités culturelles, ce grand voyageur passe à l’attaque dès qu’il accoste à Tanger. D’une vision étriquée et tendancieuse, l’univers de référence qui lui parait incommensurable est l’Europe, la France en l’occurrence : 

Tout cela, où je n’avais encore senti que du pittoresque plus au moins disparate, m’apparaissait enfin dans une unité profonde, ancienne, historique. Cette foule grisâtre et fainéante se révélait de même style que ces vieilles architectures mauresques. C’était la même humanité sarrasine qu’au Moyen Age […] et pour la première fois que j’étais au Maroc, j’avais la sensation d’être devant un peuple, développé par sa civilisation propre, ayant derrière soi les siècles d’un peuple. Des siècles toujours semblables […].Rien n’a changé […]. Vraiment ici le Moyen Age s’éternise, et quand on lit au-dessus d’un portique visiblement neuf la date de 1321, on oublie que ce monogramme se rapporte à l’hégire ; l’illusion s’achève : cette date est celle d’une année de notre ère qui miraculeusement n’a point passé de ces lieux, et dans cette Fez où nous entrons, le sombre XIVe siècle vient seulement de commence.[27]

Derrière l’image d’un scientiste rigoureux, image en vogue à l’époque, Chevrillon croit parler selon une parfaite objectivité. Mais tant qu’il est le neveu de Taine dont il a été certainement influencé plus que quiconque, il ne peut faire sa description autrement qu’en termes de races dont il veille bien à distinguer les particularités : 

Comme on sent que cette humanité-là, ses rythmes, ses rêves, et ce bateau, sont d’essences différentes, – que celui-ci est le produit d’une civilisation tout à fait étrangère !  Ces cheminées où tournoie la fumée du Cardiff, ces échelles et ces écoutilles de fer, la passerelle où va et vient un marin anglais, le seul à bord de son espèce, ces commandements nets à l’homme en djellaba qui fait tourner la roue du gouvernail, la pulsion profonde des machines, – bref, tout ce qui rappelle encore sur ce vieux bateau d’Afrique le travail et la vigilance de nos races d’Europe[28].

La catégorie accusative permet de différencier la communauté de référence, « nous », les non barbares, des autres communautés, « eux, les barbares », dont les pratiques, les normes et les représentations sont à la fois autres, rudes et manifestent un mode d’être de l’humain non pleinement accompli. Il va sans dire que les écrivains français ont le génie de la description avilissante qui traduit le peu de considération que l’on accorde à l’Arabe. L’intellectuel Chevrillon avance sans scrupules une comparaison qui apparente carrément les Arabes aux chiens :

Trente kilomètres plus loin, à Redat, toute la nuit les gens du douar nous mènent un furieux tapage. De rauques querelles arabes s’exaspèrent. Cela dure, dure, sans plus de raison, semble t-il, que ces discussions aboyantes des chiens, qui s’éternisent parce que chacun recommence si quelque autre a répondu. C’est l’ennui du voyage au Maroc, cette nécessité de camper sous la protection des villages. (…) Au matin, je questionne le guide sur ce vacarme. Il répond : « Un homme de Fès a passé hier et a dit à ceux d’ici que le Sultan est mort. Alors ils sont méchants ! » Voilà tout. Ils sont méchants comme ces mêmes chiens qu’un bruit nocturne tout d’un coup enrage. D’apprendre que le Sultan est mort les excite à disputer, gronder, montrer les crocs. pp.67-68.

Un crépuscule d’Islam peut être considéré comme un essai sur le Maroc et les Marocains tels les Essais de Montaigne. Or, le texte s’adonne à une description aux accents dévalorisants malgré la réception laudative qu’on lui avait réservée à l’époque. Chevrillon, dit Roland Lebel « s’efface devant ce qu’il veut représenter ; il cherche à en tirer des idées. (…).Il s’intéresse plus aux hommes qu’aux choses.»[29]. Contrairement à cette critique complaisante, ce neveu de Taine ne peut penser autrement qu’en termes de « race », une manière de penser typiquement occidentale. Malgré sa mise derrière un écran d’objectivité et de rigueur dans l’observation, il ne peut cacher pour autant ses intentions colonialistes comme le fait remarquer Abdeljalil Lahjomri : 

La théorie néo-positiviste de Taine, si elle a permis au groupe naturaliste de forger une méthode originale d’approche de la réalité, a servi, dans l’œuvre de Chevrillon, à fonder l’image sur une méprise. Méprise parce que l’apparence d’objectivité scientifique qu’elle revêt, alliée à la puissance de suggestion de style, donne beaucoup d’intensité au récit, alors qu’elle n’est qu’une couverture trompeuse.» [30]

C’est par la description péjorative que fonctionnent également les textes de De Campou, Ludovic de Calmou, Emile Détanger ou Gabriel Charmes. Venus d’un monde occidental totalement différent de l’Orient[31], ils sont d’emblée proie à une désorientation, aux sentiments les plus antithétiques face à un espace qui ne ressemble pas à l’Europe. Gens, espace et géographie sont différents, d’où un certain sentiment d’inconfort, de solitude et de dépaysement. Leurs textes traduisent non seulement un rejet de l’Autre, mais l’expression d’une supériorité accrue face aux Arabes. En effet, dans la logique de l’Occidental, le barbare est celui qui est perçu tout d’abord comme cet Autre différent, toujours en position d’étranger, par conséquent de sous-développé. L’Arabe a été toujours défini comme tel à partir d’une position d’excellence humaine que l’Européen s’attribue à sa propre personne. La pensée occidentale ne peut penser autrement qu’en termes dichotomiques, en polarités opposées pour marquer l’européocentrisme. Elle fonctionne toujours à partir des dichotomies : nature-culture, barbare-civilisé, animalité-humanité etc. 

Articulée autour d’oppositions, la littérature de voyage ne sort jamais du cadre restreint de la comparaison, et ne remet que rarement en question son propre arbitraire ou sa partialité. C’est la base de la pensée moderne occidentale depuis les lumières qui n’est « que l’une des expressions possibles des schèmes plus généraux gouvernant l’objectivation du monde et d’autrui»[32]Rien n’échappe ainsi à la comparaison, ne serait-ce parfois que de tourner en ridicule le soi-disant trait civilisationnel de l’Autre. Gabriel Charmes qui a visité tant de pays arabes dit non sans ironie :

La musique arabe du Maghreb est inférieure à celle d’Orient. Elle est plus lourde, moins harmonieuse, plus dépourvue encore d’idées mélodiques. (…) Bercés par le ton doux et monotone de notre orchestre, nous jouissions du spectacle de cette étrange fête où rien, absolument rien ne nous rappelait l’Europe, ou tout au contraire, nous transportait dans le monde arabe et nous le montrait enfin sous l’aspect le plus cher aux imaginations.[33]

Pourquoi juger aussi sévèrement des gens culturellement différents ? Le mobile est explicable en partie dans ce que l’anthropologue Kalervo Oberg (1906-1973) a désigné pour la première fois de « choc culturel » substantialisé non seulement dans la barrière linguistique, mais surtout dans le fossé culturel et technologique entre le pays d’accueil et le pays de provenance. Le choc culturel consiste en une perte de signes et de symboles familiers de rapports sociaux qui assurent l’orientation de tout un chacun dans les différentes situations de la vie de la vie quotidienne : 

Culture shock is precipitated by the anxiety that results from losing all our familiar signs and symbols of social intercourse. These signs or cues includes the thousands and one ways in which we orient ourselves to the situations of daily life[34].

Subissant l’impact du choc culturel, écrivains, missionnaires et voyageurs de tout poil dont le tempérament s’affecte dans des contextes non familiers seraient donc peu crédibles dans leurs témoignages.  Si le choc culturel est ce sentiment d’exil par rapport à leur propre culture qu’ils ressentent, cette désorientation face à un mode de vie, un milieu social qui lui sont étranges et étrangers serait donc compréhensible. Sous tension psychologique, leurs témoignages seraient subjectifs, tendancieux et idéologique suite à l’intrusion d’autres systèmes de signes et de symboles tout à fait autres comme on en témoigne Emile Detanger : 

Brusquement, un coin de France : une terrasse de café, flambante de jets d’acétylène, avec ses tables de marbre frettées de cuivre, avec ses caisses de lauriers roses, avec son tintamarre de soucoupes jetées, de cuillers sonnant sur le cristal de verres, de bouchons qui sautent, de porcelaine fracassée, de rires, de cris proférés dans toutes les langues.- Nous entrons : si vulgaire que soit le lieu, on y respire un air de France… Un peu lourd, cet air, un peu empesté par les poussières de la rue, par les parfums à bas prix, par l’abominable senteur des cigares andalous. Mais il est si confortant de voir de bonnes figures de compatriotes, quelque rustes que puissent être ceux-ci, d’entendre résonner le clair ’’languiage fracois’ sur cette terre où tout est hostile à l’intrus européen, où tout le contraint de vivre en marge de la vie normale, hors des douars, hors des mosquées, hors des villes !…[35].    

Mais au lieu que le choc culture soit une chance pour la reconnaissance de l’Autre, il n’en demeure pas moins que face à un certain malaise qui en résulte, des voyageurs sont toujours enclins à formuler des jugements abaissants tout en prenant plaisir à le faire. Ce sont des écrivains tout à fait diserts puisque c’est l’occasion de vanter le mérite et la supériorité de la race blanche qu’ils arborent sans réserve.  Face à l’habitude comme étant une adaptation à usage et comportement répétés, la première rencontre est toujours trompeuse. De là, le relativisme culturel s’impose pour accepter l’Autre dans sa différence et éviter l’égotisme. 

III. Le relativisme culturel, un rempart contre l’égotisme

Se mesurer à l’aune de l’Autre pour mettre l’accent sur les différences est quasiment une obsession chez l’écrivain voyageur européen. En effet, il n’y a rien de plus naturel pour quiconque dans de pareilles conditions que de se comparer à partir de ses habitudes et ses représentations les plus ancrées dans sa culture. Car s’il s’agit d’exiger de chaque écrivain une certaine neutralité, il serait question de le priver de sa subjectivité, de sa propre référentialité pour le mettre à mal face à ses convictions personnelles. La subjectivité ne peut jamais être suspensible face au différent. Mais la question qui se pose c’est à quel genre de confrontation procèdent ces écrivains ? Et comment le font-ils ?

Nul besoin de dire que c’est la dimension idéologique qui gouverne avant tout le projet de dévoilement d’un Maroc « arriéré », « sous-développé » et « malade » faisant ainsi sentir la nécessité d’une ‘’mission civilisatrice’’ dans l’urgence. Faire connaitre l’Autre dans sa différence de façon égocentriste ne peut occulter cet objectif premier ; c’est une mise en valeur de l’européocentrisme comme modèle de l’universalité et de la raison où l’on sacrifie la particularité de toute communauté culturelle. Cet attachement morbide à se valoir induit non seulement dans l’erreur, mais occulte également son ignorance de l’Autre dans sa différence. Montaigne avait déjà annoncé qu’on appelle « barbare » tout ce que l’on ignore : 

Or je trouve […] qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes[36].

Si Montaigne met en garde contre cette vérité restreinte dans le jugement de l’Autre, c’est qu’il a constaté qu’en fait ce n’est pas le sujet qui parle mais c’est le dogmatisme spontané, c’est l’habitude et l’autorité des traditions sédimentées qui se prononcent à notre place. Le sujet se voit ainsi dépossédé de lui-même sans qu’il se rende compte de la vérité fallacieuse qu’il avance tant qu’il n’est jamais contredit, notamment quand ses coreligionnaires pensent de même. Le sentiment de supériorité est ainsi contagieux. Les voyageurs occidentaux ont presque tous été piégés par une perception européocentriste face aux nord africains. Cette vision eurocentrée-  où la notion de respect des différences était presque absente- ne les a jamais quittés depuis les Lumières. C’est un sentiment de supériorité qui- héritée aux lendemains de la Renaissance- se voit confirmé par le colonialisme du XIXe siècle qui a bafoué toute identité nationale des pays assujettis. Peu après la signature du Protectorat le 30 mars 1912, Jean Jaurès appelle à le refuser pour procéder à une nouvelle convention où serait respecté le peuple marocain.  Car, à ses yeux la mise en tutelle d’une aussi vieille civilisation est injuste : 

Jamais je n’ai tracé des civilisations musulmanes un tableau idyllique et je sais très bien la part de désordre, d’exploitation oligarchique des grands chefs qui s’y est souvent mêlée. Mais enfin, messieurs, si vous voulez regarder au fond des choses, il y avait une civilisation marocaine capable des transformations nécessaires, capable d’évolution et de progrès, civilisation à la fois antique et moderne[37].

Mais si le ralliement à la cause marocaine de la bouche d’un politicien est suspicieux pour raison idéologique, il faut noter que, loin de tout enjeu politique, des écrivains se dressent en déni contre ce caractère européocentriste. Car juger l’Autre en se prenant comme modèle sous-entend en principe qu’on est parfait, du moins supérieur. Or, c’est une fausse évidence ; une idée qui commence par le chauvinisme certes, mais débouche sur le racisme et finit par la colonisation. Doit-on donc ressembler aux autres pour être accepté par eux et échapper finalement à leur hégémonie ? Les ressorts explicatifs sont multiples et variés. Héritiers d’une civilisation gréco-romaine, les Européens en gardent de leur ancêtre leur vision romano-centrique. Après avoir dominé militairement l’ensemble du monde méditerranéen et de l’Europe de l’Ouest, Rome entama sitôt un processus d’assimilation notamment les élites locales : c’est la romanisation qui consiste à une intégration des races inférieures et barbares à la civilisation romaine[38]. Pour échapper à l’hégémonie, il n’y a d’autre issue que d’être leur égal en puissance, ou du moins leur être culturellement et racialement semblable. Si la majorité des voyageurs européens tombent dans l’arbitraire du jugement, c’est en raison de leur représentation mentale, de leur schème de perception hérités par l’habitude et surtout par la culture, concept auquel on a donné l’assise théorique depuis le XIXème siècle. 

  Très conscient de la diversité culturelle, l’anthropologue américain Franz Boas (1858-1942) a dissocié l’étude des races de celle des cultures pour insister sur « le relativisme culturel » et le « particulturalisme historique ». Contre l’évolutionnisme en honneur à l’époque, et en soutenant l’idée que le monde est constitué en « aires culturelles », il affirme qu’aucune culture n’est plus développée qu’une autre tant qu’elle est originale par son «style»[39]. Celui-ci s’exprime primordialement à travers la langue, les croyances, les coutumes et l’art, ce qui implique qu’il n’y a pas de préférence entre les cultures. Quelqu’un qui mange avec sa main n’est pas forcément moins civilisé que quelqu’un qui mange avec un couteau et une fourchette. Par l’introduction des notions du « relativisme culturelle » et du « particulturalisme historique », l’on se garde de tout jugement hâtif et superficiel face au différent. On est conscient dorénavant qu’un jugement n’est en fait que la somme d’une réalité façonnée par l’habitude, lesvaleurs et la coutume qui précèdent la perception et la configurent. La coutume, comme le dit Carlo Ginzburg, est « ce qui fait tenir la réalité pour sûre » en investissant la réalité de jugements tout faits qu’on ne réeffectue plus par soi-même au moyen de sa raison, si bien que tout semble aller de soi. Comment-dit-il « ne pas être dupe d’une réalité tellement apprivoisée que nous l’approchons comme une évidence, en y retrouvant ce que nous savions déjà ? »[40]

  Pour éviter tout jugement d’ordre axiologique, Carlo Ginzburg propose le terme de l’estrangement qu’il définit comme un procédé ou un art qui permet de soustraire la perception à l’automatisme instauré par l’habitude. Il est sceptique quand l’estrangement consiste en une rupture d’adhésion aux jugements coutumiers ; rupture qui a pour conséquence la remise en cause de l’étonnement ordinaire et des prétentions de l’esprit à s’emparer de la chose même dans sa nature propre. C’est une façon de se dépouiller -dit-il- des fausses évidences, des représentations fallacieuses pour « les regarder comme si elles étaient parfaitement dénuées de sens[41]  L’estrangement est donc d’abord une entreprise de dénonciation de l’arbitraire du pouvoir dominant pour être ensuite une tentative de rendre justice à ceux qui n’ont pas le droit à la parole. Ce sont ces opprimés sur terre qui ne peuvent opposer leurs propres jugements aux jugements qui légitiment leur pouvoir. Pour juger sainement, dit Ginzburg, il faut alors retourner à l’ignorance comme découverte première qui s’ignorait. Le retour à l’ignorance fait découvrir que l’on confondait la particularité et souvent l’arbitraire de la coutume avec l’universalité de la nature ou la raison. 

  Lors de ses voyages au Maroc et en Algérie, l’écrivain et anthropologue Auguste Moulièras fait la monstration non seulement d’un respect des spécificités culturelles de chaque société, mais également de l’insuffisance de la civilisation européenne qui s’impose comme l’exemple. C’est une juste précaution pour écarter tout jugement de valeur discriminatoire, car le racisme guette l’écrivain voyageur dès qu’il se distancie des autres pour marquer un certain dégout envers la différence :

Quel monde ! Quelle immensité ! Quels violents contrastes avec nos âmes, avec notre civilisation européenne, civilisation faite elle aussi de rayons et d’ombres, et dont nous sommes cependant si fiers, civilisation qui n’est pas encore arrivée à ce point de maturité et de moralité suffisante pour s’imposer par la force de l’exemple des vertus aux races religieuses qui persistent à tourner le dos à l’Avenir et à s’envelopper dans le rêve matériel et ininterrompu des félicités paradisiaques. [42]

La reconnaissance que chaque civilisation est faite de « rayons et d’ombres » est une reconnaissance du relativisme culturel. Edward Burnett Tylor définit la culture comme une « totalité des connaissances, des croyances, des arts, des valeurs, lois, coutumes et de toutes les autres capacités et habitudes acquises par l’Homme en tant que membre de la société. »[43] Or, elle est entendue par Durkheim comme des « manières de penser, de sentir et d’agir » [44] qui, étant apprises et partagées, constituent les personnes en une collectivité particulière et distincte. C’est cette catégorie justement de ‘’distinction’’ que les Français mettent en relief par le trait culturel. Les Américains ne conçoivent pas la culture comme un trait distinctif, mais c’est plutôt comme fait universel relatif aux humains. On l’aura compris, le voyageur français tâche à se montrer cet « être cultivé » qui lui confère une marque de distinction par rapport à l’Autre : 

Que dirai-je de leur façon de manger ! Le sultan lui-même mange avec les doigts, prétendant que c’est achouma, c’est-à-dire peu orthodoxe, de se servir avec des fourchettes qui ont été inventées par ces chiens de chrétiens et qu’il est bien plus moral de n’user que de la fourchette de notre premier père[45].

La conception anglo-saxonne de la culture est une conception universalisant son application ; elle ne fait pas de la possession d’une culture l’apanage des populations en en excluant d’autres. Elle n’insiste que sur le caractère acquis de la culture, ce qui n’était pas évident chez les théoriciens européens de la colonisation qui faisaient de la nature une norme puissante pour l’hégémonie. 

CONCLUSION

Une des caractéristiques de la littérature de voyage précoloniale tient au fait qu’elle véhiculait depuis des siècles une image négative sur le Maure. Décrit comme « barbare », « sanguinaire », « fanatique » et « sous-développé », le regard de l’écrivain précolonial nous amène à conclure, au demeurant, qu’il est la somme de son histoire, de sa culture et de sa coutume avant qu’il n’en soit d’ordre purement psychologique et idéologique. La coutume qui- dit Montaigne- établit en nous, peu à peu à la dérobée, le pied de son autorité devient impériale et nous conditionne. Le voyageur européen ne pouvait exprimer sa supériorité autrement que dans un comparatisme qui se prononce d’une référentialité occidentale. Des contacts de deux cultures distinctes, il n’en capte que la différence qualitative au profit de sa civilisation ; car l’Autre est toujours le différent, celui avec qui on n’a rien de commun. La conviction selon laquelle il est culturellement supérieur l’induit forcément dans l’erreur, car son mode de penser est conditionné en large partie par sa réception d’une image déformée et sur laquelle il n’a pas d’emprise. Or, les cultures sont multiples et distinctes, de sorte qu’ils ne sont aucunement le lieu d’un jugement préférentiel arbitraire. Une des issues pour éviter l’arbitraire, c’est de savoir s’estranger pour ne plus être proie à l’automatisme de la perception ordinaire dont la conséquence est cette disposition maladive à faire constamment référence à soi.  


 

[1]. Voir l’Introduction de CH. SCHEFFER, Jean- Léon l’Africain, Description de l’Afrique, Paris, Ernest Leroux (éd.), 1896. 
[2]Ibid.
[3].Roland LEBEL, Les voyageurs français au Maroc, Paris, Larose, 1936, p. 9. 
[4].En réponse à l’Inquisition qui a chassé les musulmans d’Espagne, nait en 1627 une république de corsaires à Salé sur la côte atlantique marocaine. Les représailles de la piraterie furent aussi impitoyables que la persécution des Espagnols avait été effrénée. Les Castillans qui avaient crée l’esclavage en furent victimes à leur tour et le voyage était devenu le grand souci de l’époque. Voir Bernard VINCENT, « Les bandits morisques en Andalousie au XVIe siècle », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 1974, pp. 389-400.
[5].Germain MOUETTE, Relation de la captivité du SR Mouette dans les royaumes de Fez et de Maroc, Paris, Jean Cochart, 1683.
[6].Voir, Dictionnaire des orientalistes de langue française, François POUILLON éd., Editions Karthala, 2008.
[7].Ibid.
[8].Ibid.
[9].Guy TURBET-DELOF, L’Afrique barbaresque dans la littérature française aux XVIe et XVIIe siècles, Librairie DROZ, Genève, 1973, p. 99.
[10].Voir sur le Maroc L’Afrique de Marmol, traduction de Nicolas Perrot sieur d’Ablancourt, Volume II, 1667.
[11]. Guy TURBET-DELOF, op.cit., p. 101.
[12].Ibid., p. 99.
[13].Jean-François DURAND et Jean SEVRY (dir.), Regards sur les littératures coloniales, trois volumes, Paris, l’Harmattan, 1999, p.27. 
[14]Roger LE TOURNEAU, « Le Maroc sous le règne de Sidi Mohammed ben Abdallah (1757-1790)», Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 1, Année 1966, pp. 113-133.
[15] Auguste MOULIERAS, Le Maroc inconnu. Etude géographique et sociologique, Paris, Joseph André, 1895, p.5.
[16]. Edward SAÏD,L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980.
[17].Alain RUSCIO, Le Credo de l’homme blanc. Regards coloniaux français, XIXe- XXe siècles, Editions Complexe, 2002, p. 20.
[18].Jean-Claude BERCHET, « La Préface des récits de voyage au XIX e siècle », Ecrire le voyage, Presses de la Sobonne Nouvelle, Paris, 1994, pp. 3-15.
[19].Gonthier- Louis FINK,«Réflexions sur l’imagologie. Stéréotypes et réalités nationales dans la perspective franco-allemande», in Recherches Germaniques, (23), 1993, p.6.
[20]. Par ce repli sur soi, Moulay Slimane a consacré la civilisation marocaine, ce qui fascinera davantage les voyageurs et expatriés de Tanger, les romantiques attardés, les peintres avides de soleil et d’exotisme, les désespérés du mimétisme occidentalisant des pays ottomans. Le Maroc devient la nouvelle attraction des orientalistes pour découvrir un pays figé dans la tradition. 
[21]. Voir Claude GHIATI, « Le Maroc des voyageuses françaises au temps du Protectorat. Une vision (de) colonisatrices ? », Genre & Histoire [En ligne], 8 | Printemps 2011, mis en ligne le 28 octobre 2011, consulté le 04 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/1135
[22].G. LEMPRIERE, Voyage dans l’Empire de Maroc et le royaume de Fez(1990-1991), traduit de l’anglais par M. de Sainte- Suzanne, Paris, 1801, p. 105.
[23].Maria Rosa DE MADARIAGA, « L’image et le retour du Maure dans la mémoire collective du peuple espagnol et la guerre civile de 1936 »L’Homme et la société, 1988, pp. 63-79.
[24]. Guy DE MAUPASSANT, Texte intitulé Afrique publié dans Le Gaulois du 3 décembre 1888.
[25]. Pierre LOTI, Au Maroc, Paris, Calmann Lévy éditeur, 1890, pp. 240-241.
[26]. André CHEVRILLON, Un crépuscule d’Islam, Paris, Librairie Hachette et Cie1906, p. 153.
[27]Ibid, pp. 95-96.
[28]Ibid, p.2. 
[29].Roland LEBEL,Maure, Larose, 1931, p. 117.
[30]. LAHJOMRI, Adeljalil, Le Maroc des heures françaises, Rabat, Editions Marsam, 1999, p. 175.
[31].Albert Thibaudet délimite l’Orient par deux caractéristiques, l’une climatique, l’autre géographique en disant que « Il est entendu que le terme d’Orient s’entend de tous les pays chauds qui vont de l’Inde au Maroc. » Intérieurs, Paris, Plon.1924.
[32]. P. DESCOLA, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard (Bibliothèque des sciences humaines), 2005, p. 13.
[33]. Gabriel CHARMES, Une ambassade au Maroc, Paris, Calmann Lévy, 1887, pp. 334-336, (œuvre posthume)
[34] OBERG, G., Cultural Shock : Adjustment to New Cultural Environments, 1954.
[35]. Emile DETANGER, Gens de Guerre au Maroc, « Emile Nolly »Paris, Calmann-Lévy, 1912, pp.16-17.
[36]. Montaigne, Essais, 1595.
[37]. Gilles CANDAR, Jean Jaurès (1859-1914)  l’intolérable, Paris, Les éditions ouvrières,  1984, p.131.
[38].Voir Patrick LE ROUX, « La romanisation en question », Annales. Histoire, Sciences sociales, 2004, no 59, pp. 287-311.  
[39].Michel ESPAGNE, « La question des imbrications culturelles chez Franz Boas », Revue germanique internationale, NO 17, 2002, pp. 147-160.
[40].Sandro LANDI, L’Estrangement : Retour sur un thème de Carlo Ginzburg, Essais, Revue interdisciplinaire d’Humanités, Numéro Hors-série, 2013.
[41] Carlo Ginzburg, « L’estrangement », in À distance, Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris, Éditions Gallimard NRF, 2001 (traduction française par Pierre Antoine Fabre), p. 21.
[42]. Auguste MOULIERAS, op.cit, p.6.
[43].C’est la définition de la culture considérée comme la plus canonique qui a été donnée par l’anthropologue britannique et spécialiste de la culture Edward Burnett Tylor en 1871. 
[44].GUY ROCHER, Introduction à la sociologie générale, Montréal, Éd. Hurtubise HMH ltée, 1992 (3e édition), p. 109.
[45]Ludovic DE CALMOU, Un empire qui croule, Paris, Librairie de Plon, 1886, p. 65.


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Chapitre IV



La langue de l’autre: une clef de lecture de l’autre culture
Saïd TASRA




Les hommes ont toujours été fascinés par l’ailleurs. Chaque communauté a ses dieux mais aussi ses Ulysse. Au fil des siècles, et avec le développement des moyens de transport (terrestres, maritimes et, beaucoup plus tard, aériens), l’humanité a vu naitre plusieurs générations de voyageurs, devenus narrateurs de leurs expériences viatiques. Toute une bibliothèque des voyages (Journaux de voyage, carnets de route, rapports de mission, etc.) s’est constituée peu à peu. Ce fonds documentaire, qui représente un patrimoine universel, interpelle les chercheurs et les invite à se pencher sur cette « branche » des relations internationales.

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Chapitre I




La représentation de la souffrance chez les romancières marocaines
Nadia CHAFAI



Nous pouvons avancer, sans grand risque d’erreur, que la littérature féminine marocaine est une littérature écrite sous le signe de la souffrance. C’est une littérature du pathétisme, de la dénonciation ; celle des grandes émotions qui suscite chez lecteur la pitié, et même parfois l’indignation contre le désagrément que vit la gente féminine au Maroc. La littérature des femmes n’est pas cette littérature de l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme dont parle le philosophe Démocrite d’Abdère (Ve et IVe siècles), loin s’en faut[1]. La littérature féminine marocaine est loin d’être, encore, cette littérature de la quiétude et du bonheur que chantaient leurs homologues françaises romantiques du XIXe siècle[2]. Elle est littérature de la dénonciation, une dénonciation d’une société qui refuse toujours de regarder sa réalité d’en face[3]. Depuis le début des années 80, elle s’écrit dans l’urgence pour ravir ses droits confisqués et faire entendre sa voix de femme objectivée ; elle est encore cette littérature qui s’écrit de peur de sombrer dans le désespoir. C’est à travers l’acte d’écrire que la souffrance tend à s’atténuer via une sorte de confession salutaire. Ce genre -dit-on- relève du témoignage et du thérapeutique beaucoup plus que de l’esthétique[4].

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Les nouvelles d’André Major: altérité et/est étrangeté

Ilham KENNY

Depuis Kafka jusqu’au nouveau roman, en passant par Faulkner, le personnage de roman semble avoir du  mal à maîtriser le monde qui l’entoure et à communiquer avec l’Autre. Aussi se sent-il étranger à domicile[1], à soi-même. Telle est la situation dans laquelle se trouvent les personnages des Nouvelles d’André Major. L’étrangéité qui frappe ces personnages annihile la conscience qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes et du monde. Cette étrangéité, non seulement les éloigne de la vie mais elle réduit leur existence à néant. Ils ne sont finalement que de simples ‘actants ‘ qui, de plus,  sont anonymes. Cet anonymat va faire tache d’huile et produire une espèce de métonymie narrative. Les Nouvelles d’André Major montrent comment le sujet, dont l’identité n’est pas reconnue, voit son identité s’éclater en une altérité plurielle, laquelle bascule dans une étrangéité radicale. Telle est la problématique que soulève André Major dans ses textes.

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Problématique de l’écriture dans la poésie d’Henri Michaux. Description d’une existence disloquée

Jamal LAHBIL

Le poète est l’artisan des mots ; il est le « voyant » qui cherche à percer le mystère des êtres et des choses. La poésie du XXème siècle se présente sous diverses formes et expressions de telle sorte que la canaliser dans un canevas précis serait impossible[1]. Le XXème siècle a vu, en effet, apparaitre sur la scène poétique une nouvelle vague d’écrivains. Parmi eux, nous avons Jacques Prévert, qui s’inspire de la réalité quotidienne et du langage populaire. Henri Michaux dont la poésie est un exorcisme de l’hostilité du monde et René Char, qui, venu du Surréalisme, rejoint la communion entre l’homme et la nature. 

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Éléments de didactique générale. (1) Pédagogie et didactique

Saïd TASRA

Certains (étudiants) ont souvent tendance soit à confondre la pédagogie et la didactique, soit au contraire à les considérer comme deux disciplines opposées et distinctes.  Nous nous proposons dans le présent article de montrer que ces deux disciplines, si différentes qu’elles puissent paraître, sont étroitement liées et solidaires. Si pédagogues et didacticiens ne partagent pas la même méthode de travail, il n’en reste pas moins qu’ils s’occupent des mêmes objets et se donnent les mêmes objectifs.

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Saint Genet comédien et martyr ou “l’histoire d’une libération”

Nadia CHAFAI

Pour Sartre, parler d’un écrivain revient à « retracer en détail l’histoire d’une libération. » (Jean-Paul Sartre, 1952 : 636). L’écrivain est alors conçu comme « liberté ». Rappelons que la libération de Baudelaire diffère nettement de celle de Genet. Sartre était hostile à Baudelaire mais il avait beaucoup d’estime pour Jean Genet au point de lui dédicacer son Baudelaire. Et quand Sartre a évoqué avec Genet son passé, il s’est rendu compte des affinités et similitudes qui les unissaient au point de lui dédicacer son Baudelaire. Simone de Beauvoir le confirme en rappelant que ce qui réunissait l’écrivain et le critique était : « la noblesse d’âme, les morales intemporelles, la justice universelle, les grands mots, les grands principes, les institutions et les idéalismes. » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960, p.595).  C’est cela qui a conduit Sartre à écrire une préface à la publication, par Gallimard, aux œuvres de Jean Genet.

Cette préface devient un volume séparé de la série des Genet.  L’expérience de la vie de Genet n’eut probablement pas lieu « en vase clos » (Jean-Paul Sartre, Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1967, p. 224) comme celle de Baudelaire. Rappelons qu’aucune biographie n’était disponible, comme c’était le cas pour Baudelaire, à l’époque où Sartre traitait de ce dernier. En revanche, la méthode biographique dont se sert Sartre pour essayer d’approcher Genet est beaucoup plus complexe que celle qu’il a utilisée dans son Baudelaire, car la vie de Genet à travers ses métamorphoses est plus compliquée et Sartre avait jusque-là perfectionné sa méthode critique. Il s’est déplacé du « vase clos » qui est le milieu de Baudelaire au « monde comme jeu dans une prison » de Genet. Autrement dit, il est passé d’une position ambiguë entre l’être et l’existence à une course frénétique vers une limite extrême de l’existence. 

Il paraît que Sartre, dans Saint Genet comédien et martyr, a réussi à démontrer l’existence d’une progression positive à travers des métamorphoses voulues et dirigées vers une ultime libération des valeurs convenues. Le choix de Jean Genet n’était certes pas un hasard, mais plutôt, et comme à l’accoutumée, une façon de s’auto-valoir et de s’autocritiquer à travers l’Autre. Sartre cherche constamment, dans ses articles à dégager la métaphysique d’un écrivain en la confrontant avec la sienne. C’est un critique qui réduit l’écrivain à un ‘’projet’’ dont il suit les traces et les métamorphoses. 

Dans cette perspective, les analyses sartriennes de la vie et de l’œuvre de Genet ont suscité chez certains une admiration immense, notamment Georges Bataille, à qui Sartre a consacré un article, peu tolérant dans Situations I :« Rien n’est, il est vrai, mieux fait pour étonner que la personne et l’œuvre de Jean Genet. Jean-Paul Sartre, aujourd’hui, leur consacre un très long travail et j’en dirai sans attendre davantage qu’il en est peu qui soient plus dignes d’intérêt. Tout concourt à faire de ce livre une sorte de monument : son étendue d’abord et l’excessive intelligence que l’auteur y montre, la nouveauté et l’intérêt presque renversants du sujet, mais aussi une négativité agressive, un mouvement précipité que le ressassement accentue, qui rend l’assurance tranchée plus pénible. » (Georges Bataille, 1952).

Dans les paragraphes qui suivent, nous verrons comment Sartre a, une fois de plus, éclairé , grâce à la méthode de la psychanalyse existentielle, une œuvre de l’intérieur en dévoilant l’élaboration d’un choix originel. 

Dans un premier temps, nous essaierons de dégager les traits marquants du projet de Genet, notamment le vol, grâce auquel il dépassera sa situation originelle et qui fera l’objet du premier point. Ensuite, nous nous arrêterons sur la manière dont Sartre décrit l’homosexualité de Genet. Enfin, nous tenterons d’examiner le rôle du langage dans la compréhension des différentes attitudes de Genet envers lui. 

Le projet de Genet : je serai “le voleur”

Lire Genet, pour Sartre, c’est faire un pacte avec le diable, c’est aussi donner sa voix et ses sentiments aux « feuillets » (Jean-Paul Sartre, 1952 : 460) du livre qui, en réalité, sont « les feuilles mortes » (Ibid.) que Satan offre contre des âmes. À l’issue de la lecture de ses romans,  « nous ne saurons rien de plus, ni sur le bagne, ni sur les mauvais garçons, ni sur le cœur humain, tout est faux. » (ibid.) En quoi consiste alors la libération de Genet ? Considérons la citation suivante : « (…) Je voulais montrer les limites de l’interprétation psychanalytique et de l’explication marxiste et que seule la liberté peut rendre compte d’une personne dans sa totalité, faire voir cette liberté aux prises avec le destin, d’abord écrasée par ses fatalités puis se retournant sur elles pour les digérer peu à peu, prouver que le génie n’est pas un don mais l’issue qu’on invente dans les cas désespérés, retrouver le chemin qu’un écrivain fait de lui-même, de sa vie et du sens de l’univers jusque dans la structure de ses images, et dans la particularité de ses goûts, retracer en détail l’histoire d’une libération : voilà ce que j’ai voulu ; le lecteur dira si j’ai réussi. » (ibid. : 536)

 Ce passage montre clairement que Sartre visait à travers son Genet à atteindre des buts purement épistémologiques. Il voulait : « montrer les limites de l’interprétation psychanalytique et de l’explication marxiste. » (ibid.) C’est donc à ce niveau d’abstraction philosophique qu’il place son étude. Quant au projet du vol, Genet cherchait à dépasser l’aliénation et décide de plein gré de devenir voleur en vue d’acquérir la liberté. Prenons une citation extraite de son roman Notre Dame des Fleurs : « Qu’est-ce que vous avez volé, jeune homme ? […] Presque aussitôt, le colosse (le gardien) fut sur lui et saisit son poignet. Il fonça comme la plus formidable vague sur le baigneur endormi sur la plage. Par les mots de la vieille et le geste de l’homme, un nouvel univers instantanément s’offrit à Mignon : l’univers de l’irrémédiable. C’est le même dans lequel nous étions, avec ceci de particulier : qu’au lieu d’agir et de nous connaître agissants, nous nous savons agis. » (Jean Genet, 1949 : 630).

Dans cette scène racontée par le narrateur de Notre Dame des Fleurs, on voit Mignon, le personnage principal, mettre dans sa poche quelque chose qui se trouve sur un rayon des Galeries Lafayette. Soudain, il entend une vieille dame lui poser la question surprise du début de la citation. Cette scène répond bel et bien à l’attente de Sartre critique qui va s’en servir pour nous expliquer le vol en tant que choix de Genet : la ‘’liberté ‘’. Lorsqu’il avait sept ans, Genet fut placé par l’Assistance Publique dans une famille de paysans à Morvan. Très tôt, la mère absente fait partie de sa mythologie. Il se sent indésiré au plus profond de lui-même ; son héritage social ne lui apparaît que comme extension de sa rejection originelle. Aussi n’est-il rien puisque lui, un enfant trouvé, n’a rien. S’il avait été élevé dans une famille d’ouvriers, il aurait pu apprendre que l’on est par ce que l’on fait. Etant enfant, Genet réagit à son double exil en jouant à être un saint, c’est-à-dire à quelqu’un dont l’être ne procède pas de l’homme mais de Dieu. Genet vole non pas pour se révolter contre la propriété privée, mais parce qu’il désire en faire partie, s’y réintégrer : « l’enfant mélodieux » (Jean-Paul Sartre, 1952 : 144). 

Étant donné qu’il adhère pleinement à la moralité paysanne et en l’absence de sa mère, Genet par le vol cherche à se sentir propriétaire. On peut déjà voir que ce n’est en aucune façon une réaction automatique ; dans son milieu, ce serait même une réaction assez inhabituelle. Surpris dans son acte « d’appropriation », alors qu’il avait peut-être dix ans, Genet s’entend appeler ‘’voleur’’. Il est frappé d’ostracisme par ceux – là même auxquels il voulait le plus ressembler. Il est désarçonné par un sophisme qu’il ne peut pas réfuter : il voulait voler, il a volé, c’est un voleur. Il ne se reconnaît pas dans cette accusation, mais il doit l’accepter. Arraché soudain à ses rêves, il connaît sa nature, on lui annonce son essence définitive. Genet est encore enfant, quelqu’un qui partage les valeurs de ses accusateurs ; un enfant qui désire la sainteté, non la propriété de façon telle que leur accusation semble émaner du plus profond de son être. Il en souffre comme d’un « délire d’influence » (ibid.). Jamais il ne sera capable de s’accepter. Par ailleurs, dans la culpabilité, on découvre sa singularité, une altérité sans réciprocité. Tous les autres partagent une caractéristique que le petit Genet doit définir pour eux, et c’est en cela que réside son utilité sociale ; c’est un voleur et pas eux. Genet fut convaincu qu’il était autre que lui-même : « Le résultat le plus immédiat c’est que l’enfant est truqué. Il tient l’existence des adultes pour plus certaine que la sienne propre et leurs témoignages pour plus vrais que celui de sa conscience. Il affirme la priorité de l’objet qu’il est pour eux sur le sujet qu’il est pour soi ; donc, sans en avoir clairement conscience, il juge que l’apparence, ce qu’il est pour eux, est la réalité et que la réalité, ce qu’il est pour soi, n’est qu’apparence. C’est sa certitude intime qu’il sacrifie au principe d’autorité ; c’est la voix du cogito qu’il refuse d’entendre, c’est au plus profond de sa conscience de soi qu’il se donne tort. » (ibid. : 20)

En intériorisant le jugement que les adultes portent sur lui, Genet se voit, peu à peu, devenir étranger à lui-même. Un mot a créé son être. Pour les autres le langage, dans la mesure où il généralise le particulier, est presque transparent et permet la communication « à demi -mot » (ibid.), pour le futur poète, il existe une cloison étanche entre le sens particulier et le sens universel des mots : « Le tour est joué : de l’enfant truqué nous avons fait un poète ; il est hanté par un mot (…) »( Jean Genet, Notre Dame des Fleurs Op. cit., p.135), mais ce n’est pas tout, car : « (…) Si vous touchez à un seul mot, le langage subit une désintégration en chaîne, pas un vocable n’est épargné. Le mot ‘’voleur’’ est partout, s’étend à travers tout (…) Il est blond en voleur. Introduisez dans vos calculs une quantité imaginaire, tous les résultats deviennent imaginaires. », (Jean-Paul Sartre, Saint Genet comédien et martyr, Op.cit., p.40)

Cet enfant de dix ans aurait pu être étouffé, aurait pu étrangler complètement son être pour autrui, mais il s’arrangea pour réagir à la « crise originelle » (Ibid.) au moyen de sa conscience. La grande lacune de sa vie, l’absence de famille et de protection qui l’avait marquée comme catastrophe, le protégeait maintenant : il se rendit compte que lui, qui était né dans le cinquième arrondissement de Paris n’appartenait pas au Morvan, il sut qu’il n’y avait été placé que par l’Assistance Publique. Jusqu’alors, il avait voulu être séparé de l’homme, se situer au-dessus de lui, comme un saint. Maintenant, il a entre dix et quinze ans, il décide qu’il assumera ce que le crime a fait de lui : je serai le voleur : « le paradoxe de toute conversion c’est qu’elle s’étale sur des années et se ramasse en un instant. » (Ibid., p.46)

 Sartre explique que c’est une attitude de dignité que l’on retrouve aussi parmi les groupes opprimés lorsqu’ils atteignent un certain niveau culturel. Réaliste, Genet désire atteindre la perfection dans le mal et dans le monde tel qu’il est et tel qu’il l’a défié. Idéaliste aussi, il agit de prouver qu’il est effectivement ce qu’il paraît être pour les autres. Aucune autre alternative, poursuit Sartre, n’était laissée à Genet : « Une seule chose a changé : la signification intérieure de ses larcins. » (ibid. : 56)

Dans son franc et autobiographique Journal d’un voleur, Genet rappelle son attitude dans la maison de redressement, alors qu’il avait seize ans : « A chaque accusation portée contre moi, fût -t- elle injuste, du fond du cœur je répondrai oui. A peine avais-je prononcé ce mot- ou la phrase qui le signifiait – en moi- même je sentais le besoin de devenir ce qu’on m’avait accusé d’être. (…) Dans mon cœur je ne conservais aucune place où se put loger le sentiment de mon innocence » (ibid. : 63)

Comment peut-on vouloir être ce que l’on est déjà ? En réalité, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ceci corrobore la caractéristique de notre être telle qu’elle est développée dans L’Etre et le Néant quand Sartre déclare : « Notre manière d’être est d’être en question dans notre être. » (Ibid., p.64) Mais, il y a aussi chez Genet quelque chose qui le pousse à voir la nature du voleur figée dans son en- soi et son pour- autrui. Il sait cependant que cette nature est le résultat de sa volonté de la faire sienne. Il existe alors une contradiction dans le choix de Genet, dans sa volonté d’être une nature mauvaise : « Faute de choisir il retient ensemble deux systèmes du monde incompatibles : substance et volonté, âme et conscience, magie et liberté, concept et jugement. » (Jean- Genet, Journal du Voleur, Paris, Gallimard, 1949, pp.185-186)

Genet réfléchit le conflit entre le rationalisme de la ville et le substantialisme naïf de la campagne, la croyance dans les choses. Cette tension se retrouve dans sa vision littéraire. La raison en est que Genet continue à maintenir deux systèmes de valeurs irréductibles l’un à l’autre : celui de l’être, en tant qu’objet dans la fatalité et dans la tragédie ; et celui du faire, en tant que sujet dans la liberté et la comédie. Ces deux systèmes existent dans une corrélation dynamique. Or, Sartre les traite souvent séparément et les met de temps en temps en corrélation. En outre, puisque Genet est pour lui-même ce que les autres disent de lui, il lui est extrêmement important de se voir tel que les autres le voient. Cependant, personne ne peut se voir objectivement. Aussi Genet cherche-t-il l’être, comme dans le mysticisme, dans un état où le sujet et l’objet, la conscience et l’être, l’éternel et le particulier ne font qu’un. Et du moment qu’il n’atteint jamais l’heureuse coïncidence, lorsqu’il s’observe plus attentivement, il vit dans un état d’attente et d’absence. Par conséquent, l’échec de l’être est continuellement remplacé par le faire. Pour essayer de coïncider avec lui-même justement, il ne lui reste qu’une seule issue : vouloir sa vie telle qu’elle est : « L’accomplissement de ma légende consiste dans la plus audacieuse existence possible dans l’ordre criminel. » (Ibid.) Genet désire que sa conscience dans le mal précède sa mauvaise nature. Alors qu’il nie toutes les autres possibilités de son être et leur caractère manifeste, genet assume sa solitude, son exil et son néant : « C’est ce qui fait sa grandeur (…) Un pas de plus, il se délivrerait du mal lui-même. » (Ibid. : 218) 

Chaque vol est à la fois utilitaire et cérémoniel ; il rejoue la crise originelle. Genet rappelle dans son Journal : « Ce qui m’émeut c’est d’apprendre que toujours se perpétue le miraculeux malheur de mon enfance à Mettray. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., p.72) C’est donc le premier vol qui le poursuit toute sa vie : il se fait voleur. Il agit dans le but d’être. Genet a tout simplement réussi à faire soutenir au lecteur, à la place de l’auteur, les mensonges contre la vérité, le mal contre le bien, le néant contre l’être. Nous voilà conduit à un autre trait marquant du projet ‘’Genet’’, son homosexualité.

L’homosexualité de Genet

Genet oscille entre les actes et les gestes, entre le faire et l’être, entre la liberté et la nature. Ce premier drame va déboucher sur son homosexualité. Pour Sartre, « l devint pédéraste parce qu’il était voleur. On ne naît pas homosexuel ou normal : chacun devient l’un ou l’autre selon les accidents de son histoire et sa propre réaction à ces accidents. Je tiens que l’inversion n’est pas l’effet d’un choix prénatal, ni l’effet d’une malformation endocrinienne, ni même le résultat passif et déterminé de complexes : c’est une issue qu’un enfant découvre au moment d’étouffer. » (Ibid., p.190)

La quête de l’être conduira Genet à l’homosexualité, à l’exercice d’une volonté de trahison et à une solitude qu’il nomme sainteté. Il est à remarquer, en revanche, que Sartre comme Freud, tout en respectant leur position théorique, accorde à l’enfance une importance majeure dans l’explication du comportement de l’individu. Au cours de sa recherche de l’être, Genet se rend compte qu’il a besoin d’une médiation entre ce qu’il est pour lui-même et ce qu’il est pour les autres. S’il pouvait posséder l’autre qui possède son image, l’autre ne serait-t -il pas un véritable médiateur ? Alors qu’il avait quinze ans, à l’école de redressement de Mettray, l’orphelin se sentait une fois de plus exclu : maintenant « cette société de résidus, de déchets, cette société excrémentielle le vomit. » (Jean Genet, Journal du Voleur, Op. cit., p.81) Et étant donné que Genet désirait désespérément établir des relations avec ses compagnons du pénitencier, il devint homosexuel et accepte même de servir bassement d’amant passif , de « tante fille ».(Ibid.)

  Genet se trouvait dans une situation pré-homosexuelle. Autrement dit, l’évènement crucial de son enfance fut une violente surprise qui le prit par derrière. Le regard de l’autre qui le figea en voleur était proche du viol. Le fait qu’il ait accepté la honte et la culpabilité l’avait bien vite conduit à substituer son objectivité à sa subjectivité dans un renversement général des valeurs. Dans son érotisme, Genet rejoue la situation de sa chute originelle et son Journal du Voleur, il écrit à propos de Stilitano, un prisonnier : « Toujours très beau malgré la lourdeur de ses traits, richement vêtu de laine, bagué d’or, il était conduit par un chien blanc minuscule et irritable. C’est alors que j’eus la révélation de ce mec : il tenait en laisse sa bêtise, sa mesquinerie bouclée, bichonnée, choyée. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., p.192) Par conséquent, Genet se rend compte plus tard que « Stilitano était ma propre création et qu’il dépendait de moi que je la détruise. » (Ibid., p.193)

Rejeté désormais dans sa solitude, Genet se rapproche quelque peu d’une libération à la fois du bien et du mal. Car son expérience homosexuelle l’a ramenée à son point de départ. Mais : « cette solitude nouvelle est réfléchie, méditée, fondée sur l’expérience du monde et sur l’échec de l’amour. » (Ibid., p.194)

Sartre peut donner une explication de texte remarquable d’un souvenir de Genet, souvenir d’un genre particulier que l’on retrouve si souvent tout au long de son œuvre : dans une cellule où il y a déjà vingt autres accusés, mais où il est le seul à porter par erreur un habit de prisonnier, Genet est l’objet de risée des autres qui ont aussi leur langage en commun contre lui. Un des prisonniers est endormi et tous les autres jouent à essayer d’enlever un mouchoir de sa poche. Quand vient le tour de Genet, il s’évanouit ; il est transporté à l’autre bout de la cellule. Les autres se moquent de lui. Alors Genet se retrouve dans un  moment surnaturel  où il voit le monde réduit à des gens en train de jouer et où il se voit banni de ces « gracieux élèves de vol .»(Ibid) Cette cellule lui révèle son essence en tant que « prison du monde. »(Ibid.) Cette situation évoque pour Genet, d’une manière symbolique, le double exil dont il souffrait à Mettray. Plutôt que d’être assimilé aux autres par la réussite, Il choisit d’échouer comme bouffon. Avec ce prétendu vol, il peut jouer jusqu’au bout la situation qu’il voulait donner au vol originel, c’est-à-dire le suicide, pour lequel l’évanouissement n’est qu’un substitut, un trompe-l’œil.

Le voleur et l’homosexuel se révèlent donc deux choix d’être d’une conscience victime des Autres et expression d’une liberté. Toutefois, la descente de Genet dans l’abjection avait été comprise comme son doute méthodique et sa réduction phénoménologique ; elle se situe aussi en dehors du monde des normes admises de la moralité et à l’intérieur ou au-dedans de la pègre des bas-fonds. Avec la trahison, il ira jusqu’au bout de la souffrance pour laquelle, il est enfin sa propre cause. Il essaie alors sans cesse de blesser les autres et de se blesser lui-même. Aussi, dans son mépris, essaie-t-il de faire honte à la société, tout comme l’avait fait Baudelaire par son comportement envers Madame Aupick : « Une interprétation exclusivement psychanalytique de son attitude passerait à côté de la question : certes, la sollicitude intelligente des honnêtes gens s’est appliquée à doter cet enfant de tous les complexes ; rancune, sentiment d’infériorité, surcompensation : Genet a tout connu. Mais on ne comprendra rien à son cas si l’on ne veut pas admettre qu’il a entrepris, avec une intelligence et une vigueur exceptionnelles, de faire sa propre psychanalyse ; il serait absurde de l’expliquer par des impulsions alors que c’est contre elles qu’il veut retrouver son autonomie (…) Jean Genet est un voleur qui a voulu changer ses motifs de voler, et qui, par là, a dépassé sa situation originelle. Son effort inouï pour retrouver une liberté dans le Mal mérite donc d’être expliqué par son objet et non par une vis a tergo à laquelle, justement il échappe. » (Ibid., pp. 77-78)

Cette citation marque implicitement des attaques contre la psychanalyse freudienne et renforce le rôle de la société dans la détermination du comportement de Genet. Encore une fois, la société est responsable de notre vision des choses et de nous-mêmes. C’est la société qui définit le Bien qui est universel, aussi irréfutable que l’évidence du discours logique. Or, le Mal ne possède pas de cause universelle ; il n’est défini que par un individu et n’existe qu’à travers lui. Et puisque le Bien équivaut à soutenir l’être, le Mal n’existe que par rapport au Bien ; il n’est pas de Mal absolu. Etant donné que la volonté de faire le Mal repose alors, dans une certaine mesure, sur le Bien, Genet échoue dans son effort. Il ne peut atteindre le Mal ; il ne peut que le vouloir : c’est avec lucidité que «[…] non seulement il décide de tenter le pire, mais il réclame l’échec radical de sa tentative. » (Ibid., p.80)

Par son échec à devenir le Mal, Genet évolue du mal considéré comme un ressentiment, qui n’est que bouderie, au mal considéré comme torture de soi, qui devient une pure ascèse, au mal gratuit qui manifeste sa liberté. Genet ne cesse d’aller de l’un à l’autre. Genet écrit : « Le Mal se gagne peu à peu, par une découverte géniale, qui vous fait glisser loin des hommes. Mais le plus souvent par un travail quotidien, long et décevant. » (Jean Genet, Journal du Voleur, Op.cit., p.85)

 L’objet de la liberté est la valeur idéale « en-soi-pour-soi », en terminologie sartrienne, qui, tout en étant hors de portée, constitue aussi le but de l’artiste qui, dans sa recherche de la beauté, préfère l’apparence à la réalité de l’être. Dans la peur d’une telle négation, les justes, ont cependant assimilé le Bien à l’être et se sont persuadés que les valeurs constituent les structures objectives de la réalité. Ainsi : « par la beauté de son style, de ses images, par la profondeur esthétique de ses inventions, par l’unité rigoureuse et classique de ses ouvrages, » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., p. 183), Genet nous invite, par l’exercice d’une beauté formelle, nous invite à le suivre pas à pas dans un monde qu’il a mis en marche, un monde où l’éthique est laide. Il utilise la première personne ou, si ce moyen semble trop aliénant au commencement, il passe à la première personne à un moment propice de son histoire afin que le lecteur se substitue à l’auteur avec sympathie. Il s’est fait lui-même posséder par ses lecteurs. Genet veut aller plus loin : le lecteur doit reconnaître que ce voleur, qui est coupable, est saint, au-delà du domaine de la culpabilité humaine. On invite le lecteur à adopter les jugements grossissants de l’auteur. A cette fin, un langage autrefois conçu contre lui est maintenant retourné pour sa plus grande gloire comme le souligne la citation suivante : « Ecrire étant un acte religieux, un rite de messe noire, Genet ne déteste pas la pompe : sa phrase, difficile et nombreuse, chargée, miroitante et pleine de vieilles tournures ressuscitées, inversion, ablatif absolu, infinitif sujet ; il aime à l’allonger jusqu’à ce qu’elle se brise, à en suspendre le cours par des parenthèses : différé, attendu, le mouvement révèle mieux son urgence ; en même temps il use de la syntaxe et des mots en grand seigneur, c’est-à-dire comme quelqu’un qui n’a rien à perdre ; il leur fait violence, il invente des tournures, il décide avec insolence de leur emploi, comme dans cette phrase admirable : ‘’ Je nomme violence une audace au repos amoureux des périls.’’ Parfois précieux jusqu’à la bizarrerie, parfois incorrect, il ne laisse jamais sa prose s’effacer devant l’objet ; elle se met en avant, se propose d’abord et ne permet pas qu’on l’oublie. » ( Ibid., p.154)

Le lecteur qui, grâce à l’art de Genet, serait prêt à accepter l’extravagante proposition : « le voleur est une sainte » (Jean-Genet, Journal du Voleur, Op.cit., p. 117) ou, tout au moins, à croire qu’il a fait sous ses yeux l’expérience des vies et des amours de ceux qui vivent sous terre, ce lecteur est devenu la proie d’une duperie : « L’art de Genet est mirage, truquage, faux-semblant. » (Ibid.)

Le langage pour Genet

Genet a adopté une attitude complexe envers le langage et dans laquelle il récapitule ses positions envers la société, la nature et le surnaturel. Le langage a vieilli à cause des énormes bouleversements qu’a subis la société française depuis la première guerre mondiale. Brice Parain, Leiris, Bataille et Ponge se sont ainsi retrouvés quelque peu aliénés par le langage à cause de ce que Sartre nomme « une désadaptation légère et discontinue. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit. p.259) Par contre, dans le cas de Genet, cette aliénation est radicale et permanente. Pour ce garçon qui est autre à lui-même, le langage devient celui de l’autre. Sa signification n’existe que pour l’autre. Pour Genet « le Verbe c’est l’Autre. » (Ibid., p. 266)

Dans le vol comme dans l’homosexualité, la réalité intime devient une pure apparence et l’apparence devient réalité, de telle façon que le langage, qui doit normalement révéler, ne fait que tromper en réalité. Pour Genet, la prose ordinaire est celle de l’autre. Or, en tant que ‘’ tante-fille’’, Genet n’est pas autorisé à utiliser l’argot, le langage des ‘’durs’’ ou le dialecte des bas-fonds qui permet aux proscrits de communiquer entre eux sans avoir recours au langage de la société. Il nous dit dans Notre Dame des Fleurs : « L’argot servait aux hommes. C’était la langue mâle. » (Jean Genet, Notre Dame des Fleurs, Op.cit., p.43)

Pour lui, se référer à soi en parlant au féminin est valable juste pour les autres. Et dans son double exil, la prose commune et l’argot des bas-fonds perdent leur moyen de communication. Mais, en même temps, ils ne passent pas inaperçus comme pour ceux qui les utilise dans le but de signifier. Genet entend l’argot, nous dit Sartre comme la voix du mâle. Cependant, dans ses écrits, Genet l’utilise comme une vengeance contre la société et en même temps, il trahit les proscrits par l’usage qu’il fait de leur langage et cela parfois d’un simple mot. Genet n’est pas encore un poète, il connaît trois langages : le langage admis, l’argot et le dialecte des ‘’tantes’’. Mais, il ne peut véritablement parler aucun, car pour la société c’est un voleur, c’est une tante pour les voleurs et un traître pour tout le monde. Dépourvu de toute réciprocité avec quiconque, il se parle à lui-même ou plutôt, il parle à l’autre qui se trouve à l’intérieur de lui-même. Genet, qui ne possède rien sinon des mots, réduit la réalité à l’apparence, et fait de l’apparence sa réalité. Dans l’abjection, il quitte le monde de la prose et devient un poète. Il nous dit à propos de ses livres : « J’y distingue […] une volonté de réhabilitation des êtres, des objets, des sentiments réputés vils. De les avoir nommés avec des mots qui d’habitude désignent la noblesse, c’était peut-être enfantin, facile. […] J’ai oublié ces garçons, il ne reste d’eux que cet attribut que j’ai chanté. […] J’ai voulu qu’ils aient droit aux honneurs du Nom. » (Jean Genet, Journal du voleur, Op.cit., pp. 115-116)

Genet ne cesse de faire l’expérience des mots, tout comme durant sa crise originelle. Alors qu’il a vingt ou vingt-deux ans, est un poète. Mais, il ne le sait pas lui-même car il n’adresse les mots ou les phrases de ses poèmes qu’a lui-même ; ce sont des tentatives de salut pour un dialogue avec soi. Il amplifie son abjection à travers l’incantation et la prière dans le but de pouvoir l’endurer. Il existe peu de récits ou d’anecdotes dans les écrits de cette période, mais beaucoup de mots qui tentent de préserver le sacré au milieu de ce qui est indiciblement profane. Sartre explique un simple vers octosyllabique de Genet : « Moissonneurs des souffles coupés. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Op.cit., pp. 282-287) Il semblerait signifier que la nature impassible fusionne avec quelque épisode effroyable de l’expérience d’un homme, mais un examen plus minutieux montre que le moissonneur s’est évanoui dans le passé avec les « souffles coupés » (Ibid.) Un vers qui, à cause de l’absence de tout verbe, ni niait ni affirmait et qui semblait à première vue ne rien signifier du tout, en vient en dernière analyse à signifier : rien. Genet ne cherche que le mot et non sa signification. Il a créé une chose.

Selon Sartre, un mot signifie lorsqu’il est transcendant. Une chose, toutefois, a un sens, une qualité dans son être qui est aussi celle des autres objets semblables, présents ou absents, visibles ou invisibles, une transcendance qui est devenue immanente à cette chose. Le mot peut conduire à une intuition de l’être, la chose, elle, est. Le mot ‘’parfum’’ signifie : le parfum est. Dans cette optique, le premier poème de Genet est comme une chose, un ‘’poème chose’’ ; la signification des mots a été transformée en un sens comme le souligne la citation qui suit : « Inerte et volumineux, on le rencontre d’abord comme un carrosse ou une perruque, il n’indique rien, il ne renvoie qu’à lui-même, il n’est  d’abord qu’un rythme sonore qui s’impose à notre souffle ; c’est seulement après l’avoir répété comme un refrain que nous découvrons en lui une saveur vague et comme naturelle. Il serait vain d’y chercher une organisation logique : il exprime dans l’indifférenciation, la campagne et la peur, le mystère diurne de la nature, tout s’interpénètre. » (Ibid., p.283)

Cette citation prouve que le langage de Genet s’articule autour d’une conception morale qu’est le mal. En effet, au début de l’existence de Genet, il y a eu d’emblée une rupture de la communication instrumentale, des gens de bien comme le souligne la citation suivante : « Le langage lui sert rarement à communiquer, ce n’est donc pas un système de signes. Ni un discours sur le monde : c’est le monde avec Genet dedans. » (Ibid., p. 365)

Dans le cas du hors-la-loi Genet, la théorie sartrienne s’enrichit d’un élément nouveau par sa description phénoménologique de la notion de beauté ou d’apparence : le beau a par essence la structure du mal. Sartre reconnaît, indirectement, une définition similaire dans l’analyse de la négritude dans ‘’Orphée noire’’ : « […] C’est nécessairement à travers une expérience poétique que le noir, dans sa situation présente, doit d’abord prendre conscience de lui-même, et, inversement, […] la poésie noire de langue française est, de nos jours, la seule grande poésie révolutionnaire. » (Jean-Paul Sartre, Situations III, Paris, Gallimard, 1949, p. 233.)

Victime d’une colonisation intérieure, Genet ne peut se joindre à aucun mouvement émancipateur. Chez lui, tout se réduit à l’entreprise révoltée de faire délibérément le mal que les hommes de bien l’ont obligé à faire, et de l’introduire, ultime perfidie, dans le Saint des Saints de la littérature et de pervertir ainsi le lecteur en le forçant à s’identifier, contre son gré, au mal. Dans ce sens, Sartre réfère toute l’évolution de Genet à la scène primitive, où celui-ci, petit garçon, a été surpris en train de voler et toucher de l’extérieur par le mot ‘’voleur’’ qui l’a marqué définitivement et exclu d’un seul coup du langage des gens de bien : « Genet exclu du langage, voit les mots du dehors ; dans le mot qui l’a marqué pour toujours, l’être du voleur était caché. » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr : 364)

Aussi Genet a-t-il une attitude poétique envers le langage qui, pour lui, a perdu son instrumentalité une fois pour toutes. Mieux encore, si l’être est caché dans ce mot qui ne servira plus comme instrument, caché dans le signifiant, donc, l’être du monde, son signifié ne peut être qu’apparence. Ce point de départ conduit Sartre à décrire l’apparence de l’être suggéré par le langage poétique comme étant le mal. Chaque apparence, non seulement transmise par la langue, est imposture, c’est-à-dire méchante parce qu’elle anéantit l’être en l’entrainant dans l’imaginaire, dans le fictif. Pire encore : « l’imaginarisation » (Ibid.) de l’être renverse le rapport être / apparence en transformant l’être en apparence et l’apparence en être : « L’apparence, Genet savait déjà qu’elle appartenait à l’ordre du Mal : il va en faire le Mal lui-même […] Le Mal radical n’est pas le choix de la sensibilité, c’est celui de l’imaginaire. » (Ibid., p.331) De sorte que l’imaginaire apparaissant donne l’effet d’un tour de cartes comme le déclare Sartre :« […] Pour saisir un tour de cartes et voir une Vénus dans un bloc de marbre, il faut souffrir au cœur de soi-même d’un vide impossible à combler ; pour former une image, il faut se décrocher de l’être et se projeter vers ce qui n’est pas encore ou vers ce qui n’est plus, bref se néantiser. » (Ibid., p.334.)

L’imposture de l’apparence ou de l’imaginaire serait donc ineffective s’il n’existait pas en nous -mêmes la tendance latente à nous détacher de l’être et nous projeter vers le néant. Mais « se projeter vers ce qui n’est pas encore ou vers ce qui n’est plus » (Ibid., p.344), c’est aussi une phase nécessaire de l’action instrumentale, voire révolutionnaire, et par conséquent, du langage instrumental se trouvant à son service. Le règne de l’imaginaire, de l’apparence commence là où cette phase n’est pas dépassée par la réalisation de l’action, mais au contraire se pose comme fin en soi. L’esthète métamorphose en effet tout acte en geste. L’esthète fait que cette parole écrite ne peut être qu’un discours poétique d’après les critères de Sartre. N’est pas forcément esthète celui qui fait de la poésie : « En soi-même l’acte poétique est scandaleux puisqu’il méduse du langage ; pour qu’une collectivité le tolère, il faut qu’il se donne pour un chant d’innocence et surtout qu’il émane d’une personnalité blanche […] un derrière nu n’a rien pour déplaire si c’est celui de tout le monde ; chacun s’y mirera. » (Ibid., p.398)

Si le scandale de l’acte poétique doit être intégré, il doit surgir désamorcé dans le monde des gens de bien. Il doit surtout être isolé de ce monde et ne pas l’entacher. C’est pour cette raison que la notion de l’Art pour l’Art est plutôt une exigence des gens de bien. Ainsi, pour Sartre, le critère de  qualité esthétique du discours poétique implique un critère éthique : c’est seulement la volonté délibérée de méchanceté de l’esthète par rapport à la puissance coloniale, à la société répressive, à la parole et à l’action instrumentale, au monde des ‘’justes’’, qui garantit le système complexe de contamination entre des éléments linguistiques comme phonèmes, morphèmes, structure syntaxique et fonction significative et prend le caractère explosif qui fait l’authenticité du discours poétique. Nous pouvons alors dire que c’est justement la ‘’poésie pure’’ qui est en opposition à l’Art pour l’Art.

Néanmoins, Sartre distingue deux niveaux dans le discours poétique de Genet. D’abord, il entraîne le lecteur dans le monde mauvais (non instrumental) des voleurs, des assassins, des pédérastes, des proxénètes, des bordels, des traîtres dans lequel il entraîne sournoisement aussi juges, flics, geôliers et dénonciateurs. Ensuite, il change ce premier monde en un monde simulacre du luxe et de l’ordre du pouvoir. Et d’un coup, les deux mondes s’abolissent mutuellement. Il ne reste que l’apparence inquiétante du beau mal. On pourrait penser qu’il ne devrait pas être tellement inquiétant pour les gens de bien que le monde du mal s’avère apparence, même s’il s’agit d’une belle apparence. Mais, le bien, par essence, ne peut renoncer au mal, sans lequel il n’existerait pas. C’est -à-dire, avec le monde du mal, c’est aussi le monde du bien qui se dissout en apparence. Sartre décrit ce procédé en reconstituant le modèle de ‘’ la mise en scène’’ des textes de Genet : « Le point de départ est une horreur réelle, mais immédiatement irréalisée par la volonté de l’assumer, de la vivre jusqu’à l’extrême et de la communiquer à tous par une exhibition scandaleuse. Cette horreur diligente se choisira ses accessoires selon les perspectives d’un quiétisme de ressentiment qui établit des rapprochements entre des objets dont les destinations paraissent contraires. A partir de là, des gestes inventés sur-le- champ pour répondre aux sollicitations de l’instant traiteront cette manière selon le principe de l’esthétisme et la contraindront par la violence à symboliser le luxe, l’ordre et le pouvoir. Ce traitement d’ailleurs ne se propose pas de supprimer l’horreur, mais de faire chatoyer à la surface l’admiration que provoque la beauté. Ainsi l’horreur mystifiée s’irréalise en son contraire. » (Ibid.)

Conclusion

Et en guise de conclusion, nous pouvons affirmer que l’intention de Sartre, en écrivant son Saint Genet, était de rendre intelligible l’auteur et son œuvre en appliquant entièrement sa psychanalyse existentielle critique. Cette analyse permet d’élucider les premiers événements d’une vie à partir de leurs développements postérieurs. Elle permet aussi de souligner l’événement synthétisant d’une vie dans le choix originel. La progression chronologique de la vie de Genet à partir de son enfance a été expliquée par les aspects significatifs de ses dernières œuvres, qui, en retour, ne deviennent pleinement intelligibles que du point de vue de la première conversion et de la première métamorphose de Genet. De la même manière, l’attitude de Genet envers le langage aboutit à des conclusions concernant son projet. La fonction du langage de Genet s’intègre à l’interprétation du processus totalisant de Genet en tant que celui- ci intériorise à sa façon ces attitudes objectives.

Sartre s’avère en fin de compte, moderniste par son refus catégorique de la psychanalyse freudienne et par l’élaboration de la psychanalyse existentielle qui a permis une approche critique aussi bien de Baudelaire que de Genet. Il est moderniste également par le fait qu’il est un critique, auteur de sa propre méthode d’approche du texte littéraire, la psychanalyse existentielle, ce qui n’est pas toujours le cas pour la plupart des auteurs critiques.

Rappelons d’autre part que Le Saint Genet comédien et martyr est publié en 1952. C’est dire que pendant les années cinquante et la décennie suivante, le champ littéraire va être occupé par les débats autour de ‘’la nouvelle critique’’. La critique littéraire sartrienne est passée sous silence. Pourquoi donc a-t-on ignoré cette production critique ? Est-ce par un manque d’intérêt pour cette production ou est-ce une manière de la mettre au-dessus de la mêlée ?

La réponse à ces questions relève de la compétence des critiques littéraires. Or, il est évident que le structuralisme et l’approche des œuvres littéraires par les outils de la linguistique ont précipité un rejet de l’approche ‘’existentialiste’’ de l’écriture. Sartre était considéré comme faisant partie de ce qu’il était convenu d’appeler ‘’l’ancienne critique’’. Et c’est probablement parce que Sartre était considéré tel un humaniste qui s’intéresse toujours à un Sujet dans l’écriture. Par ailleurs, la critique sartrienne est également moderniste au sens plein du terme dans la mesure où elle offre une lecture phénoménologique et subjective des textes littéraires, par son intérêt pour les romanciers américains et par le rejet de l’approche mécaniste et déterministe qu’il reproche à Freud. Enfin, par le dépassement des barrières qui séparent la philosophie de la littérature au premier degré de la littérature sur la littérature.

La critique sartrienne ne peut donc, avoir, par rapport à la nouvelle critique qu’une position confuse et ambiguë : si les ‘’nouveaux critiques’’, par leur silence, ont relégué cette critique au rang de la critique traditionnelle, le sens général de l’entreprise critique sartrienne est loin d’être du côté du traditionalisme en critique. 

Bibliographie

SARTRE, Jean-Paul
Baudelaire, œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1967.
Baudelaire, œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1967.
L’Imagination, Paris, P.U.F., 1969.
Saint Genet, comédien et martyr, Paris, Gallimard, 1952.
Situations I, Paris, Gallimard, 1947.
Situations III, Paris, Gallimard, 1949.
Situations X : politique et autobiographie, Paris, Gallimard, 1976.
GENET, Jean
Journal du Voleur, Paris, Gallimard, 1949.
Notre Dame des Fleurs, Paris, Gallimard, 1949
Ouvrages généraux
BAYARD, P, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? Paris, Minuit, 2004.
BELLEMIN-NOÊL (P.), Vers l’inconscient du texte, Paris, Gallimard, 1979.
BEAUVOIR, S. De, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960.
KLEIN (M), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1968
MERLEAU-PONTY, M., Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.
ROBERT, M., Roman des origines et origines du roman, Paris, Grasset, 1972.
Revues et magazines
BATAILLES, G., ‘’Jean-Paul Sartre et l’impossible révolte de Jean Genet’’, Critique, n°65-66 ? octobre-novembre, 1952.
SARTRE, J.-P., ‘’Jean Genet ou le bal des voleurs’’, 6articles dans Les Temps Modernes n°57 à 62, juillet à décembre, 1950.