Romain Robinet, Naissance de l’indigénisme. Le Mexique au XXe siècle.
Paris, PUF, 2025, 464 p.
Prenant pour cadre la construction de l’État mexicain contemporain, Naissance de l’indigénisme porte sur l’histoire de la mobilisation d’une catégorie politique, celle d’« indigène », du point de vue tant des politiques publiques que des acteurs ou des mouvements sociaux qui s’en sont réclamés. Romain Robinet analyse comment la question « indigène », c’est-à-dire celle des populations autochtones mexicaines, qui étaient désignées depuis l’époque coloniale comme « Indiens », a suscité des modes d’action, des répertoires et des confrontations dans le contexte mexicain. Il montre qu’elle a été une question politique centrale dans la formation de l’État mexicain : elle a donné lieu à une importante administration et, tout au long du XXe siècle, a constitué des courroies de négociation entre l’État et la société civile. Le livre propose une description minutieuse et inédite, systématique, centrée sur les acteurs et les organisations qui s’emparent de cette « question indigène », tant depuis l’État que depuis l’action sociale et militante, donnant à voir l’amplitude croissante d’une « sphère indigéniste », paradigme politique essentiel de la société politique mexicaine. L’auteur organise cette trajectoire de l’indigénisme en quatre temps qui divisent le XXe siècle.
Le premier décrit le cycle de la période révolutionnaire (1910-1940), au cours de laquelle émerge l’idée d’indigénisme et se structurent les premières organisations gouvernementales dédiées à la gestion des populations autochtones, que l’auteur qualifie de politique « indianiste » dans la mesure où elle reprend des grilles de lecture coloniales à partir du terme « Indiens », et dont l’enjeu est l’intégration de ces populations à la nation mexicaine. Plusieurs acceptions entrent en concurrence (le projet paternaliste de « civilisation » de l’anthropologue Manuel Gamio, le projet d’une éducation populaire en direction des indigènes au sein du ministère de l’Éducation, la première Société unificatrice de la race indigène qui revendique la restitution des terres communales), qui sont autant de manières d’interpréter le processus révolutionnaire : colonisation interne prolongée, incorporation des masses par le nouvel État, révolution par la réforme agraire, parmi bien d’autres. À travers la succession des luttes et rivalités entre leaders, savants, administrations, le livre est une plongée au cœur du récit national mexicain, celui de la révolution, tel que la présidence de Lázaro Cárdenas (1934-1940) l’a fixé et achevé. Il donne également à comprendre le lien spécifique qu’a noué l’État mexicain avec l’anthropologie et la place déterminante des anthropologues dans la politique mexicaine jusqu’à nos jours.
Ce cycle s’achève en 1940, lorsque l’indigénisme s’affirme sur un plan transnational. Le Mexique, qui accueille le premier Congrès indigéniste en 1940 à Pátzcuaro, est ainsi amené à définir la question indigène à l’aune de la géopolitique continentale américaine. Commence alors, à l’instar de l’institutionnalisation de la révolution, un processus d’institutionnalisation de l’indigénisme qui donne son nom au premier parti du pays, le PRI. Durant plusieurs décennies, deux organismes vont se partager les budgets et les compétences de l’administration envers les populations indigènes : l’Institut national indigéniste, dont on peut dire en simplifiant qu’il porte l’héritage de Gamio, et un service dédié du ministère de l’Éducation (SEP), qui grosso modo déploie un service éducatif adapté et bilingue dans les régions rurales à majorité autochtone. L’État mexicain, avec de telles mains droite et gauche, impulse des actions qui vont peu à peu transformer localement les politiques et les réalités sociales. L’auteur s’appuie sur quelques cas concrets de chantiers menés, qui montrent aussi la distance entre l’intention des cabinets et les surprises du terrain.
C’est une tout autre acception de l’indigénisme qui surgit avec les années 1968, dans le contexte d’un ample mouvement de contestation sociale qui voit converger la gauche révolutionnaire et la pastorale indigène. Le mot lui-même désigne cette fois des mouvements qui aspirent à l’autonomie, portant des revendications agraires, et qui débordent la relation État-indigènes en s’appuyant sur les réseaux et la contestation indigènes internationaux. Les anthropologues eux-mêmes voient leur position changer, la majorité de la profession ayant adopté une anthropologie critique qui va dans le sens des demandes d’émancipation portées par les organisations indigènes. L’État mexicain déploie depuis un effort constant pour le contrôle des mouvements révolutionnaires indigénistes, notamment en misant sur leur intégration dans le PRI ou dans toute autre organisation étatique intermédiaire – les administrations indigénistes en premier lieu. Romain Robinet envisage cette phase jusqu’à la fin du XXe siècle, lorsque le soulèvement de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) en 1994 au Chiapas oblige à mettre à jour les termes de la politique mexicaine et redonne un sens radicalement révolutionnaire au mouvement indigéniste, mettant l’État face à son impuissance à protéger la population autochtone face aux pouvoirs intermédiaires, et à sa compromission avec l’extractivisme capitaliste.
Au terme de ce parcours, les apports du livre sont de donner des clés essentielles à la compréhension de la nature de l’État mexicain. À travers l’enjeu de l’indigénisme et le feuilleton des prises de pouvoir et positions au sein de l’État, on assiste à la construction du rapport entre État et nation, toujours rapportée à sa rhétorique révolutionnaire fondatrice, et qui se caractérise aussi par un style politique se manifestant dans les rapports de force entre administrations, l’inflation des organisations étatiques, paraétatiques et associatives, ou encore le goût pour les acronymes interminables. On pourrait d’ailleurs observer ces mêmes caractéristiques à travers l’histoire du pétrole, de l’éducation ou de la réforme agraire. Enfin, le Mexique apparaît à travers cette histoire dans une dimension internationale, que ce soit dans la circulation des thèses du péruvien José Mariátegui, au moment du Congrès indigéniste international de 1974, ou plus généralement dans le rôle joué par ce pays dans l’histoire de la gauche latino-américaine.
Le livre offre des qualités remarquables d’érudition et d’efforts de reconstitution des réseaux, des biographies, de la genèse des institutions et de leurs rivalités. Il s’agit d’un travail d’archive considérable, qui manque cependant parfois d’éclairages de terrain. Surtout, on regrette que l’indigénisme soit ici cantonné à son expression formelle, c’est-à-dire aux catégories politiques, institutions ou acteurs qui utilisent le terme « indigène » (ou « indiens »). Ce choix, expliqué en introduction, laisse derrière, ou seulement parfois juste en filigrane, les grandes questions sociales soulevées par la question indigène – en premier lieu la question agraire, centrale – ainsi que les autres politiques menées en direction des populations indigènes – une longue liste de politiques sociales, notamment de lutte contre la pauvreté à partir du milieu des années 1980. Ces politiques sont telles que, dit autrement et ainsi que la conclusion l’esquisse, la politique mexicaine tout entière pourrait se rapporter à la question indigène et l’histoire de l’État-nation révolutionnaire, qui n’est pas achevée, se définir comme une histoire de décolonisation. Il est dommage que cette problématisation n’intervienne que dans la conclusion, car elle aurait pu situer l’enquête comme l’un des lieux de ces enjeux, et lui donner ainsi toute la portée revendiquée par son sous-titre : une façon de faire l’histoire du Mexique au XXesiècle.
Aurélia Michel
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (24 mars 2026). Romain Robinet, Naissance de l’indigénisme. Le Mexique au XXe siècle. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 16 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xvn


