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Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ siècle.

Paris, Gallimard, « NRF Essais », 2025, 320 p.

Certains diront : « Encore un ouvrage sur le populisme ! » L’actualité en est-elle la cause ? Déjà, à la fin du XXe siècle, la revue Vingtième siècle. Revue d’histoire a publié un numéro spécial « Les populismes », réédité en 2007 dans un ouvrage sous la direction de Jean-Pierre Rioux, dans lequel on pouvait lire : « Il est arrivé une singulière mésaventure au mot “populismeˮ : il est récemment devenu populaire » et « les populismes sont plus que jamais d’actualité ». Marc Lazar – un des contributeurs à cette ancienne étude collective – ne compte-t-il pas 24 500 livres en anglais abordant le populisme entre 1990 et 2023 ?

Ici, le zoom est mis sur la France considérée comme le berceau du populisme et l’une de ses terres de prédilection. L’auteur approfondit l’analyse synthétique menée par Michel Winock – en 1997 ­– et la prolonge jusqu’à l’étude de La France insoumise et des Gilets jaunes. Mais avant de scruter chaque mouvement politique du boulangisme à nos jours, il consacre de longues pages en introduction et en préambule (près d’un cinquième du livre) aux questions posées par le concept de « populisme ». Marc Lazar donne une première définition générale : « une mobilisation politique […] postulant l’existence d’un antagonisme […] entre une classe dirigeante honnie et le peuple ». Plus loin, il affine, en distinguant trois définitions : « une idéologie qui considère que la société se divise en deux camps homogènes et antagonistes, le peuple “purˮ et l’élite “corrompueˮ ; une stratégie de conquête du pouvoir ; une mobilisation du “basˮ contre le “hautˮ (hostilité envers le haut et empathie envers le bas). Le populisme ne relève pas d’une seule et unique catégorisation, ce qui le rend extrêmement difficile à cerner. Il peut être « intégral ». Il a d’indéniables points communs avec le fascisme. Il existe un populisme de droite et un populisme de gauche. Tous ont en commun d’invoquer le peuple : à gauche, c’est avant tout le populus, le citoyen actif, politisé ; à droite, la plebs, les gens. Dans tous les cas, le populisme répond à certains contextes précis, à une demande d’une partie de la population. L’historien insiste sur cette importance du contexte. Le populisme prospère à l’occasion des crises politiques, culturelles et socio-économiques. Tous les populismes (à l’exception des Gilets jaunes) ont un point commun : le pouvoir d’un chef. Depuis les années 1980, selon Marc Lazar, les populismes sont le produit de quatre changements fondamentaux : la défiance envers les responsables et institutions politiques, la destruction des cadres culturels nationaux et traditionnels, la déprivation et le désalignement des électeurs par rapport aux partis de gouvernement.

Fort de cette grille d’analyse, l’auteur scrute ensuite les populismes d’antan, dans une approche chronologique, et les néopopulismes contemporains du XXIe siècle, la partie de l’étude la plus neuve et parfois la plus discutable. L’aventure très personnelle du général Boulanger au tournant des années 1880-1890, dans une République encore fragile, bien connue des historiens (B. Joly, J. Garrigues) constitue la première expérience du populisme. Sans surprise, le deuxième temps analysé par l’auteur, ce sont les années 1930 avec l’examen de quatre mouvements : les Croix de feu, le dorgérisme, les Jeunesses patriotes et le Parti populaire français. Les points communs (antiparlementarisme, rejet des politiciens) ne masquent pas les divergences, notamment sur le rapport à la légalité de la République. L’étude de ce « national-populisme de droite », malgré les diverses versions présentées, n’est pas toujours convaincante et aurait mérité d’utiliser davantage, par exemple, les travaux de Jean-Paul Thomas sur le Parti social français, issu des Croix de feu de La Rocque. L’antagonisme des petits contre les gros, commun au mouvement poujadiste des années 1950 et au Cid-Unati des années 1960-1970 suffit-il pour les qualifier de populistes ? Du côté des gauches du XXe siècle, Marc Lazar ne relève que des pulsions populistes, temporaires mais vives, en consacrant quelques pages à l’épisode Bernard Tapie relevant pleinement, à ses yeux, du populisme surtout caractérisé par une stratégie électorale reposant sur un certain style. De façon surprenante, en fin de chapitre, l’auteur s’interroge sur le gaullisme, en concluant à une certaine accointance avec le populisme dans le gaullisme originel, mais une potentialité bridée par et avec de Gaulle, ce qui est moins vrai avec Jacques Chirac.

Dans les néopopulismes contemporains auxquels est consacré un tiers du livre, Marc Lazar commence par la droite. À l’extrême droite, il analyse le Front national, puis le Rassemblement national qui se revendique du peuple. Il distingue un changement dans l’électorat de ce parti, les classes populaires y occupant une place croissante. Avec Marine Le Pen, un social-populisme se développe avec pour objectif la conquête du pouvoir, ce qui la différencie d’Éric Zemmour, qui se dit populiste mais sans la fibre sociale. La recherche d’un populisme chez Nicolas Sarkozy, François Fillon et Emmanuel Macron s’avère peu convaincante tant les indicateurs sont minces, souvent temporaires et éloignés des définitions initiales.

Chez Jean-Luc Mélenchon, le populisme est personnalisé à l’extrême, écrit Marc Lazar, à partir de 2014 et il est même conceptualisé dans un livre, L’ère du peuple, et par la suite dans le slogan de campagne, « la force du peuple ». Le chef de LFI se veut l’incarnation du « dégagisme ». En 2019 après des déceptions électorales, puis en 2022 avec la NUPES et depuis le 7 octobre 2023 avec l’attaque du Hamas sur Israël, le populisme de gauche de Jean-Luc Mélenchon oscille en fonction des circonstances et des opportunités politiques : d’un côté, une orientation populiste fondée sur l’antagonisme entre le peuple et les élites et de l’autre, des références à la République et à une gauche sociale, écolo, féminisée et racisée.

Pour finir, Marc Lazar consacre un chapitre aux Gilets jaunes, mouvement lancé en 2018 qui revendique être le peuple de la manière la plus démonstrative possible, légitimant sa raison d’être par l’histoire depuis l’exemple de 1789. Leur défiance envers la politique et les politiques est si élevée qu’ils « remettent les citoyens au cœur du système politique » et exigent le RIC (référendum d’initiative citoyenne). Pourtant, l’affirmation « nous sommes le peuple » est erronée car nombre de catégories populaires n’ont pas rejoint ce mouvement qui incarne un populisme sociétal, sans leader.

Marc Lazar conclut son essai en affirmant que le populisme fait partie de la culture politique française et qu’il en est même une de ses caractéristiques structurelles sur le long terme. Il rappelle les circonstances qui le favorisent : désaffection envers les institutions ; détérioration économique ; contexte international déstabilisant ; troubles culturels et identitaires. Il existe, écrit-il, un populisme à la française qui ne constitue pas un phénomène homogène et immuable mais présente de nombreux invariants : anti-élitisme et sacralisation du peuple ; éloge, voire exaltation de la nation ; désignation de boucs émissaires et ennemis ; chef puissant ; démagogie et simplification. Cette dernière affirmation est contestable, car elle ne s’applique pas à tous les mouvements politiques que l’auteur a étudiés au scalpel au fil de l’ouvrage en montrant, pour chacun, les nuances et les limites. Certes, Marc Lazar considère que le populisme est pragmatique et pluriel, entre ceux de droite et ceux de gauche notamment. Là se situe peut-être la seule faiblesse du livre : à avoir cherché ce qui relève du populisme ou s’en rapproche dans toute l’histoire politique française, de Boulanger à Emmanuel Macron en passant par le gaullisme, Jean-Luc Mélenchon et les Gilets jaunes, la définition du mot devient trop élastique.

Au-delà de cette réserve, l’ouvrage de Marc Lazar est extrêmement solide, fort bien documenté, comme en témoignent une bibliographie (« textes cités ») de dix-neuf pages et quarante-sept pages de notes. Il a le mérite d’une étude alliant les rappels historiques, du boulangisme à l’histoire immédiate – le Rassemblement national, Reconquête, Jean-Luc Mélenchon, les Gilets jaunes – et les questionnements du politologue. La question finale redit l’actualité du sujet : les populismes seront-ils les fossoyeurs de la démocratie libérale et représentative ? La lecture du livre fournit matière à réflexion et leçons pour demain.

Bernard Lachaise

 

 


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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (13 mars 2026). Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ siècle. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 16 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15vho


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