Marie Bossaert, Augustin Jomier et Emmanuel Szurek (dir.), L’orientalisme en train de se faire. Une enquête collective sur les études orientales dans l’Algérie coloniale.
Paris, Éditions de l’EHESS, « En temps & lieux », 2024, 496 p.
Quelques dizaines de cartons (contenant plus de 50 000 lettres) exhumés d’une maison familiale en 2014, un atelier collectif mené avec des étudiants et étudiantes des masters Pratiques de l’interdisciplinarité (ENS-EHESS) et Histoire transnationale (ENS-ENC), et l’enthousiasme des trois responsables de la publication, Marie Bossaert, Augustin Jomier et Emmanuel Szurek, constituent les ingrédients d’une expérience de recherche originale, qui a donné lieu, après plusieurs années de travail, à la publication d’un ouvrage important sur l’histoire de l’orientalisme. Spécialistes reconnu·es et jeunes chercheuses et chercheurs se sont plongées dans la correspondance de René Basset (1855-1924), savant orientaliste travaillant dans l’Algérie colonisée à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle. Ils en analysent des séries qui permettent de reconstituer sa carrière, son milieu et l’influence qu’il a eue dans la configuration des savoirs orientalistes. L’intérêt majeur du livre tient à la richesse du corpus et aux choix de lecture et d’entrées qui interrogent patiemment les à-côtés et l’environnement de la production savante. Veillant à ne pas réifier ce corpus impressionnant, les auteurs sont demeurés attentifs à la dimension réflexive et critique de l’analyse d’une correspondance. Deux chapitres, en introduction et en épilogue, engagent ainsi la réflexion sur le plan archivistique, alors que cette enquête collective est intrinsèquement liée à la « découverte » et au classement de ce fonds d’origine privée.
Si les auteur·es insistent sur leur volonté ne pas faire une biographie intellectuelle du personnage, l’itinéraire de ce dernier demeure au cœur de sa production, et de l’analyse. Originaire de l’est de la France, formé à l’École des langues orientales et à l’École pratiques des hautes études, spécialiste des langues berbères et arabes, René Basset obtient en 1880 un poste à l’École des Lettres d’Alger, dont il deviendra directeur en 1884, avant d’être nommé doyen de l’université en 1909. La perspective de l’ouvrage permet d’élargir et donc d’enrichir la conception intellectuelle d’un orientalisme longtemps défini comme un domaine d’érudition lié à la connaissance de langues parlées entre l’est de l’Europe et l’Océanie, et, depuis les travaux d’Edward Saïd, comme la construction d’un Orient fantasmé par l’Occident. Mouvement artistique et savant, généralement étudié à partir des œuvres produites, des congrès ou des productions textuelles ou figurées, l’orientalisme se construit au quotidien, sur le terrain colonial, dans des interactions multiples, que relève la correspondance de l’universitaire. Cet ouvrage montre que la collecte d’informations, les rapports aux informateurs, l’expertise, les sociabilités, y compris familiales, sont autant d’éléments qui concourent à la fabrique des études orientales à Alger, et que les analyser permet d’entrer au plus près de la fabrique des savoirs. Certes, le corpus ne permet pas de s’extraire d’une vision coloniale des savoirs produits sur la société algérienne, mais tout l’intérêt de l’ouvrage est de proposer une histoire sociale, ancrée dans les pratiques du quotidien, de cet orientalisme, qui se construit, autre spécificité, sur le terrain algérien, et non pas dans les cercles savants métropolitains.
Dans une approche qui repose sur des interrogations aujourd’hui classiques en histoire des savoirs, l’ouvrage se structure en trois parties : carrières, réseaux, terrains. Généalogie familiale, stratégies matrimoniales, relations fraternelles permettent tout d’abord de situer le professeur dans un milieu bourgeois, républicain, que la vie en Algérie ne dépayse que très marginalement : les liens familiaux demeurent essentiels dans la carrière de Basset. Héritier d’une famille qui se sent déclassée, républicain et anticlérical dans sa jeunesse, le savant adhère à l’entreprise coloniale, qui le sert et qu’il sert : « c’est donc par la bande coloniale qu’à 25 ans, Basset fait une entrée précoce dans l’alma mater » (p. 86). Petit-bourgeois, il deviendra, à Alger, un mandarin, et son retour en France, à Gérardmer, dévoile un personnage qui a acquis une haute conscience de lui-même. Une analyse très fine, dans la correspondance, des échanges relatifs à la santé des membres de la famille du linguiste éclaire ainsi de façon originale la manière dont les choix de carrière et l’éloignement en Algérie les affectent.
La deuxième partie est consacrée aux réseaux savants, politiques et économiques de René Basset. À partir des quelque 2 000 cartes postales disponibles dans le fonds, il est possible de dresser une cartographie des correspondants étrangers de Basset, qui confirme une forme de cosmopolitisme savant que les études sur l’orientalisme, souvent menées à partir des congrès internationaux, ont bien montré. L’étude spécifique du congrès qui s’est précisément tenu à Alger en 1905 permet d’éclairer la géographie savante de l’Algérie en situation coloniale. Surtout, l’attention portée aux rares correspondants algériens de Basset, largement invisibilisés, permet de leur redonner place dans l’histoire de ces réseaux savants. De ce point de vue, l’histoire de l’interconnaissance entre les cadis, lettrés, et les orientalistes européens d’Alger s’enrichit par l’analyse de cette correspondance. Elle permet notamment de montrer, à travers les suppliques et les secours financiers demandés au maître par certains de ses collaborateurs algériens, combien l’univers académique qui s’est ainsi constitué demeure hiérarchisé et excluant.
La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux terrains de collecte et d’enquête constitués par René Basset et ses disciples : la médersa de Tlemcen, les enquêtes linguistiques menées jusqu’au Sahara, notamment. L’enjeu est ici de rappeler toutes les ambiguïtés des politiques coloniales, « les dissonances de la “politique indigèneˮ et les capacités d’action des vaincus » (p. 283), tout en précisant l’apport de René Basset et de ses disciples sur le plan savant et épistémologique. Ainsi, l’étude fouillée de l’inventaire dialectologique des parlers berbères et arabes des années 1880 et 1910 met en lumière les modalités de la mobilisation du réseau scientifique de René Basset, et sa capacité à instituer un champ, celui des études berbères.
Il n’est pas possible de rendre compte ici de l’ensemble des contributions et de la richesse propre de chacun des chapitres de cet ouvrage, mais il faut redire en conclusion combien sont stimulants à la fois les enseignements tirés du travail sur cette correspondance, qui éclaire véritablement l’orientalisme en train de se faire, mais aussi la méthode de travail collective et horizontale qui a permis cette enquête riche et foisonnante, et se révèle très instructive pour qui s’intéresse à l’histoire en train de s’écrire.
Hélène Blais
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (26 décembre 2025). Marie Bossaert, Augustin Jomier et Emmanuel Szurek (dir.), L’orientalisme en train de se faire. Une enquête collective sur les études orientales dans l’Algérie coloniale. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 16 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15f2l


