Youri Carbonnier, Les derniers musiciens du roi (1761-1792)
Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », 2025, 346 p.

Issu d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches, le dernier livre de Youri Carbonnier relève de l’histoire sociale et culturelle (et non de la musicologie). L’auteur, déjà connu pour ses travaux d’histoire urbaine, propose ici une enquête prosopographique ambitieuse, consacrée aux musiciens de la Chapelle et de la Chambre du roi dans les trois décennies qui précèdent la Révolution. En prenant pour point de départ l’édit de 1761, qui réunit des corps musicaux jusque-là distincts, et pour terme le 10 août 1792, moment où disparaissent les institutions monarchiques, l’ouvrage éclaire une période longtemps tenue pour celle du déclin des structures versaillaises. L’historien conteste précisément cette vision réductrice : loin de s’enfermer dans une décadence annoncée, la Musique du roi se révèle être un observatoire des transformations du travail artistique et des sociabilités qu’il génère à la fin de l’Ancien Régime.
Youri Carbonnier se propose de suivre les musiciens du roi et leurs familles, soit environ 400 personnes, domestiques compris, à un moment donné. Les liens avec les musiciens d’Église, de théâtre et plus largement avec la société versaillaise tout entière sont constants. L’historien explique vouloir « marcher sur les traces de la société urbaine à la veille de la Révolution » (p. 18), et replace donc les artistes de la Musique du roi dans un faisceau d’appartenances emboîtées : « celle de la Cour, celle de Versailles, et, au-delà, le monde vaste et divers des musiciens professionnels » (p. 297).
Pour étudier ce sous-groupe de serviteurs de la monarchie, Youri Carbonnier a d’abord puisé dans la sous-série O/1 des Archives nationales. Les listes complètes du personnel permettent d’établir un corpus d’environ 440 personnes actives entre 1761 et 1792. Le dépouillement intégral des actes notariés versaillais a ensuite permis de documenter les trajectoires d’une grande partie d’entre eux. Cet impressionnant socle documentaire permet une analyse très complète d’un corps musical, observé sous ses dimensions institutionnelles, professionnelles et sociales. L’ouvrage se déploie sur douze chapitres distribués en cinq « actes ». On y découvre tour à tour les conditions d’exercice du métier et les carrières, les revenus et les réseaux, les enracinements familiaux et résidentiels, enfin la culture matérielle et les comportements.
Le grand apport du livre réside dans sa contribution à l’histoire sociale du travail artistique. En suivant les musiciens dans tous les aspects de leur quotidien, Youri Carbonnier fait émerger des logiques spécifiques liées à un sous-groupe de métier qui est directement au service du roi, tout en étant influencé par la dynamique de commercialisation des loisirs. Leur carrière musicale se construit selon deux grandes modalités : soit grâce à une charge d’office (pour les places les plus prestigieuses), soit, le plus souvent, par un « véritable contrat d’engagement » (p. 102) qui est définitif et ouvre des droits à une pension de retraite. La pérennité de ce système de recrutement distingue les musiciens du roi de ceux de la plupart des spectacles parisiens, où les engagements sont à renouveler au bout d’un ou deux ans ; mais le brevet royal imprimé en reprend tout de même certains codes, notamment avec l’explicitation des obligations quotidiennes.
À ce propos, Youri Carbonnier décrit avec précision les conditions matérielles du travail. La chapelle royale, réputée pour son acoustique, offre un cadre d’exception, tandis que les salles de spectacle attenantes, quoique plus exiguës, garantissent une activité soutenue. Hors de Versailles, à Compiègne ou à Fontainebleau, « le service quotidien est exigeant, surtout à la saison froide qui enroue les chanteurs et engourdit les doigts des instrumentistes » (p. 66). L’exigence physique et la régularité des services impliquent un véritable labeur artistique, souvent invisible, mais dont l’historien trouve des traces dans les précieux « mémoires de dépense pour frais de chirurgien et d’apothicaire » de la série O (chap. 3). Youri Carbonnier accorde ainsi une grande attention au corps à la fois physique et social de ces artistes.
Les musiciens ordinaires du roi forment un ensemble hiérarchisé et composite : les instrumentistes sont souvent recrutés entre 20 et 30 ans, voire au-delà, mais côtoient de jeunes chanteurs ou castrats engagés dès 11 ou 13 ans. Le livre offre à cet égard des éléments sur l’histoire sociale des castrats, objet de recherches récentes en histoire du genre1. Ces « célibataires déracinés » entretiennent des liens de solidarité particulièrement forts, que ce soit entre eux (grande proximité de leurs lieux de résidence) ou avec leurs domestiques (donations généreuses).
La question des revenus occupe une place centrale dans le livre. Si les appointements et gratifications sont enviables, les retards de paiement chroniques rappellent que l’État monarchique demeure un employeur fragile : la gratification annuelle, qui peut atteindre un tiers des revenus, dépend de l’assiduité et du bon vouloir royal (chap. 5). Parallèlement, les musiciens mettent en place une multiplicité de stratégies économiques pour trouver des revenus (et de la reconnaissance) en complément. Cours privés, concerts publics, éditions musicales ou rentes : loin d’être enfermés dans l’exclusivité du service royal, les musiciens vivent dans un espace professionnel mobile, entre cour et ville. Certains font le choix de renforcer leur implantation aulique, d’autres au contraire de s’investir parallèlement à l’extérieur.
Le second apport majeur de l’ouvrage tient à l’immersion qu’il propose dans une partie de la société de cour. On peut ainsi le replacer dans le sillage des recherches récentes sur la diversité des configurations curiales en Europe2, qui invitent à remettre en cause l’opposition traditionnelle entre cour et ville. Les cours sont étroitement imbriquées dans leur environnement urbain, qu’elles influencent tout en s’y adaptant3. Youri Carbonnier démontre que la Musique du roi ne se réduit pas à un corps isolé dans la clôture versaillaise : elle participe pleinement d’une sociabilité urbaine et professionnelle dense. Les origines géographiques et les réseaux familiaux des musiciens en témoignent. Près de la moitié sont franciliens, mais 16,8 % viennent de l’étranger, et les transmissions héréditaires, loin de s’éteindre, se recomposent. Les solidarités se déploient dans tous les registres : liens de voisinage, appuis maçonniques et patronage aristocratique. Les musiciens appartiennent à la fois au cercle des serviteurs royaux, à la bourgeoisie urbaine versaillaise et au monde professionnel de la musique. La diversité de ces ancrages sociaux se manifeste dans leurs alliances matrimoniales (un tiers avec d’autres familles musiciennes, un tiers avec des commis ou officiers de cour) ; mais aussi dans leurs relations avec l’aristocratie. La comtesse de Béthune intercède ainsi auprès de l’intendant des Menus Plaisirs pour que Madame Saint-Huberty, célèbre cantatrice, obtienne de longs congés.
L’inscription des musiciens du roi dans la ville ressort également dans les chapitres consacrés à la vie matérielle et résidentielle. Ils s’enracinent durablement à Versailles, où ils deviennent propriétaires ou locataires d’appartements généralement spacieux et décorés avec goût, malgré un marché immobilier marqué depuis un siècle par une forte demande et des prix élevés. Leurs logements se distinguent par un confort supérieur à la moyenne, avec « résidence lumineuse et correctement chauffée, tenues vestimentaires discrètement distinguées, domestiques parfois galonnés » (p. 267). Tout cela signale une volonté ostentatoire de trancher sur la population versaillaise. Grâce à une enquête minutieuse sur les biens et le décor domestique, Youri Carbonnier reconstitue un univers social qui cherche à s’extraire du monde ordinaire des villes sans s’en éloigner complètement.
Le dernier chapitre creuse la question du statut en ajoutant la dimension de la reconnaissance publique. Certains chanteurs s’ouvrent à la culture de la célébrité, qui se développe au XVIIIᵉ siècle. Ils se produisent à l’Académie royale de musique ou au Concert spirituel, apparaissent dans les almanachs et figurent sur des portraits gravés. Mais la majorité instrumentiste recherche la distinction sociale par des voies plus classiques : intégration dans l’ordre de Saint-Michel, obtention de lettres de noblesse grâce à la charge de surintendant. Cela fait dépendre encore plus étroitement les musiciens du roi de la pérennité du régime monarchique, et explique en partie l’hétérogénéité de leurs trajectoires pendant la période révolutionnaire, qui est abordée assez rapidement en conclusion.
On regrette parfois que la restitution détaillée des données laisse peu de place à une mise en perspective avec d’autres villes européennes ou d’autres professions artistiques. Néanmoins, cette enquête approfondie sur un « corps musical d’élite » (p. 295), pris entre service royal et marché de la culture, se révèle incontournable pour comprendre les espaces de mobilité sociale et d’opportunités économiques qu’offrent toujours les institutions monarchiques et la ville de Versailles dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, loin d’un simple déclin annoncé.
Suzanne Rochefort
- Voir notamment le programme ANR CastrAlter, « Les castrats. Expériences de l’altérité dans l’Europe des Lumières », porté par l’UMR 9016 TEMOS (Universités d’Angers, Bretagne Sud, Le Mans) entre 2022 et 2024. ↩︎
- Éric Hassler et Pauline Lemaigre-Gaffier, Une histoire des cours princières, de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, XVIIe-XVIIIe siècles,Paris, Armand Colin, 2025. ↩︎
- Éric Hassler et Anne Motta (dir.), Noblesses et villes de cour en Europe (XVIIe-XVIIIe). La ville de résidence princière, observatoire des identités nobiliaires à l’époque moderne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022. ↩︎
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (20 décembre 2025). Youri Carbonnier, Les derniers musiciens du roi (1761-1792). Le carnet du Mouvement social. Consulté le 16 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15eji

